L’été meurtrier et le fait religieux

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 août 2016. dans France, La une, Politique, Société

L’été meurtrier et le fait religieux

Étrange période que cet été 2016. Traverser des Événements de première importance – et quels évènements ! – alors que le magazine est calé dans la langueur de son été propre – thème des vacances ! qui plus est, cette année. Le réel qui échappe à l’écriture-sur ; des Reflets qui s’estompent sur le temps qui incendie…

Nice ; Fête Nationale, en regard avec un État d’Urgence, dont notre président avait le jour même annoncé la suspension. Attentat opportuniste par un loup solitaire, malade mental ? Revendiqué, après peut-être temps de réflexion, par Daesch, de longues heures après… massacre de masse à haute valeur ajoutée médiatique, dont on a senti l’onde de choc, à cette impression, qu’alors, avec ça, tout peut arriver, que tout le monde peut y passer. Perception que la menace est partout, avant hier, ceux de Charlie – un semblant de terrible « logique » ciblée – hier, terrasses et Bataclan, tirage au sort de n’importe qui ; aujourd’hui, grande ville et mouvements de foule, puis après, dans le silence matinal de cette petite banlieue de Rouen, dans une église, où si peu de gens assistaient à l’office banal, et encore sur ces trottoirs quotidiens de Belgique où l’arme blanche frappa 2 policières qui passent. La menace est partout, imminente. Demain, dans mon jardin, au fond de ma campagne… La grande peur, forcément. Des hommes ; n’importe lequel (ce fou ? mais franco-tunisien ?), des femmes, des gamines comme celle, arrêtée hier, à peine 16 ans, déterminée à n’y pas croire… Comme – nos cauchemars d’enfants – une noire tache mortelle qui avance et rampe, silencieuse, vers moi ! Mais d’où vient-elle ? Quels chemins ? Comprendre au moins car c’est de cette incompréhension que viennent les peurs. Peur. Notre domicile, maintenant ?

« Tout ça n’a rien à voir avec l’Islam ! » ont martelé tout au long de l’année passée nos politiques, notre exécutif en tête (fallait-il entendre : cela n’a rien à voir avec la religion ?). Nous avons relayé – évidemment – dans nos chroniques ce message : pas d’amalgame ! Haut le front, les Musulmans. Heureusement ! Protéger coûte que coûte le précieux du tissu social ainsi malmené, ce qui reste possible (et pas négociable) du Vivre Ensemble de demain. La confusion entre être musulman, vivre sa religion à l’abri de notre laïcité française, qui – rappelons-le, protège tous les cultes et l’athéisme qui va avec – et la dérive vers une religion musulmane totalitaire, qui se veut politique, dont les valeurs de la république sont la cible principale ; qui oserait aujourd’hui faire un seul ballot de tout ça ? (mis à part le FN qui est dans nos contextes dramatiques la seule force politique qui fasse franche ripaille). Tout un chacun a – en gros – enregistré le danger de ces diatribes salafistes, fondamentalistes, qui, mixées avec une bonne dose de Net difficile à surveiller, quelques palabres notamment au fond de prisons surpeuplées, accouchent, même pas dans la douleur, du poison djihadiste et du passage à l’acte du terrorisme. Chacun d’entre nous a fait son marché dans l’info et a compris qu’il faut trier. Un autre corollaire au mot citoyenneté. Mais ce n’est pas aussi simple, et de moins en moins.

Daesch, hier Al-Qaida, et demain d’autres, se réfèrent – absolument toujours – aux valeurs de leur religion, au fait religieux, en général ; ils parlent cette langue-là, et cela compte – beaucoup – dans leurs avancées, leur recrutement, leur « théâtre ». Ainsi de l’homme de Nice, qui aurait dissimulé ses valeurs religieuses, pour mieux tromper les « mécréants » ; il y aurait donc ceux qui affichent, et ceux qui se font roseau invisible. – Alors là ! dit mon voisin… La religion aurait donc un poids considérable, qu’on aurait ça et là « négligé », lui substituant la modernité du Net, des Facebook des jeunes, le présent discriminateur économiquement et socialement des banlieues déshéritées, les faits de petite et plus grande délinquance, le passé colonial et sa traînée d’humiliations en héritage. La géopolitique et les vagues de migrations… Bien entendu, que rien n’est à jeter dans tout cela, mais il faut l’habiller du fait religieux, de sa place réelle ou fantasmée, et pas qu’un peu.

Juste avant l’été, lors de la Comédie du Livre de Montpellier, j’ai entendu une conférence débat de très haute tenue informative et citoyenne. Jean Birnbaum (on parle partout de son livre à présent) venait traiter de « La Gauche face au Djihadisme, un silence religieux », en écho au psychanalyste Fethi Benslama, et à son essai « Un furieux désir de sacrifice ». Pour les deux conférenciers, prendre la dimension (essayer de) du fait religieux et par là-même, musulman, est de première urgence dans notre résistance au terrorisme. Benslama décrit ces « surmusulmans » jamais assez religieux à leur sens, affichant la visibilité de leur croyance, revendiquant cette identité qui, prétendent-ils, « leur permet d’aller mieux ». Face au modernisme, la religion, ancrée, glissant vers le moteur puissant du sacrifice (théorie du martyr, portée à l’origine par le Hezbollah). Le livre décrit cette « religion désirable » parce que violente, et axée sur l’éloge de la mort, face – bien sûr– à notre goût « décadent » pour la vie. Parallèle, au passage, possible, avec le Nazisme. La « sacralisation de la cruauté » mise en images (au Rwanda, on en était resté au son avec Radio Mille Collines), et – dixit le psychanalyste – le désir de Dieu mélangé à l’angoisse de Dieu (pureté et jouissance).

Birnbaum – se disant d’entrée clairement de Gauche, athée, et né dans ce milieu-là – parle à la Gauche ; celle d’hier, et d’aujourd’hui. Celle qui est aux affaires, ici, face à la menace terroriste (que ceux qui n’y sont pas – encore – évitent pour autant, dit-il, de la massacrer). Ceux (et il est en colère) qui n’ont cessé de dire : « les hommes qui ont commis ces crimes n’ont rien à voir avec l’Islam » disait le Président. « Quand l’impossibilité de dire les choses vient d’en haut, on appelle ça un interdit » écrit Birnbaum. Et de lister ces oublis, plus ou moins conscients, ces béances sur lesquelles on passe, ces – circulez, il n’y a rien à voir. La Gauche écrit, dit-il, un récit des évènements, des menaces, où manque (ou, peu s’en faut) la dimension religieuse, parce qu’en gros, et c’est dans la culture-gauche, le religieux c’est pas sérieux comme explication du monde. Tandis que l’économique, le sociétal, le fait de mentalités, le psychologique, alors, là, oui, ça pèse ! Or, les bonnes lunettes montreraient « que, si le Djihadisme est le raidissement sanglant de l’Islam, c’est qu’il le défigure, mais ce n’est pas qu’il n’a rien à voir avec lui ». Plus important encore à enregistrer : « l’Islam est actuellement la seule puissance spirituelle dont l’universalisme surclasse l’internationalisme de la gauche sociale, et défie l’hégémonie du capitalisme mondial ». Rien que ça !! Prisonnière de décennies qui ont idéologiquement essayé de virer la religion de la pensée politique, la Gauche, entre chemins de Marxisme, époques coloniales et postcoloniales, doit refondre sa pensée contemporaine en intégrant le fait religieux, pour réarmer d’autant son appareil critique, « parler », avoir une chance de se faire entendre de ceux qui dérivent dans cet autre monde clos qu’est, là, « le Djihadisme ». Les connaître mieux, comprendre des fonctionnements, « ne jamais céder sur la raison et l’impératif de séparer le religieux du politique », en ne faisant pas toutefois comme s’il n’y avait aucun problème. Réaménager les espaces et sortir du silence face au religieux. Urgent.

 

Un silence religieux, Jean Birnbaum, Seuil, janvier 2016, 17 €

Un furieux désir de sacrifice, Fethi Benslama, Seuil, mai 2016, 15 €

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    20 août 2016 à 14:56 |
    Oui, la mort rôde, et pas seulement dans les gares, les aéroports et les grands rassemblements. Les petits villages et les églises presque vides ne sont pas épargnés. L'Etat d'Urgence, comme vous dites, montre ainsi sa pathétique impuissance...
    Quant à la religion, "qui n'a pas rien à voir avec le djihadisme", le lien entre monothéisme et violence a depuis longtemps été démontré. A partir du momeent où une vérité se fait seule et unique voie vers le salut (par opposition à la perdition, l'enfer), alors toute dissidence, toute déviance doit être interdite, voire sanctionnée.
    Il reste que cela n'explique pas tout, á mes yeux. L'Islam était ce qu'il est bien avant l'apparition du djihadisme. la nouveauté, c'est d'une part, la constitution d'une identité "nationale" à caractère religieux, dans le sillage de la faillite du nationalisme pan arabe nassérien, et d'autre part, la déstabilisation politique de la région résultant des guerres du Golfe.
    Une étude fondamentale sur ce point paraitra à la rentrée.

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    • Martine L

      Martine L

      20 août 2016 à 16:19 |
      Je suis d'accord avec vous ; là où est le piège, c'est de s'engouffrer dans la responsabilité de – vous le dîtes fort bien – « l'idéologie » religieuse en tant qu'imaginaire d' absolu, porteuse de violence par les différentes faces de l'intolérance. Certains depuis le début du problème djihadiste, veulent isoler l'Islam en tant que religion, comme étant spécifiquement porteuse d'intégrisme par son dogme et sa nature. Position gravement dangereuse, puisque un seul bloc est configuré, mélangeant les fondamentalismes au reste des musulmans. D'autres – tel Kamel Daoud, mais aussi un Abdennour Bidar entre autres, considèrent qu'il est temps que l'Islam se réforme en profondeur, se modernise, s'adapte, y compris et jusque dans son dogme justement. Jean Birnbaum n'est pas de ceux qui stigmatisent en bloc la religion musulmane ; il dit simplement qu'il y a dans le Djihadisme un versant religion, qu' on aurait tort de le placer en arrière plan du fait terrorisme.

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