L’Europe au défi des populismes

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 août 2016. dans Monde, La une, Politique

Revue de Politique Etrangère de l’IFRI

L’Europe au défi des populismes

Le dossier principal de la Revue, cet été, s’annonçait de toute première importance, et fera du reste l’objet d’un prochain article (Moyen Orient, le nouveau « Grand Jeu »), mais notre propre Une de fin d’été, par sa composition et ses préoccupations se devait de cibler le sujet de Contrechamps : L’Europe au défi des populismes.

Deux forts articles dressent remarquablement l’état des lieux en ce domaine charriant les peurs de tout démocrate. Jean-Dominique Giuliani examine l’Union face à ces menaces, tandis que Georges Mink s’arrête sur le cas de l’Europe centrale, particulièrement la Hongrie et la Pologne.

Extrémismes, populismes, nationalismes à l’assaut de l’Europe

Leçon en tous points limpide et brillante, de Jean Dominique Giuliani, président de l’institut Robert Schuman et Européen convaincu, à l’optimisme non moins ardent. Le paradoxe est posé d’emblée : « L’Europe reste un modèle pour le reste du monde… et les sociétés européennes sont en proie à des doutes profonds ». C’est par ces failles, à l’œuvre depuis longtemps, que s’infiltrent les menaces actuellement affichées des populismes (opposant systématiquement le peuple aux élites, aux dirigeants et aux partis de gouvernement) et autres nationalismes (subordonnant tous les problèmes à la domination hégémonique de la nation).

Implantation grandissante dans le paysage européen de ces composantes menaçantes qui existent pour autant ailleurs dans le monde : depuis le début des années 80, du Parti autrichien de la liberté, à Le Pen au second tour de 2002, au Vlaams Belang belge, jusqu’au parti pour l’indépendance du Royaume Uni (et au Brexit d’hier)… Chemin d’ascension sinueux, de réussite à 2 chiffres aux élections, participation à des coalitions en marge des grands partis classiques, notamment conservateurs, mais pas seulement, jusqu’à leur visibilité actuelle en passe de devenir champions à part entière (Europe centrale, France, Royaume Uni, Finlande, Slovaquie, Autriche). L’image des populismes gagne en carrure et en puissance et se banalise dans l’opinion. Communication arc-boutée sur un discours antisystème, de rejet de « la classe dirigeante, fondé sur la proximité des politiques conduites quelles que soient les alternances ». Le « syndrome TINA – there is no alternative » étant assimilé à « tous pareils ».

Ces partis populistes se nourrissent évidemment des défauts de l’Union, fabriquant à un rythme industriel les europhobes, émergeant avec un discours brutal, du peuple des eurosceptiques. Imperfections de tous ordres, tant dans sa construction : son « refus de la puissance met à mal l’Europe dans les rapports de force internationaux », que dans son fonctionnement : « juridique, diplomatique et non politique, lointaine, inaccessible au commun des mortels… organisée à travers un rapport indirect à ses citoyens ». Plus de 30 partis populistes, nationalistes, extrémistes, pavoisent actuellement, amplifiant leur audience par les réseaux sociaux à la « parole libérée », et immédiate, surfant sur la Crise et montant en puissance exponentielle avec la peur des Réfugiés arrivant en Europe. C’est cette carte-là – un énorme potentialisateur – dit J-D. Giuliani, qui est la plus efficace pour effrayer, et forme la trame constante et porteuse de ces discours. Poids des images circulant en boucle, des peurs archaïques, des projections diverses d’« invasions ». On ajoutera au tableau l’arme des référendums utilisés de plus en plus, rêvés par les populistes et souverainistes comme substitut à la démocratie représentative, et ne seront pas négligés les « ennemis » supposés de l’Union, avec au premier titre, selon cet article, Poutine et la Russie, qui « n’aime pas l’Europe et a décidé de l’affaiblir par tous les moyens », argumentation qui mérite débat, mais qui est convaincante.

Giuliani semble penser que ce ciel noir des populismes – la renaissance des nationalismes paraissant l’inquiéter davantage à long terme – pourrait garder un côté conjoncturel à régler au coup par coup, par des états qui conservent des défenses ; la résilience de l’UE lui semblant bien réelle, appuyée sur une image forte dans le monde… Puisse-t-il avoir raison.

Georges Mink est spécialiste de l’Europe centrale, notamment polonaise, de ces endroits de l’UE, où le ciel se couvre… « L’Europe centrale à l’épreuve de l’autoritarisme » met l’accent sur la Hongrie – notamment celle d’Orbán et la Pologne actuelle. Deux pays, sortis du Communisme en mettant en place des démocraties à l’occidentale, dont on a oublié la phrase prophétique de Geremek en 1990 : « la voie de la liberté est ouverte, celle de la démocratie reste incertaine ». Démocraties pourtant retravaillées et non simples copiés-collés, entraînant par exemple un communisme de libertés dans leur sillage. Échecs et déceptions, pour autant, accélérés par le monde ouvert des déplacements et du Net. Aussi, un Orbán en Hongrie se fit-il dès les années 2010 le propagandiste de cette « démocratie illibérale », qui fit émules en Europe centrale. C’est en cela que le système Orbán, comme celui de Kaczynski en Pologne voisine, se rattache au populisme ; les alternances traditionnelles ont échoué, la Crise économique directement liée au désir de consommation n’a fait que progresser, ou – dans la Pologne en croissance, aux bénéfices mal redistribués – a été mal gérée. Point commun d’envergure entre les deux pays aux gouvernances musclées, le refus d’« avaler » leur quota de réfugiés venus du Moyen Orient, allant jusqu’à monter des murs et refuser en la défiant les obligations émises par l’UE à laquelle ils appartiennent. Autre dénominateur commun, le rapport à leur histoire avec la recréation d’un grand récit national fortement nationaliste, qui veut, certes, évacuer la période communiste et son curieux décliné, mais insiste aussi et à égalité sur les trahisons occidentales.

 Mécanisme à peu près identique dans les deux états pour installer ces pouvoirs forts, autoritaires plus que franchement dictatoriaux puisque les  bases de la démocratie représentative demeurent. Main mise sur les institutions, via les partis (PiS en Pologne, Fidesz en Hongrie), mise en coupe réglée du judiciaire, et surtout surveillance accrue des média. Beaucoup de ressemblances, finalement, avec le géant voisin de Poutine, dont la Hongrie dépend énormément économiquement.

La conclusion de Georges Mink – alarmante au bon niveau – vaut pour l’ensemble du dossier : « L’épuisement idéologique des acteurs politiques traditionnels, mettant en avant la valeur absolutisée de la démocratie (joue à l’avantage de ce genre d’expérience), face à une jeunesse tentée par des idéologies d’apparence nouvelle, installant en leur centre la violence et la xénophobie ».

Valable seulement pour l’Europe centrale ? Croyez-vous…

 

Revue de Politique Etrangère de l’Ifri, été 2016, vol. 81, 23 €

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (3)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    27 août 2016 à 14:32 |
    Passionnant - comme toujours - ce numéro de l'IFRI. Personnellement je pense qu'il existe un point de commun entre la dérive en acte de la Mitteleuropa et celle, encore virtuelle, de l'Europe occidentale : la crise économique, aggravée par la crise migratoire, manifeste l'essor de l'identité comme thème politique majeur. Qui sommes-nous? Comment nous défendre à l'intérieur et à l'extérieur? Il s'agit d'une posture défensive - protectionniste, dans tous les sens du terme - motivée par la peur. Les peuples doutent anxieusement de leur identité, le nationalisme les rassure...

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    • Martine L

      Martine L

      27 août 2016 à 16:06 |
      On peut aussi ajouter 2 ou 3 choses concernant ces pays d'Europe de l'Est, fraîchement sortis d'un communisme dont les zestes démocratiques hantaient si peu la vie politique, judiciaire et individuelle. Du coup, l’atterrissage de ces pseudo démocraties musclées ( démocratures, ce mot qu'on balance chez nous à la tête de M Valls !! est là-bas adéquat ) a été facilité. Sorte de passage, de sas, dont l'éventualité d'une sortie propre reste aléatoire. Du Poutine, en fait. De l'Erdogan ailleurs. Du dur dans juste un soupçon de mou au fond du pot, en guise de modernisme. Le contraire à leur façon de ces despotes éclairés du 18 ème siècle ; des démocrates en laisse ?

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        27 août 2016 à 16:54 |
        Le cas de la Russie est particulier, car elle n'a jamais connu dans son histoire de véritable démocratie, à la différence de l'Europe centrale (Autriche, Hongrie, Pologne). Passée de tsarisme au communisme, son horizon politique a toujours été dictatorial; par conséquent, face à une liberté nouvelle et totalement inconnue jusqu'alors, elle se tourne nécessairement vers homme "fort", petit père du peuple, orthodoxe ou marxiste, peu importe...

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