L’irrépressible besoin d’alternative

Ecrit par Martine L. Petauton le 17 septembre 2016. dans France, La une, Politique

L’irrépressible besoin d’alternative

Aller vers autre chose, tâter d’autres solutions, marcher dans des chemins neufs, ou même – foin ! – abandonnés depuis des lustres, ayant du coup gagné au milieu de leurs friches, un petit quelque chose du tout neuf des origines. Mais changer ! Comme on retapisse la salle à manger au coin d’un été (certains, surtout certaines, le savez-vous, bousculeraient meubles et déco tous les 2 ou 3 ans, même pas un quinquennat, en un besoin quasi maladif). Opter pour un autre horizon ; le sien, on ne peut plus le voir « en peinture ». Combien vont, on le sait, jusqu’à pousser la manœuvre dans le champ dangereux des équilibres familiaux, affectifs... Changer, donc – pense-t-on, respirer mieux, survivre. Et vous voudriez que cela ne résonne pas, à l’identique ou presque, sur les discours politiques du péquin-citoyen (paraît-il) de base, celui qui gueule qu’on « en a marre », que tous « dégagent », qu’on voit enfin du nouveau, à n’importe quel prix…

Si l’on met à part le volet profondément déçu, amoureusement dépité, de ceux pour qui le Hollande-bashing 1, 2, en attendant les autres possibles d’ici la fin du match, a été la façon de pleurer devant tout ce qu’on attendait dans nos rêves, ce qu’on s’était imaginé pouvoir avoir (que je ne confonds pas avec ce qu’on nous avait promis et qu’on n’a pu tenir), tout le reste – peu s’en faut – de ces rejets de l’Exécutif, des partis de gouvernement, notamment le PS, adulé pourtant dans un passé pas si lointain, de la politique en général ; tout – semble-t-il – relève de ce haut mal : un besoin qui saute les digues de ces alternatives (le singulier étant plus adapté) qu’on n’a cessé de demander, de contestation contradictoire technique en manifs mono maniaques, de cris médiatisés en fureur à la une des journaux : – enfin, ça ne peut plus durer ; arrêtons tout, là, tout de suite, et partons pour autre chose… car dans l’affaire, la cohérence, l’étalage des conséquences, le futur convoqué à la table des réflexions, ne sont pas du bal ; seul compte le besoin, cri primal politique à sa manière, qui n’accueille nullement ce mot honni de possible ; voyons un peu comment le satisfaire, et vite, s’il vous plaît.

Entendons-nous bien ; ce besoin furieux n’a quasi rien à voir avec les préparations diverses des alternances politiques, passant par des programmes, qu’on va préférer choisir par un vote majoritaire, mettre en œuvre, des hommes aussi, d’autres que les binettes que nous servent les images ; non, tout ça correspond trop au mécanisme classique (ronronnant diront certains) d’une démocratie à la manœuvre, telle qu’elle avance ces temps-ci, en vue des Présidentielles, avec en bandoulière la petite novelleté des Primaires. L’alternance à laquelle s’accroche ingénument la droite ne comblera en rien la soif d’alternative, car, en quelque sorte, celle-ci porte en elle l’impossibilité de sa satisfaction. L’alternative, comme elle est souhaitée, rêvée, de fait, c’est autre chose ; ça ressemblerait plus à la Geste anglaise de Juin : saut dans l’inconnu (évaluation des conséquences absentes du film ; usage immodéré du processus référendaire donnant une impression énorme de pouvoir aux votants, reculs inouïs des politiciens traditionnels une fois le Brexit acté). La furieuse envie d’alternative, telle qu’elle est jouée sur notre théâtre, va avec la folie brouillonne, débordante d’énergie peu maîtrisée de l’adolescence. Sympathique, à retravailler pourtant, à confronter puis affronter au réel, auquel on n’échappera pas dans sa vie d’adulte. Ce sont les Podemos (« nous pouvons ») en reculade espagnole, ce fut le Syriza et sa dure traversée des réalités. Ici, à cette heure, je ne vois pas grand monde qui leur ressemble vraiment, mais beaucoup d’essais infructueux de pâles copié-collés… Pour autant, ce besoin intéresse au plus haut point nos populismes, partout en Europe, outre Atlantique, aussi chez nous – déferlante FN oblige – encore plus. Ceux-là, dont on ne sait pas grand-chose, dont on ne lit pas des programmes précis, qu’on n’entend pour ainsi dire pas – regardez la Marine – protègent cette imprécision, ce vague « j’en pense que » de comptoir, ces colères fumeuses de réseaux sociaux crachées en deux lignes et trois émoticônes, qui composent si bien avec la faim d un autre chose qu’on veut avant tout fantasmer.

Voilà donc, au bout du compte, une donnée qui prend du poids dans le paysage politique de notre présidentielle à venir ; impalpable, implacable ; un fantôme de politique, presque de l’irréel. Mais du menaçant. Elle a grossi, cette donnée, tout au long du quinquennat, comme la courbe de croissance d’un nouveau-né de cauchemar. On comprend là, ce que doit craindre un exécutif et notamment un président, qui voulait « absolument » demeurer dans le tangible ; chiffres du chômage, de la croissance, redistributions à quantifier ; mesures sécuritaires destinées aussi à resserrer les liens de la nation, et le toutim… tout ça va plutôt mieux, mais à quoi bon ! L’imaginaire est parti loin de là. Parti, sans doute, du côté de ces «  eidôlon » ( image) s'opposant au discours structuré du «  logos », dont nous parle remarquablement la psychanalyste Elsa Godart dans son «  je selfie donc je suis » qui paraît chez Albin Michel, et dont la Cause Littéraire vous parlera bientôt ; Hollande et la politique classique en étant la victime expiatoire type, avec ce passage constant du rationnel à l'émotionnel.

Allons, me direz-vous, la crise et les difficultés étaient bien là avant ce quinquennat, donc les rêves aussi ! Pas à ce niveau, la faille ! Et, le gouvernement Hollande y est pour quelque chose. Pas tant dans les faits que dans son caractère et les représentations qu’il a engendrées. Le concept, surtout économique, de TINA – There is no alternative – court partout en Europe, les grandes écoles formatées à l’identique, et la tête bien pleine de Hollande – demandez donc à Thomas Piketty. On a voulu expliquer ces limitations d’actions, donc faire fi des rêves. Hollande nous a donné des possibles et les a longuement expliqués ; or, un président chez nous devait porter nos demandes avec plus de charisme, et moins de raisonnable ; il fallait cerner des espaces, des poches pour cet exercice ; qu’on me dise où et quand cela a été fait. L’opinion n’est pas « que » raison pure. L’ado a besoin des rails placés par l’adulte, mais n’a pas besoin que de l’adulte en son père. Hollande – probablement, les défauts de ses qualités – a seulement joué le père/adulte dans la pièce.

L’exécutif a – a eu – raison dans ce qu’il a proposé, cette Sociale Démocratie prudente et mesurée avançant à pas comptés. L’arsenal Hollande continue sans doute d’être le scénario raisonnable du futur, une continuité de compromis démocratique et social. Mais cette sidération, dans laquelle par moments on sent le président ces temps-ci, devant ces digues de partout démolies, montre qu’il hume un peu tard ces changements d’humeurs difficiles à accommoder dans le menu qu’on proposera aux convives. Les explications techniques ne suffiront plus, c’est de philosophie politique dont il va s’agir, de la haute. Il est urgent d’y réfléchir, sinon la table sera désertée ou/et certains n’hésiteront pas à la renverser.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 septembre 2016 à 13:15 |
    Oui, un peuple a besoin de rêves. Mais, pour parler comme Alfred de Musset, à quoi donc rêvent les Français ? Leurs rêves ne sont pas de gauche : ce n’est pas à davantage de justice sociale ou d’idéaux humanitaires qu’ils aspirent, mais à davantage de protection : économique (le protectionnisme, tout bonnement), humaine (« défense » contre pêle-mêle les islamistes, les migrants, les délinquants, bref les « ennemis » de l’extérieur comme de l‘intérieur) et culturelle (défense de l’ « identité » française, républicaine et laïque, contre la vampirisation multiculturelle et néo cléricale). Bref, on le voit, les rêves des Français sont des rêves de droite. Les prétendants LR à la candidature ne s’y trompent pas, eux qui courent tous après Marine Le Pen…

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    • Martine L

      Martine L

      17 septembre 2016 à 17:02 |
      rêves de Droite, et dépit de Gauche (s), désir de retour en enfance insouciante ? rien, en effet d'un adulte dans ces mic-mac ! même pas envie de l'homme fort et vaguement providentiel, ou aux marges ; on est en deçà, de l'archaïque, du régressif ; du cauchemar en fait

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