La catastrophe du 6 mai 2012, Jean-François Kahn

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 juin 2012. dans France, La une, Politique

La catastrophe du 6 mai 2012, Jean-François Kahn

Le 6 mai 2012, une catastrophe ?

 

Jean-François Kahn est un mélange déroutant de mauvaise foi assumée et d’une étonnante acuité de regard… Parfois ! Son dernier petit ouvrage en forme de pamphlet l’illustre d’une manière paradigmatique.

Certes, les raccourcis simplificateurs y abondent. Exemple parmi beaucoup d’autres, p.61 : « l’Elysée étant devenu le Moscou du Parti, il fallut, tels les partis staliniens des années 30, accepter sans broncher tous les tournants et tête-à-queue qui épousaient les humeurs et changements du guide suprême »… Et les erreurs – surprenantes de la part d’un homme pourtant très cultivé – aussi : p.52 « comme le suggérait Freud, “moi est un autre” ». Objection votre honneur ! Ce n’est pas Freud mais Rimbaud, et ce n’est pas « moi » mais « je »…

Pour autant, au milieu de ce qu’il faut bien appeler de la logorrhée, fulgurent certains éclairs de lucidité. L’intuition majeure étant que le ver est dans le fruit, et l’extrême droite dans la droite qu’elle a investie. Kahn prophétise « l’arrivée au pouvoir dans cinq ans d’une droite décomplexée, comme ils disent, c’est-à-dire “libérée” des tabous que le gaullisme, la démocratie chrétienne et le libéralisme de progrès avaient érigés (…) une droite “contre-révolutionnaire” comme on la baptisait au XIXème siècle, “réactionnaire” au sens philosophique du terme, dont le Front National et ses ministres constitueront le fer de lance ».

Cela, Kahn le déduit du score de Nicolas Sarkozy : 48,38%. 48,38%, malgré la droitisation de l’ancienne majorité tout au long du quinquennat et tout spécialement pendant l’entre-deux tours de la présidentielle : « ce à quoi nous assistâmes de la part du président sortant, candidat à sa propre succession, c’est sous l’influence de deux gourous néo-maurrassiens, pour ne pas dire néo-pétainistes, à une tentative de débordement de Marine Le Pen sur sa droite ».

L’actualité – hélas ! – lui donne amplement raison sur ce point. Des candidats UMP envisagent de se désister au profit de candidats FN au second tour. Des anciens ministres – Christian Estrosi et Nadine Morano affichent leurs « valeurs communes » avec un parti désormais « dédiabolisé ». Marine le Pen elle-même se réjouit bruyamment « d’une avancée appréciable par rapport à l’infect (sic !) Front républicain ». On murmure ici et là la future création d’un « parti patriote », fondant en une seule force le FN et la « Droite populaire », fraction déjà lepénisée de l’UMP.

JFK, cela dit, est moins convaincant quand il détaille les « abandons » qui donnèrent du grain à moudre, tant à Sarkozy qu’à Le Pen. Et de citer pêle-mêle la « valeur travail », l’inertie face aux déficits publics, et le « besoin de sécurité »… Il dénonce « l’instrumentalisation obsessionnelle du concept de populisme ». En effet, l’ami Kahn n’est pas obsédé par le populisme : il en fait lui-même. N’est-ce pas du populisme que de jeter en pâture à ses lecteurs « l’oppression de la dette, de l’hyper productivisme, et la dictature du capital (…) le foutoir sociétal, le laxisme environnemental, et l’anarchie capitaliste » ?»

Au total, un pamphlet qui serait utile si son auteur ne s’égarait pas dans une vitupération tous azimuts souvent brouillonne. Il reste que Jean-François Kahn tire un signal d’alarme qui mérite d’être entendu : « une large fraction de l’ex-parti sarkozyste devenu orphelin se prononcera, malgré la bronca hypocrite, en faveur, sinon d’une union, du moins d’une fédération droite-extrême droite ». La catastrophe, ce pourrait bien être ça.

 

Jean-François Vincent

 

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (5)

  • Daniel Leduc

    Daniel Leduc

    01 juillet 2012 à 11:27 |
    "moi est un autre" a bien été suggéré par Freud. Expression reprise par Lacan, paraphrasant Rimbaud.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      01 juillet 2012 à 16:40 |
      Références s.v.p? Je parle de Freud, pas de Lacan..."Suggérer" n'est pas dire!

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  • Martine L

    Martine L

    17 juin 2012 à 16:02 |
    Merci pour nous signaler ce livre ; on y reconnait un JF Kahn impétueux, et surtout un brin racoleur ; on l'a, visiblement connu meilleur ! votre très fine recension l'attend au tournant, en vidant " le pot", dont il ne tombe pas grand chose d'inédit ! pour autant, je partage avec vous, et lui, les interrogations de votre conclusion.

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    17 juin 2012 à 14:30 |
    L’UMP n’a pas attendu Estrosi ni Morano pour sympathiser avec l’Extrême Droite,il y a en son sein des gens qui ont milité au plus haut niveau à Occident comme Gérard Longuet ou Patrick Devedjian. Durant la campagne présidentielle Longuet, ministre de la Défense,n’a pu cacher son inclination viscérale avec ses nombreux lapsus. Cela dit J.F Kahn a fait un livre bâclé. Preuve en est l’usage de la métaphore de Moscou pour suggérer que l’Elysée était une place forte « stalinienne ». La référence au Kremlin aurait suffit, à moins que dans l’esprit de J.F K l’Elysée avait la dimension d’une ville.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      17 juin 2012 à 17:58 |
      Entièrement d'accord avec vous, c'est pourquoi, comme vous l'avez remarqué, je ne suis pas tendre avec lui...

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