La défaisance ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 janvier 2014. dans Monde, La une, Politique

Les Etats d’Europe peuvent-ils éclater ? IFRI, Revue de politique étrangère, Hiver 2013- 2014

La défaisance ?

Printemps à venir : terrible tournant pour les démocraties ; les élections européennes. Partout, mais surtout dans les « vieilles » bases de l’Union, souffle un vent mauvais : contestations du fonctionnement et de l’utilité même de l’Europe ; formidable essor des partis anti-européens, et des populismes ; repli frileux sur l’idée de nation ; abstention record prévue par tous les sondages… L’Europe ne fait plus recette.

Le thème central choisi par la revue PE de l’Ifri, en ce début d’année, tombe donc, on ne peut mieux. Il cible ces Etats de l’Union, en partance pour un rêve antagoniste à la raison d’être de l’Europe : la scission, l’indépendance ou une autonomie grandissante… bref, séparer là où, depuis 1957, on n’a pas cessé de vouloir rassembler. L’IFRI parle joliment de « défaisance ».

Trois cas majeurs sont observés : Catalogne et Écosse, où, en 2014, de possibles référendums auront lieu sur d’éventuelles indépendances ; Belgique, où s’annoncent des législatives animées autour de la sempiternelle revendication séparatiste de la Flandre.

La problématique éclairée par le premier article (« Casse-tête juridique, défi politique »), pour l’ensemble de ces « tentations » plus ou moins récentes, est d’importance : partir, oui, mais, comment ? Pour où ? Garder des liens ou non, avec la « mère » Europe ? Ainsi, pour ce qui est de l’Écosse et la Catalogne, s’émanciper veut aller de pair avec l’intégration européenne – ce qui signifie « des petits » en plus dans la famille. Argument porteur pour séduire des électeurs, que contestent les anti-indépendantistes, soulignant que le processus serait subordonné à l’accord unanime des actuels membres de l’Union (autant dire, pas gagné).

Le droit international public fait appel à différents types de successions d’Etats. Il ne suffit pas de partir ; il faut encore exister juridiquement. De même, pour les Etats quittés, une redéfinition s’impose. Pour la Catalogne et l’Écosse, il s’agirait du statut d’Etats continuateurs (succédant automatiquement au prédécesseur dans ses droits et obligations). La Flandre, riche des deux cinquièmes du territoire belge, serait-elle également le continuateur de la Belgique ? Seulement si la Wallonie y consent. Donc, plus compliqué. Par contre, si le statut est celui d’Etat successeur, aucune obligation par rapport au prédécesseur. Des données comme la taille des territoires, ou l’importance de la population, peuvent être des outils pour trancher. Ces volontés diverses d’émancipation agitent – on s’en doute – les édiles européens ; « pas favorable aux éclatements étatiques, mais volontiers régionaliste, Bruxelles est assez farouchement anti-indépendantiste ».

« Belgique, stop ou encore ? Entre fédéralisme, confédéralisme et séparatisme » met l’accent sur ce petit pays fondateur historique de l’Union, qui, maintenant, pour nous, opinion publique, signifie éclatement. Le renouvellement des parlements régionaux et fédéral en mai 2014 sera l’occasion de poser à nouveau le délicat et redondant problème du séparatisme belge, qu’illustre la Flandre. Les partis en lice sont soit fédéralistes (francophones), soit nationalistes (neerlandophones et flamands), parmi lesquels le Vlaams Belang, porte-drapeau de l’extrême-droite. La revue de PE examine plusieurs scénarios possibles dans un proche avenir : même si les partis séparatistes montent en voix, l’idée que la Flandre constitue un Etat complètement indépendant ne semble convenir qu’à 15% de la population. L’importance de la dette publique belge interdit – économiquement – des solutions brutales de séparation. Quant à Bruxelles, poumon économique, son cas – enclave au milieu de deux Etats – serait inextricable. Alors, le confédéralisme (cuisine interne) ? Ou une redéfinition des libertés et compétences d’un fédéralisme rénové ?

« La marche de la Catalogne vers l’autodétermination »

« Une large majorité de Catalans rejette l’idée d’une lutte séculaire pour l’autonomie politique dans l’Etat Espagnol et se prononce pour la tenue d’un referendum (en 2014) sur l’indépendance ». Riche en déroulé historique, en tableaux chiffrés et courbes, l’article montre clairement un chemin d’atermoiements autour de la prise d’autonomie de la région, qui – historiquement – fut « une nation ».

Après de nombreux statuts louvoyants, l’opinion publique est à présent déterminée, non violente (marche pour la Catalogne de septembre 2013, durant laquelle une chaîne humaine de 1,6 millions de personnes, du Nord à la région de Valence, a demandé l’indépendance), et le pouvoir Madrilène ne peut probablement qu’écouter la demande.

Dernier pays en cause, éclairé dans le dossier de la PE : le Royaume Uni face aux volontés de départ de son Ecosse (1707 étant la date de sa lointaine adhésion à l’ensemble britannique). Le titre de l’article « Le pari risqué des nationalistes écossais ; l’indépendance ou rien ? », soulignant qu’ici le referendum qui se profile pour septembre 2014 sera un combat difficile pour les tenants d’une franche indépendance (les sondages le montrent). La question qui sera débattue pourrait être : garder le statu quo, opter pour l’indépendance, ou donner au Parlement Ecossais des pouvoirs accrus. Le Scottish National Party, qui porte les volontés indépendantistes, est en fait au pouvoir en Ecosse puisque, depuis 2011, il a la majorité absolue au Parlement. Une longue et précise explication historique montre le chemin de ce parti – clairement à gauche – bâti sur le modèle de l’Europe Scandinave (espace viking ?) qui représente une alternative intéressante face au « mur » hostile à toute idée de séparatisme, des conservateurs et des travaillistes « unionistes », alliés pour lors. Il y a donc fort à parier que de nombreux ajouts seront portés au crédit de l’autonomie Ecossaise, en septembre, sans que pour autant les marqueurs de l’« identité » britannique disparaissent complètement (ainsi, la monnaie commune, la Livre Sterling, serait maintenue).

Point commun, à tous ces territoires, désigné par les articles : partout, l’opinion publique ne marche pas forcément du même pas, en tous cas, au même rythme, que les politiques, et les problèmes sociaux-économiques liés à la Crise, importants dans toutes ces régions, semblent avoir la préséance sur les questions communautaires. Contexte, donc, que les images, courtes, apportées par les journaux télévisés, ne donnent pas à sentir. D’où – comme d’habitude – la lecture précieuse de la Revue de Politique étrangère de l’IFRI.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    25 janvier 2014 à 13:59 |
    Il est clair que des forces centrifuges sont à l’œuvre, aussi bien à l’intérieur des états qu’au niveau de l’Union Européenne elle-même. Ce qui était déjà difficile avant l’arrivée des ex- pays communistes, devient un casse-tête à 27 ! Il fallait réformer en profondeur les institutions européennes, dès la chute du mur de Berlin, en 1989 ; la « constitution européenne », laborieusement élaborée sous l’égide de Giscard, puis rejetée par deux fois par référendum, ne constitue qu’un médiocre replâtrage, finalement abrégé et résumé dans ce qu’on appelle le « traité de Lisbonne »….
    L’abandon du rêve européen (devenu une sorte de repoussoir) a ressuscité les identitarismes de tout poil. Je ne connais pas assez le cas de la Catalogne pour pouvoir en parler ; mais, pour ce qui est de la Belgique, il me parait exclu qu’on en arrive à une partition : ni les Wallons, bien sûr, (ce sont les plus pauvres : ils ont tout à y perdre !), ni même les Flamands (à l’exception d’une minorité extrémiste) ne souhaitent la disparition de la Belgique. Mis à part les problèmes d’ordre financiers, qui ont empêché, pendant près d’un an, la formation d’un gouvernement, les Flamands veulent, avant tout, éviter la francisation rampante de la région bruxelloise. Bruxelles, à l’origine, était une ville flamande (il n’est qu’à visiter la Grand Place pour s’en rendre compte) ; elle est maintenant totalement francophone (bien qu’en théorie bilingue), ce qui fait que les 10% de flamingants qui y résident sont contraints d’utiliser une langue qui n’est pas la leur. La crainte des autonomistes (et non pas des indépendantistes du Vlams Belang) est que cette francisation ne s’étende aux communes limitrophes de Bruxelles (comme Grimbergen par exemple). Cette crainte est légitimée par la réticence très réelle des francophones à apprendre le néerlandais. La légendaire francophobie des Flamands fond comme neige au soleil dès qu’ils entendent un « étranger » s’exprimer dans leur langue (j’en ai personnellement fait maintes fois l’expérience !). Wallons et Flamands ressemblent à ces vieux couples (et je sais de quoi je parle !) qui se disputent sans cesse, mais ne divorcent jamais…

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