La migration algérienne féminine : facteur régulateur du célibat

Ecrit par Nadia Agsous le 02 juin 2012. dans Monde, La une, Politique, Société

La migration algérienne féminine : facteur régulateur du célibat

L’arrivée au pays du « prince charmant » tant sublimé : Une sensation de liberté et de bien-être…

 

La prise de contact avec la société française semble être vécue par ces femmes migrantes (1) à la fois positivement et négativement.

Ainsi l’un des aspects qu’elles semblent mettre en avant concerne la sensation de sécurité et de liberté qu’elles ont éprouvée lors de leurs déplacements dans la sphère publique :

« Dans la rue, dans le métro, personne ne me regardait, raconte Dalila. Aucun homme ne cherchait à me draguer. Cela me plaisait beaucoup car dans ma ville, tous les regards des hommes étaient braqués sur moi. Là, je marchais librement sans être gênée et sans avoir peur du jugement d’autrui ».

Le second aspect que ces femmes semblent avoir apprécié concerne l’absence de « clôture familiale » et sociale et ainsi la liberté de choix et d’action. Dans leur discours, elles font ressortir l’idée de l’anonymat et de la non stigmatisation de leur corps. En effet, « le regard aveugle » que les passants et notamment les hommes posent sur elles est une attitude qui semble revêtir un aspect essentiellement positif puisque de leur point de vue, ce comportement induit une liberté de mouvement, un sentiment de sécurité et une sensation de bien-être.

« Lorsque je suis arrivée en France, explique Warda, je sortais le soir et je me rendais compte que je n’avais pas peur. Ici, je vis seule et je suis loin du contrôle familial et des regards des voisins. Personne ne t’impose ta façon de t’habiller. Personne ne te regarde et te juge. Tu prends conscience que tu es normale ».

 

Le corps, un « objet » « dénarcissisé »

 

Un groupe de femmes va cependant exprimer une remise en question de l’anonymat dont elles font l’objet dans les rues et le métro. En effet, à moyen terme, elles vont d’une part attribuer au comportement indifférent que les hommes adoptent à leur égard un sens particulièrement négatif, le définissant comme le résultat d’un excès de centrage sur soi, et d’une absence de considération et de prise en compte de l’autre.

« Dans le métro, les hommes ne te voient pas. Ils ne te calculent pas. On dirait qu’ils sont aveugles. Ils ressemblent presque à des robots programmés. Tu as l’impression que tu es invisible. A force tu finis par te poser des questions » confie Nora.

Cette situation va influer négativement sur leur manière de se définir et de s’éprouver car l’absence de regards sur leur corps va engendrer voire accentuer le sentiment de dévalorisation de soi. Dans ce contexte, ces femmes ne conçoivent pas leur corps comme un moyen d’épanouissement et de séduction. Il est plutôt conçu comme un « objet » négligé, dévalorisé voire « dénarcissisé ». Il est de fait assimilé à une « chose » sans valeur et sans désir. Et inévitablement, cette expérience vécue sous un mode essentiellement négatif vient poser la question de la concrétisation du projet matrimonial.

 

Une réalité dévalorisante : le temps de la déstabilisation, de la fragilisation…

 

D’une manière générale, la situation d’expatriation va s’avérer difficile et va de ce fait engendrer une déstabilisation et une perte de repères habituels. Durant les premiers mois dans le pays d’accueil, ces femmes vont se retrouver confrontées à des changements à tous points de vue et ainsi à des regards (ou non regards) qui leur « assignent des identités nouvelles, le plus souvent dévalorisantes ». Ainsi, loin du pays natal, loin de la famille, ces femmes vont découvrir de nouveaux modes de vie et de pensée, de nouvelles valeurs et un fonctionnement auxquels elles n’étaient pas habituées, situation qui va entraîner au bout d’un certain temps un sentiment de frustration qui va s’intensifier notamment pour celles qui se retrouvent confrontées à un :

 

Déclassement socio-professionnel

 

En effet, lors des démarches de recherche d’emploi, ces femmes vont se retrouver dans une situation où les emplois proposés notamment par le biais d’annonces ne correspondent pas à leurs qualifications professionnelles. Ces femmes, et notamment celles qui ne possèdent pas de titres de séjour, vont se faire embaucher, très souvent, de manière non déclarée, dans des emplois traditionnellement réservés au sexe féminin, à savoir le ménage et l’entretien physique des enfants et des personnes âgées. Le cantonnement de ces femmes dans des tâches ménagères et éducatives semble revêtir une signification essentiellement négative contribuant ainsi à accentuer le sentiment de dévalorisation de soi qui favorise l’intériorisation d’une image négative de soi.

« J’étais cadre et soudain, je devenais femme de ménage. Quelle dégringolade ! Il fallait travailler pour vivre. J’ai répondu à une annonce à l’Eglise américaine. C’était une famille qui habitait dans le 16ème arrondissement de Paris qui cherchait une nounou pour leurs trois enfants : les divertir, les emmener au parc, leur donner leur bain et les aider pour faire leurs devoirs. Je devais également faire le ménage, les courses et la cuisine. En Algérie, j’étais enseignante dans un collège. Le changement a été très dur », raconte Fouzia.

« J’étais embauchée pour m’occuper d’une personne âgée de 85 ans. Je devais lui faire sa toilette. Je ne savais pas trop comment faire. C’était très humiliant. Je devais me taire et accepter. Je pleurais et maudissais ma vie. Je me sentais toute petite. Tout d’un coup, je devenais rien. Toute ma vie et ma dignité s’écroulaient », confie Sadia.

Afin de ne pas perdre la face, ces femmes qui se retrouvent confrontées à un déclassement socio-professionnel vont adopter des comportements stratégiques pour gérer le sentiment de souffrance et de dévalorisation de soi. Ainsi, un groupe de femmes va avoir recours à des « mensonges stratégiques ». L’objectif étant de donner l’impression de réussite sociale et de valoriser leur expérience migratoire. En effet, afin de s’affirmer et de refuser l’identité minorée assignée par le regard de l’autre et induite par leur situation socio-professionnelle en situation migratoire, ces femmes vont transformer la réalité en faisant croire que leur embauche s’est effectuée sur la base de leurs qualifications professionnelles mettant ainsi en valeur les aspects positifs et valorisants de leur situation d’emploi. Ainsi, ces femmes qui étaient enseignantes dans leur pays et embauchées pour garder les enfants et faire le ménage vont prétendre qu’elles ont été recrutées pour dispenser des cours particuliers aux enfants et améliorer ainsi leur niveau d’instruction.

D’autre part, elles vont avoir tendance à mettre en évidence la nationalité et le statut social des familles qui les emploient (2). Le but étant de valoriser leur situation et prouver leur utilité professionnelle et sociale : « Je disais que je travaillais comme éducatrice pour jeunes enfants chez une famille habitant le 16ème arrondissement de Paris. Je ne disais pas tout. C’était trop humiliant. Je disais à tout le monde que le fait qu’une famille riche me confie ses enfants, c’était une preuve que j’avais de l’importance et que je valais bien quelque chose », explique Meriem.

Un autre groupe de femmes va tenter d’échapper à la réalité vécue et se valoriser en ayant recours à la stratégie de l’instrumentalisation de leur situation en la tournant à leur avantage.

Ainsi, pour surmonter le sentiment de souffrance et de frustration engendré par le « confinement » dans des emplois qui renvoient au rôle expressif (3) imposé par la tradition coutumière et législative du pays d’origine, ces femmes vont trouver des arguments pour légitimer la situation vécue. Elles vont de ce fait intérioriser l’idée que la situation de déclassement social n’est qu’un état de fait passager. Elles vont également mettre en avant les aspects positifs de cette situation.

Autrement dit, être au service des autres est de leur point de vue un passage obligé voire une situation conjoncturelle, puisque c’est le moyen qui permet d’avoir un revenu à soi qui constitue une base de sécurité et ainsi l’accès à une existence autonome.

 

Nadia Agsous

 

1) Les femmes qui font l’objet de cet article ont été interviewées dans le cadre d’un DEA intitulé Les stratégies migratoires des migrant-e-s algérien-ne-s (1988) sous la direction de Aissa Kadri, à l’Institut Maghreb-Europe.

2) Il s’agit là de familles « françaises » ayant un capital économique élevé habitant dans des quartiers résidentiels tels que les 16ème, 8ème arrondissements de Paris.

3) Dans la répartition des rôles et des tâches entre les époux, les femmes sont supposées veiller au bon fonctionnement du foyer et s’occuper de l’entretien physique de la totalité des membres de la famille.

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