La République totalitaire

Ecrit par Jean Le Mosellan le 17 novembre 2010. dans Philosophie, La une, Politique

La République totalitaire

Rassurez-vous, ce n'est pas la nôtre, encore que certains soient tentés de le dire, en parlant pour les plus modérés de toilettage en profondeur, afin de la métamorphoser en VIe République, pensant, à tort, la mettre ainsi à l'abri de ce risque.

La démocratie est le pire des régimes à l'exclusion de tous les autres, clament les mêmes pour se justifier, à la suite de Churchill, qui vivait, soulignons-le, dans une monarchie parlementaire, prête à verser dans la république certes, mais qui ne l'a pas fait. Ce régime, bancal dans la forme, était tout à fait inconnu de Platon, au contraire de la tyrannie. Depuis l’adoption du quinquennat, notre république oscille entre le coup d’Etat permanent, danger reconnu en fin connaisseur par François Mitterrand, et le fait du prince, expression du complexe de Machiavel ravageant électivement l’homme d’Etat à la manière du complexe d’Œdipe qui s’intéresse démocratiquement au commun des mortels. Cette réalité semble être reçue cinq sur cinq par la classe politique, le chiffre 5 étant vénéré par ceux qui ont pris le pouvoir de justesse,et honni par ceux qui l’ont perdu d’un cheveu.

On voit malgré tout que pour la majorité, même faiblarde, la République se doit de fonctionner pour le bien commun autrement que cahin-caha.

D’ailleurs, le totalitarisme s'affiche avec une bien plus grande impudence dans la République de Platon, pour qui ne se contente pas de la survoler en touriste. La démocratie y est un choix parmi d'autres, dont l'oligarchie, qui a manifestement la faveur du philosophe, pressé de provoquer l'avènement du philosophe-roi à Athènes, et la tyrannie forme courante de gouvernement des cités antiques, ou la timocratie, qu'on a cru tombée en déshérence, mais qui a la vie dure, puisqu'on la voit aujourd'hui cheminer de conserve, quoique souterrainement, avec d'autres régimes comme la démocratie.

On ne sera pas étonné que Platon ait tant insisté sur les gardiens de la Cité, dans ses dialogues à la Socrate, ce faisant il ne pouvait que susciter l’approbation de la part des nombreux"fans" de son entourage, quand on découvre au Livre VI que "les gardiens les plus accomplis seront les philosophes." Lecteur très attentif de la République, Karl Popper, (cité par Georges Leroux passablement gêné qu'une telle lecture ait pu se produire, dans son livre "Platon La République), a souligné le caractère totalitaire du projet.

Qu'est-ce la timocratie ?  Une forme de moeurs politiques fondées sur la recherche des honneurs. Nos anciens, dans l'ombre du Général De Gaulle, voulurent, surpris de le voir si pauvre en décorations, l'entraîner dans cette voie. Qu'a répondu le Général ? "On ne décore pas la France!"

Toutefois, la démocratie n'a pas attendu Platon pour se manifester à Athènes. Clisthène (-510) l'a fait, par démagogie. Il sollicitait le soutien du peuple contre l'aristocratie dont il était issu. La Cité connaissait en réalité la démocratie depuis Dracon (-621) célèbre avec ses mesures dites draconiennes, et  Solon (-594)  l'inventeur du suffrage censitaire basé sur la fortune.

On doit à Clisthène un type d'assemblée, le Conseil des Cinq Cents, que la Révolution française a repris à son compte, pour une renaissance éphémère, puisqu'il a été dissout par Bonaparte après le 18 Brumaire. Par contre le suffrage censitaire, utilisé pour l'élection du Conseil, a été reconduit sans surprise par la Restauration et la Monarchie de Juillet. (Le montant d'imposition, ou cens, était en 1814 de 45€ pour être électeur, et 150€ pour être éligible. Le corps électoral ne dépassait pas 250000 électeurs).

Selon Platon, le fonctionnement de la Cité laissait à désirer.  Il la mettait en garde d'emblée contre les dangers de la démocratie, et décrivit de manière saisissante, sinon prophétique, son passage à la tyrannie, après une courte épreuve dans l'anarchie. Ainsi, 24 siècles plus tard, l'illustration de cette dérive a été remarquable, simultanément, avec la République de Weimar, qui a accouché du IIIe Reich, et la Révolution d'Octobre qui a donné naissance aux Soviets et à Staline. Sans compter le maoïsme, à l'autre extrémité du monde, véritable et durable contrefaçon, style impérial, de la dictature du prolétariat.

Le projet de donner à sa République un destin perpétuel et définitif n'a pas heurté le bon sens du philosophe, (Platon,mais pourquoi pas Mao aussi qui détenait la vérité dans un espace bien plus considérable en son temps ?) comme de ses fans pourtant férus de raison. La République devant se figer dans sa perfection, il n'a pas craint de détruire la famille, (Platon et Mao étaient bien d’accord) ,avec la mise en commun des femmes et des enfants,facilitée par le contrôle de la formation des couples (et non du mariage comme on l'a dit) et de l'éducation des enfants, retirés dès l'âge de nourrisson à leurs parents, en recommandant pour plus de sécurité une sélection des géniteurs, et en instituant dans la foulée le mensonge comme technique de gouvernement, renforcée par une censure de l'art comme de la littérature estimés non utiles à la Cité (A bas Homère !  Et à bas Confucius ! A bas la poésie, la tragédie, la comédie ! Seuls seront admis les panégyriques et les hymnes.)

Défense de provoquer les larmes et le rire (Livre X) causes du ramollissement des moeurs. Du reste, les citoyens, pour préserver leur dignité et stimuler leur motivation, sont classés (Livre III) suivant la dureté de leur âme. Les gardiens de la Cité sont censés avoir une âme d'or, les marchands et les artisans une âme d'argent, et les agriculteurs une âme de bronze. On se croirait aux jeux olympiques permanents.

Est-ce pour tout cela qu’il y a beaucoup d’admirateurs de la République de Platon, dans notre classe politique, et en dehors ? Mais l’ont-ils lue ? Ce n’est pas certain. Voilà un constat plutôt rassurant.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

Commentaires (4)

  • Martine L

    Martine L

    18 novembre 2010 à 11:08 |
    Texte très juste et de forte et pédagogique charpente! Et, oui, derrière ce mot de république, nos élèves - ou, nous mêmes- ne doivent pas entendre ce qui nous est habituel ; mais il y a, pourtant une génèse qui s'installe ! mes petits collégiens avaient l'habitude de ponctuer l'examen de ces différences, d'un " mais, quand même, pour l'époque ..."

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      18 novembre 2010 à 15:01 |
      D’ailleurs la Ve République bis à quinquennat est structurellement moins démocratique que la Ve d’origine à septennat. La disparition de la cohabitation a renforcé le pouvoir présidentiel. N’oublions pas que la cohabitation sanctionnait les excès de l’exécutif. Cette sanction pour dérive du pouvoir personnel a échappé à Jospin. Il avait le pouvoir d’écarter le quinquennat, mais il l’a fait voter ! Evidemment les sondages d’alors le donnaient président en 2002.Cela aurait donné un Sarkozy de gauche. Rétrospectivement on voit la sagesse du Général De Gaulle

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 novembre 2010 à 19:54 |
    Platon s’est inspiré du tyran pythagoricien Denys de Syracuse qui avait fait venir le jeune Platon, un peu comme Frédéric II fit venir Voltaire.
    D’une manière générale, pour notre auteur, que ce soit dans sa philosophie politique ou dans sa psychologie (entendue au sens d’étude de l’âme), il est vital que le supérieur (l’intellect dans l’âme, comme le philosophe dans la cité) domine l’inférieur ; la notion moderne d’égalité lui est totalement étrangère.
    L’accusation de totalitarisme est donc parfaitement anachronique : la démocratie, au sens où nous l’entendons, n’existait pas en Grèce antique, même pas à Athènes. Celle-ci était une oligarchie qui tolérait tant les esclaves, que les citoyens de second ordre – libres mais exclu de l’assemblée délibérative, l’Ecclesia - les étrangers, les « métèques ».

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      17 novembre 2010 à 22:48 |
      Bien vu ! La démocratie dans Athènes était réservée exclusivement aux citoyens libres de la Cité. Les métèques,plus libres que les esclaves,n’y participaient pas n’ayant aucun droit,sinon de la boucler. Par contre,si le mot totalitarisme n’était pas connu, son contenu l’était. Le tyran se comportait en dictateur,fonction reconnue comme on sait au premier César dans la République romaine,république de façade jusqu’à la chute de Rome. Les empereurs ou césars gouvernaient la République après avoir été intronisés par le Sénat,et leurs noms pouvaient être Néron ou Caligula.

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