La "triangulation" sarkozyste

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 05 mai 2012. dans France, La une, Politique

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La campagne des Présidentielles 2012 pose une question très intéressante, qui n’est pas seulement de la pure communication : qu’est-ce-que la « triangulation » en politique ? On sait que cette pratique moderne consiste à tenter de chasser sur les terres du programme d’autres forces politiques, quitte à prendre parfois position contre les thèmes traditionnels de son camp. Tous les partis politiques s’y livrent plus ou moins, ce qui peut sembler de bonne guerre, même si cela peut se révéler dangereux lorsqu’un candidat (ou un parti) veut vraiment garder une cohérence interne à son projet global.

Mais, ceux qui s’y sont livrés le plus durant cette campagne des Présidentielles, et même bien avant, sont le FN de Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy. Il faut dire qu’il y a une concurrence de clientèles électorales à séduire – au moins partielle – entre l’extrême-droite et l’UMP, sous l’influence de la « Droite Populaire », à la droite de la droite (plus de 40 députés à la Chambre actuelle), et de tous ceux qui sont tombés sous l’influence du principal conseiller présidentiel actuel : Patrick Buisson (nous y reviendrons).

Mais, remontons un peu le temps pour mieux cerner la particularité de la (voire des) triangulation(s) sarkozyste(s).

D’abord, il y eut celle de la campagne des Présidentielles de 2007, réussissant à coaguler autour du candidat Nicolas Sarkozy l’électorat traditionnel de la droite classique, mais aussi – dès le premier tour, puis au second – une partie importante des électeurs potentiels de Jean-Marie Le Pen (« effet karcher » et « effet racaille »), sans s’aliéner une partie non négligeable de ceux du centre de François Bayrou au second tour.

Durant le quinquennat, il y eut ensuite « l’ouverture » du nouvel élu de 2007 vers la gauche (qui ne fut en réalité qu’un simple débauchage de certaines personnalités). En effet, une véritable « ouverture » aurait consisté à reprendre – en partie – des thèmes et des mesures venant du camp de la gauche. Il y eut pourtant, au niveau des paroles et des symboles, la période du conseiller Henri Guaino (de tradition gaulliste historique et social), avec l’affaire de la lettre de Guy Môquet, les allusions directes à Léon Blum et à Jean Jaurès, etc.

Puis, progressivement, à l’approche de la campagne des Présidentielles de 2012, on assista à une priorité donnée par Nicolas Sarkozy en direction des thèmes du FN, sous l’influence d’un autre conseiller devenu pour lui une sorte de « gourou » (formule employée par le journaliste Renaud Dély dans un de ses récents articles) : Patrick Buisson. Ancien rédacteur de l’hebdomadaire d’extrême-droite « Minute », maurassien, ce dernier à pris de plus en plus d’importance auprès du Président sortant, en le convainquant qu’il ne pourrait gagner qu’en reprenant la plus grande partie des thèses du FN.

Mais, le problème, avec la triangulation, c’est que si un (ou une) candidat(e) ne garde pas une cohérence d’ensemble sur son discours et son programme, ce système n’est plus que de la simple communication politique et ne peut finir que par un grand écart entre les aspirations contradictoires d’électorats opposés. D’où deux grandes questions pour Nicolas Sarkozy. Première question : comment rameuter l’essentiel de l’électorat du FN – en reprenant une grande partie de ses thèses – sans effrayer les électeurs du centre d’opposition regroupés autour de François Bayrou au premier tour ? Seconde question : les lézardes qui apparaissent au sein de l’UMP – qui comprend une aile modérée – ne montrent-elles pas à quel point ce parti est divisé sur cette stratégie de triangulation à sens unique en direction du FN, quasiment imposée psychologiquement au Président par Patrick buisson ? Pour l’instant, beaucoup se taisent au sein de la partie centre-droit de l’UMP, mais n’en pensent pas moins ; et certains, peu nombreux à l’heure actuelle, il est vrai, ont déjà dit, à mots couverts (voire même ouverts) leur désaccord avec la campagne ultra-droitière du Président sortant.

Nicolas Sarkozy pense pouvoir rééditer son exploit de double triangulation réalisé en 2007 (vers une partie importante de l’extrême-droite et du centre). Mais, nous ne sommes plus en 2007… La chasse aux électeurs FN – en reprenant ses thèses – sans doute déçus pour une bonne partie d’entre eux par les politiques menées depuis cinq ans (immigration, insécurité, chômage, etc.) risque fort d’effrayer les électeurs du centre d’opposition sans réellement convaincre la grande masse des soutiens frontistes. Et cela d’autant plus que le premier tour a placé Marine Le Pen très haut et Jean-Luc Mélenchon et le Front de gauche dans une position beaucoup moins forte que ce que les électeurs de François Bayrou pouvaient craindre. La triangulation sarkozyste de 2012 ressemble donc à celle d’un équilibriste qui pencherait de plus en plus d’un seul côté, au risque de tomber, et – pour la droite classique – de s’y perdre.

 

Jean-Luc Lamouché


A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (4)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    06 mai 2012 à 08:40 |
    La triangulation, ce serait une façon d’élargir sa base électorale, une manœuvre, diraient les militaires, pour prendre l’adversaire à revers. S’il en existe deux, les choses se compliquent. Dans ce cas, on divise nécessairement ses forces en prenant celui de gauche par l’aile gauche et par l’aile droite celui de droite. Ce faisant on s’affaiblit. Cette configuration à risques se voit en ce moment avec Sarkozy qui veut s’annexer à la fois les voix de l’extrême droite sur le thème de l’immigration et de la sécurité,et les voix du centre sur le thème de la rigueur budgétaire pour régler le problème de la dette. Manœuvre qui risque de lui coûter très cher avec la défection de Bayrou,et la résistance de Marine Le Pen,non seulement à la présidentielle mais encore plus aux législatives avec les nombreuses triangulaires qui vont avoir lieu. Les triangulaires se présentent-elles finalement comme la sanction d’une triangulation à tout va?

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      07 mai 2012 à 08:26 |
      A mon avis, vous posez les bonnes questions... Le grand écart - fondé sur la tactique Buisson/Sarkozy - était impossible à réaliser, car le "candidat sortant" n'avait plus aucune cohérence d'ensemble sur son projet global. Symboliquement, Henri Guaino d'un côté (gaulliste social modéré) et Patrick Buisson de l'autre (venant de "Minute" et de l'extrême droite), représentaient bien, au niveau des conseillers présidentiels, l'impossibilité de convaincre à la fois une masse d'électeurs du FN et une autre venant du Modem. Question : avec les législatives à venir, la droite (ou les droites... !) ne risque-t-elle pas d'imploser sous la pression du FN de Marine Le Pen ? Vous avez bien-sûr raison de signaler l'importance que vont avoir les triangulaires et - parallèlement - d'éventuels accords de désistements entre certains députés UMP sortants et le FN...

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    06 mai 2012 à 07:58 |
    Bien évidemment ! J'ai d'ailleurs signalé dans ma chronique que tous les partis politiques avaient recours à la "triangulation". Pour autant, celle de Nicolas Sarkozy a été particulière pendant la campagne des Présidentielles, puisqu'il s'est quasiment converti aux thèses du FN (sous l'influence, notamment, de Patrick Buisson). François Hollande, quant à lui, a bien prévenu, sur sa gauche comme sur sa droite (Front de gauche et Modem) qu'il garderait la cohérence de son projet global annoncé avec ses "60 propositions" et qu'il n'y aurait "aucune négociation". Quant au "rejet viscéral" de la personne (surtout du comportement présidentiel) de Nicolas Sarkozy, c'est vrai - bien-sûr ; mais, il y eut aussi celui de sa politique.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 mai 2012 à 18:17 |
    A la triangulation droitière que vous évoquez fait pendant une triangulation de gauche - casse-tête pour Hollande - ou comment concilier la rigueur budgétaire centriste avec le refus mélenchonien de l'austérité? Heureusement pour François, il y a le rejet viscéral - unanime de LO au Modem - de la personne même de Sarko!

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