L'Afrique et la démocratie

Ecrit par Luc Sénécal le 15 avril 2011. dans Monde, La une, Politique

L'Afrique et la démocratie


Selon les nouvelles données qui nous sont fournies par les évènements récents, il semblerait que la notion de « démocratie » pour qu’une nation se détermine elle-même non plus par le « pouvoir acquis » mais par le peuple, commence à émerger et entrer en conflit avec l’idée que certains dirigeants s’en font pour asseoir leurs privilèges.

Le principe de « démocratie » tant vanté par ceux-ci, n’a jamais eu d’autre but que de permettre d’accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat. Et ainsi de constituer un corps de fonctionnaires asservis et intéressés aux dividendes et autres prodigalités obtenus par l’exploitation des ressources du pays et par les aides extérieures accordées pour des raisons politiques, économiques ou simplement humanitaires.


Une fois assis au poste convoité et tenant fermement le pouvoir, la résistance aux principes de base démocratiques se fait sentir tant par les pressions exercées sur les populations, que par la consolidation d’une structure économique et sociale définie au seul profit des dirigeants.

Ce qui n’a pas été pris en compte, c’est l’amélioration des capacités d’une jeunesse obtenue tout d’abord par le système éducatif mis en place pendant la période coloniale et développée ensuite, ne serait-ce que par la possibilité d’aller à l’étranger pour l’obtention de diplômes et de formations qualitatives. Le clash inévitable qui ne pouvait qu’advenir, est venu de la captation des débouchés par une classe sociale solidaire et tenue par les liens du pouvoir en place. Le potentiel de toute une jeunesse se trouvant bloqué, brimé, inexploitable dans cette configuration. Avec les humiliations et les souffrances que cela a engendrées.

Ce qui n’a pas été pris en compte, c’est l’incapacité des dirigeants à appréhender cette évolution et à la comprendre. Car de la démocratie, ils n’en ont utilisé que l’image, sans jamais se soucier du contenu.

Or pour prendre en exemple, ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire, si le chef d’état avait accepté sa défaite électorale au lieu de s’agripper au pouvoir et prendre le risque de tout perdre, il serait par le biais justement de la démocratie, chef d’une opposition conséquente et active.

Ce, dans un pays qui aurait évité la ruine, le chaos et la désolation qu’entraine une guerre civile.

Mais pour parvenir à comprendre les causes de cette attitude et de ce qui peut paraître à nous autres, occidentaux habitués aux réalités républicaines et démocrates, comme absurde, il convient d’en remonter à l’historique des peuples africains. On peut également faire une comparaison avec ce qu’a vécu le Japon, sortant d’une société moyenâgeuse, pour enfiler aussitôt le costume d’une société moderne. Ce qui s’avère de toute évidence impossible en Afrique.

L’Afrique est un continent conséquent mais très morcelé, diversifié, écartelé. Ce, tant par les différences issues des us et coutumes tribaux, par celles des religions ou des croyances dites « païennes », par les peuplades qui n’en n’ont pas fini de se quereller et de se massacrer au besoin. De même, les contextes géographiques, la dureté des climats, les nécessités vitales pour parvenir à échapper à la faim, à la maladie, à la mort, l’impossibilité de construire sur la base de richesse exploitable à l’échelle d’une population, sauf à conserver l’indispensable pour survivre, l’invasion intrusive des sociétés occidentales notamment pour puiser dans d’autres ressources exploitables elles, à l’échelle de la planète, tout cela et la liste n’est pas exhaustive, a contribué à ériger des rapports de force où la notion de « démocratie » n’est qu’un outil pour les uns, un leurre pour les autres.

Il est temps maintenant de reconsidérer sereinement cette problématique et permettre à toutes ces nations africaines de mieux appréhender, comprendre et utiliser ce qui peut le permettre de s’émanciper. Sa jeunesse en a la capacité. Ce, tout en entrant dans le concert des nations au titre d’une réalité en tant que « république démocratique » et non plus au titre d’une bonne et rassurante stabilité économique et politique désormais illusoire.

Les africains, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, aussi différents soient-ils les uns des autres, ont besoin de ce respect qui permet à tout individu, à tout peuple, à toute nation, d’être considéré comme libre de se déterminer par soi-même. Même s’il est besoin d’être soutenu, aidé et encouragé pour cela. Ne serait-ce que pour des raisons humanitaires mais aussi pour l’équilibre géopolitique en traitant le problème de l’émigration par la base et sur place. Désormais l’occident y a tout à fait intérêt et le sait.

 

Luc Sénécal


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Luc Sénécal

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Commentaires (5)

  • Fouad Moutaouakil

    Fouad Moutaouakil

    19 avril 2011 à 19:04 |
    Une analyse pertinente des principaux maux sociétaux accompagnant de facto la démocratie cosmétique, en particulier celles africaines, dont le rimmel coulant est le sang du citoyen, ne réclamant que la dignité inhérente à sa condition humaine.

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  • Jacques Chouraki

    Jacques Chouraki

    16 avril 2011 à 16:07 |
    Les bureaucrates sont des tueurs. Des tueurs de liberté, de démocratie, de justice, de bonheur. Enfin des tueurs. Il faut savoir ce que dans les ex colonies la machine à broyer bureaucratique est capable de produire ! Du sommet à la base des « institutions » (il faut bien les appeler comme ça !) le culte du fonctionnaire met tout pouvoir hors réel. Le moindre des douaniers, des postiers, des policiers, se prend immédiatement pour une part de l’autorité d’état et participe ainsi d’une fantasmatisation du pouvoir qui n’agit en rien sur les questions posées par les sociétés africaines (ou nord-africaines) mais produit un effet de terreur et de docilisation des peuples qui tue, à coup sûr, la dynamique du développement. Il ne s’agit en rien de la « mauvaise volonté » des hommes mais bien d’un système très au point qui tient l’Afrique dans un cul-de-sac. Héritage assurément de la colonisation au départ. Mais héritage qui commence à dater et dont les despotes locaux ont fait leurs choux gras. Et ne parlons pas des occidentaux !

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    • Pascale TRÜCK

      Pascale TRÜCK

      16 avril 2011 à 16:59 |
      Oui, il faudrait écrire tous les jours des articles contre la mafia des multinationales (Nestlé, Total, Coca-Cola...) qui se goinfrent et exploitent les travailleurs locaux. Les images qui nous viennent de villes comme Lagos sont absolument révoltantes.

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  • Christine Mercandier

    Christine Mercandier

    16 avril 2011 à 13:03 |
    Excellent regard sur les mécanismes terribles qui tuent la démocratie et le développement africain du DEDANS. La démocratie y sert depuis les décolonisations de paravent illusoire à l'installation de clans bureaucratiques qui mettent la main sur le pouvoir et les richesses sur le dos des peuples. Tout cela, bien sûr, avec la bénédiction des "grands" de ce monde qui saluent tour à tour, Bagbo, Kadhafi, Bouteflika, ben Ali et qui salueront demain tous les pantins dictatoriaux de substitution parce qu'ils servent les intérêts du nord, pas de leur pays. Tragique histoire dont on ne voit toujours pas l'issue ...

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  • Pascale TRÜCK

    Pascale TRÜCK

    16 avril 2011 à 12:52 |
    Ce qui se passe en Côte d'Ivoire est insupportable. Cela pourrait se passer aussi au Ghana, pays voisin, que l'ONU, Obama, l'UE (etc) présentent comme un modèle de démocratie africaine... Quand on y a vécu, on sait que les Ghanéens au pouvoir, que nos institutions occidentales adulent (Kufuor par exemple, jusqu'en 2009), se nourrissent sur la bête, comme ceux que vous décrivez dans cet excellent article. Espérons avec vous, Luc Sénécal, que la jeunesse diplômée exigera bientôt davantage de justice sociale !

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