Le 8 mars : la femme et l’après-fête

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 31 mars 2018. dans Monde, La une, Politique

Le 8 mars : la femme et l’après-fête

On fait couler beaucoup d’encre et de salive à propos du 8 mars. Les jours qui précèdent ou suivent n’ont pas d’importance. La femme n’intéresse l’humanité qu’un jour dans l’année.

Dès le 7 mars, les réseaux sociaux sont pollués de posts pour souhaiter bonne fête aux femmes. L’internaute qui ne suit pas cette tradition est pris pour misogyne. Demain, dans la rue, au travail, partout dans le pays, on répète la même phrase : « Bonne fête ». Dans les établissements, une petite fête est organisée. Pâtisseries bariolées. Boissons. Et surtout des fleurs en plastique et des ustensiles de cuisine en verre recyclé. L’ambiance est embellie par des sourires hypocrites. Fin de la fête.

Le 9 mars, une autre fête recommence. Une fête éternelle en Algérie qui prend des pauses pour mieux dominer : l’hypocrisie. L’homme qui souhaitait hier la bonne fête et offrait des cadeaux à la femme, colle à nouveau son masque misogyne.

En se maquillant le matin, la femme affronte le regard agressif de son frère. Lui qui, après un scan minutieux, valide ou rejette la tenue de sa sœur. Allant au travail, les Don Juan sauvages lui demandent son numéro sans dire bonjour. Ils lui lancent des onomatopées érotiques en scrutant la taille et la tenue. Toute catégorie de femmes passe dans le crible : célibataire, divorcée, mariée, veuve, en minijupe, en hijab, ou en haïk… La misère sexuelle en Algérie est si aveugle que même les statues des femmes en béton sont objets de désir. Le policier à côté, indifférent, caresse sa moustache et n’ose pas la défendre. Des passants applaudissent plutôt les Don Juan : c’est la femme qui provoque. C’est sa faute. La femme prend le transport en commun. Tellement de gens qu’on étouffe. Les « caleurs » (appellation de Fellag) se collent à elle. Ils lui bloquent toute issue. Elle est colonisée. C’est sa faute. Elle a de belles courbes et sent un parfum séduisant. Le reste des hommes observent. Il vaut mieux ne pas se mêler.

Au travail. Elle est emprisonnée dans son poste pendant des heures comme le dicte le code du travail. Le mâle peut sortir prendre l’air, fumer dans le couloir, sortir en ville puis revenir… Il est chez lui. La femme doit travailler et baisser la tête. Là aussi la drague sauvage la traque. Juste la forme qui change. Un supérieur lui exige des rendez-vous glamour sous des menaces administratives. Lui dresser des bras de fer permanents pour l’attirer aux rets.

Retour à la maison. Rencontrer les « caleurs » du transport. Affronter les Don Juan adossés au mur. Puis passer au scanner du frère. Il vérifie si elle a fumé, fait la bise à un homme, ou contourné l’itinéraire, tracé par les ancêtres, qui mène du foyer au travail… Après le dîner, les barbus de la télé la menacent de leurs fatwas wahhabites. La nuit, des fantômes masculins la taraudent pour l’empêcher de réparer sa journée par des rêves.

Le même cycle quotidiennement. Annuellement. Sauf le 8 mars.

Voici une histoire vraie qui illustre ces mots. Le chroniqueur connaît une femme nommée S. Divorcée, prenant en charge sa fille unique, elle travaille dans un lycée. L’année passée, un collègue de l’administration « voulait » de son corps. Il insistait. Elle refusait. Transformant l’administration en dictature, il a créé, avec la complicité des lâches collègues, toute une campagne satanique contre elle. Il lui a dressé tant d’obstacles pour qu’elle s’affaisse et offre son corps. Sinon elle serait virée. En vain. Pour se venger, il lui a glissé dans le bureau un formulaire d’adhésion à Ahmadiyya (secte des Ahmadis). Ainsi, des gendarmes et des membres de la Direction de l’Education ont envahi le lycée pour l’enquête. La dame était sous le choc. Elle l’est toujours. La situation a été résolue difficilement. Tout ce scénario demeure cependant un dossier secret. La dame avait peur pour sa vie et sa fille. Elle n’a pas osé attaquer et sortir du silence. En Algérie, une femme divorcée est maudite. Parce qu’elle n’a pas réussi sa vie comme les autres. Même si c’est la faute de l’homme. C’est aussi une belle proie : beaucoup de mâles croient qu’elle se laisse faire facilement.

Cette année, madame S. a fait un transfert pour fuir l’établissement des obsédés sexuels. Et ce 8 mars, comme les autres femmes, elle a mangé une pâtisserie et reçu son cadeau ! Bref, on est passé de La Journée des Droits de la Femme à La Journée de la Femme tout court. Dans le futur, ça sera « l’heure de la femme ».

En Algérie, le combat pour les droits de la femme n’est pas terminé. C’est un marathon interminable. Nourri d’écueils. Le grand ennemi de ce combat est surtout la croissance de l’islamisme, défendu même par des femmes. Cette maladie qui se tait face à la corruption et s’astreint à voiler le corps de la femme et la tête de l’homme. Défendre le droit du féminin à la vie c’est défier ceux qui défendent la mort : les islamistes !

La femme donne la vie. En Algérie, elle donne juste envie.

 

* Ce texte a déjà été publié par le Quotidien d’Oran

A propos de l'auteur

Tawfiq Belfadel

Tawfiq Belfadel (auteur de Kaddour le facebookiste, éd. Edilivre)

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