Le portrait du président comme un scorpion

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 mai 2011. dans France, La une, Politique, Histoire

Le portrait du président comme un scorpion

Reflet du jour

10 mai 1981. Alors que la foule en liesse, à la Bastille, conspue les noms des journalistes dont les têtes vont tomber, François Mitterrand prépare son intervention télévisée : masque impénétrable, le sphinx, aucune émotion apparente… Mitterrand a et gardera sa part de mystère. Et si sa psychologie pouvait bénéficier d’une lecture astrologique ? L’astrologie en tant que caractérologie bien sûr, non comme un art divinatoire. Mitterrand était scorpion. Rarement homme aura été plus scorpion que lui. C’était d’abord un être de désir. Certes, tout homme politique est un être de désir ; mais chez certains, ce désir se cantonne à la sphère du pouvoir : Mitterrand, lui, désirait tous azimuts, les femmes, les livres, les élections. Mitterrand phœnix – ardet nec consumitur ! – dont le feu intérieur scandait le rythme de ses morts et de ses renaissances. La mort, en bon scorpion, il l’a aimée, observée, recherchée. Une mort onirique, dans un premier temps, fantasmée, virtuelle, à travers la fiction romanesque. Guetteur de l’Au-delà, il aura questionné théologiens et philosophes, et hanté les lieux sacrés ou réputés tels ; et puis il y eut la vraie, la mort-crabe qui ronge du dedans et qu’il a cherché à dominer ultimement par l’euthanasie.

La mort, symbole de la maison huit, de la transformation, le scorpion la subit, mais il la donne aussi. Mitterrand détruisait implacablement ses ennemis, avec un plaisir, une joie maligne qui n’a d’égale que celle de son personnage favori, auquel il s’identifiait tellement qu’il était capable, au pied levé, d’en réciter des répliques entières : la marquise de Merteuil des « Liaisons dangereuses ». Tout homme politique doit « tuer » métaphoriquement ses rivaux ; mais certains le font douloureusement, anxieusement : Mitterrand le fit avec délice. Il exécuta successivement – entre autres ! – Rocard, Chirac et Balladur. Il haïssait passionnément comme il aimait : le scorpion ne lâche pas sa proie. Tout se passe comme si, lorsqu’il cherchait à détruire, Mitterrand était capable de bannir tout sentiment, d’occulter toute humanité en lui, à l’image du Richard III de Shakespeare : « No beast so fierce but knows some touch of pity. But I know none and therefore am no beast ». (Il n’est point de bête si féroce qui ne connaisse quelque once de pitié. Mais je n’en connais aucune, et donc ne suis point une bête).
Être de ténèbres, Mitterrand avait également des côtés lumineux : fidèle aux amis (même les salauds !), attentif à ses enfants, constant dans quelques-uns de ses – rares – engagements (l’Europe). Mais plus que d’amis, il avait besoin d’ennemis : un scorpion qui ne se bat plus a cessé de vivre. Mitterrand se battit jusqu’au bout.


Jean-François Vincent


A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (5)

  • Matthieu Delorme

    Matthieu Delorme

    11 mai 2011 à 18:55 |
    Gavé. Je suis gavé de Mitterrand. Je n'ai pas attendu les 30 ans pour ça. Vichy, Bousquet, L'observatoire, les coquins, les Tapie. De quoi vous écoeurer du socialisme à vie si c'est ça le socialisme. Et quand c'est pas ça, c'est pire ailleurs. Il est temps de penser libre, hors des ornières mortelles.
    Mitterrand "haïssait avec délice" sûrement. Moi aussi, j'ai un vrai plaisir à le haïr.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    10 mai 2011 à 23:27 |
    Je parlais des engagements "sincères" de Miterrand. Dont acte pour la peine de mort; mais franchement, croyez-vous en son adhésion véritable aux 110 propositions, rédigées pour la plupart par Chevènement, et qu'il s'empressera de répudier quand la nécessité s'en fera sentir. Miterrand a brillamment joué au socialiste : il ne l'a jamais vraiment été.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      11 mai 2011 à 22:54 |
      Que vous le vouliez ou non, Mitterrand, qui n'aimait pas "les forces de l'argent", est un des rares grands hommes politiques qui aient évolué de la droite (catholique, d'origine familiale, provinciale) vers la gauche. En dehors de lui, je ne vois en France que Victor Hugo et Jean Jaurès...
      De beaux exemples, non ?
      Amicalement.

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    10 mai 2011 à 18:58 |
    A défaut de gâteau, voici un sacré pamphlet d'anniversaire, cher JFV ! Donc - d'abord - chapeau (c'est le cas de le dire, non ? et noir à large bord de préférence) pour sa qualité percutante ! Toutefois, cinq points de désaccord entre nous :
    1- L'absence d'émotion de Mitterrand le soir de la victoire du dix mai 1981 est - pour moi - essentiellement de la sérénité, de la force de caractère. Dois-je vous rappeler qu'en avion le "sphinx" lisait presque toujours son livre du moment avant de prononcer un discours essentiel aux quatre coins du monde ?
    2- Il y a une multitude de positionnements possibles entre les "ténèbres" dont vous parlez et la si affligeante formule des "lumières" annoncées par Jack Lang.
    3- A propos de la destruction des ennemis, TOUS les politiciens sont des "tueurs" par définition, puisque c'est le pouvoir (plus l'argent et le sexe) qui fait marcher la majorité des hommes ! Pourquoi faire de Mitterrand une exception dans le pire, avec "désir de mort" et plaisir sadique éprouvé dans l'élimination de l'autre ?
    4- Oui, Mitterrand a connu des "morts" et des "renaissances". Mais, pour moi, cette façon de ressusciter suscite l'admiration. Rappelez-vous du piège de "l'Observatoire" ! Remémorez-vous ce que disait la presse après son échec en 1974 face à Giscard : "...décidément, l'Histoire ne l'aime pas !" - lui qui en était tellement imprégné (comme Sarkozy ? - Rire !!).
    5- Dans votre pamphlet, vous ne mettez à l'actif du Président QUE l'Europe ! Et l'abolition de la peine de mort (annoncée avant l'élection, bien qu'impopulaire) ? Et les considérables avancées sociales de la seconde moitié de l'année 1981 ? Et les "110 propositions", réalisées (pour la plupart) entre 1981 et 1983 ? Etc., Etc.

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  • Martine L

    Martine L

    10 mai 2011 à 10:08 |
    J'entends , MAI ! Texte très fin ,cher frère scorpion ! La ténacité, la force – pas si tranquille que ça – caractérise le scorpion ; l'intelligence, aussi et un rien de pudeur, de réserve hautaine qu'il avait incarné, à l'ombre du chapeau, de l'écharpe et de l'allure … en ce jour de «  commémoration » encore une ! Plus beaucoup de sens, au bout ; ma génération Mitterand voudrait ajouter 2 ou 3 choses : plus que d'autres, il a représenté l'homme des légendes – des siècles, peut-être – légende noire, légende rose et le vrai de l'Histoire entre les deux . Vous soulignez la légende noire ; le «  vilain » scorpion maléfique et machiavélique et le tutti ( il y a aussi, d'ailleurs, du Laurent le Magnifique, cruel et somptueux, en cet homme ) Les tenants de la légende rose, c'est sans doute «  l'entrée dans la lumière »  de l'impayable Jack qui voulait dire à sa manière, l'entrée – fondamentale, fondatrice aussi – dans l'alternance … mais les autres, tous les autres, dont je suis, fièrement, vous diront tant de choses, la peine de mort, l'ouverture des ondes, la retraite , les congés, la gauche suffisamment construite et forte pour gouverner ; tous les Sarajevo, Verdun et encore, et encore . C'est pas vraiment rien, tout ça !!

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