Le silence de l'amer

Ecrit par Sabine Aussenac le 18 avril 2015. dans Monde, La une, Politique

Le silence de l'amer

#Aujourd’hui c’est l’anniversaire du naufrage du Titanic. En 2014, 3400 migrants sont morts en Méditerranée. L’équivalent de 2 Titanic#.

Ce tweet d’Amnesty France est presque l’un des seuls à relayer l’information… Oui, c’est vrai, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, le Titanic heurtait un iceberg… Et le naufrage du paquebot provoqua la mort d’environ 1500 personnes. Mais surtout, cette semaine, 400 migrants seraient morts dans le naufrage de leur embarcation de fortune, 400, oui, en une seule fois… Plus que lors du naufrage de Lampedusa. Ces morts-là n’ont pas eu droit aux gros titres, ni dans la presse, ni dans les JT. Ce soir, sur France 2, au 20h, le flash info à leur sujet a duré moins de 5 minutes… La Twittosphère leur accorde, deux jours après le drame, moins d’une cinquantaine de commentaires, le #migrants# faisant bien moins recette que les #JesuisCharlie# et autres revendications empathiques…

Si les Kenyans, à juste titre, se sont offusqués du silence du monde autour de la barbarie anti-chrétienne de Garissa, les migrants, eux, n’ont apparemment personne pour pleurer leur disparition, malgré le chiffre abyssal des morts de ce dernier naufrage… La presse et les médias, d’ailleurs, s’intéressaient ce soir davantage aux remous politiques provoqués en Italie par l’afflux massif des réfugiés qu’à ce drame quasi banalisé.

Et pourtant #400isnotjustanumber#, 400 personnes, ajoutées aux 3400 disparus de 2014, 400 vies humaines, n’est-ce pas suffisant pour s’indigner, pour créer un « mot-dièse », et surtout pour réfléchir aux causes et aux solutions de ce qui n’est pas un « problème », mais une honte, une barbarie, un scandale, une abomination ?

Bien sûr, nous sommes loin des 200.000 à 250.000 victimes des années soixante-dix, lorsque les boat people quittaient le Vietnam pour s’entasser dans des camps de fortune, périssant eux-aussi de façon dramatique et systématique…

Pourtant, s’il faut s’indigner en termes mathématiques, 400 personnes, c’est plus que les victimes du pilote kamikaze… C’est autant que les jeunes filles nigérianes enlevées par Boko Haram… C’est plus que les victimes de la barbarie de Garissa… Mais ces morts-là ont sombré dans le silence de la mer. Je pourrais écrire une belle métaphore, car en notant cette phrase m’est venue l’image sublime du film « The piano », quand la jeune femme sombre, elle aussi, attachée à son piano, avant de réussir à remonter vers la lumière et vers la vie…

Mais ce n’est pas ainsi que ça s’est passé, là-bas, dans les eaux bleues de Mare nostrum… Non, je crois qu’il y a eu des hurlements atroces, des luttes terribles, des coups, des scènes d’une violence inimaginable. Je crois que seuls les plus forts et les plus chanceux ont pu s’en sortir, s’accrocher à leur rafiot, tandis que les autres coulaient, s’étouffaient, se noyaient. Je crois que des mères ont vu s’éloigner leurs nouveau-nés aux yeux révulsés, je crois que des enfants ont agité en vain leurs gambettes pour tenter de rester à la surface de l’eau qui tue, je crois que cette eau a peu à peu envahi leurs yeux exorbités, leurs bouches hurlantes, et qu’elle gonfle à cette heure leurs corps déformés, leurs petits corps dont nul, déjà, ne veut se souvenir.

Je crois qu’il y avait là des jeunes femmes à la beauté sublime, qui quelques jours auparavant peut-être riaient en faisant des tresses à leurs cousines, malgré les famines, les peurs, les guerres. Je crois qu’il y avait aussi des vieillards, fatigués, mais encore en voie d’espérance. Je crois qu’il y avait beaucoup d’enfants seuls, j’en suis certaine, même, puisque les organisations humanitaires ont confirmé ce fait, qui seront morts donc sans même avoir croisé une dernière fois le regard d’amour d’une mère ou d’un père.

Que sommes-nous devenus de ne pas nous indigner davantage, quand nous sommes si empreints encore de ce satané « esprit du 11 janvier » qui ne sert plus qu’à Hollande les soirs de catastrophe, quand nous descendons dans la rue pour défendre nos salaires, le latin, ou le tiers-payant ? J’espère que cet été, quand vous verrez l’un de vos enfants boire la tasse sous une de nos belles vagues atlantiques, et que vous le récupèrerez, tremblant, crachant, mais vivant, vous aurez une pensée pour tous ces petits africains qui dorment pour l’éternité dans la mer alliée au soleil.

 

Esther Ada

Un seul nom

demeure sur les tombes

de Lampedusa. Elle avait dix-huit ans

et la grâce des gazelles.

Tant de mains suppliciées

disparues au charnier azuréen

des poissons avides. Mare nostrum,

un cimetière.

Je te nomme, seule, Esther Ada,

rescapée des fosses communes du silence,

je t’adoube immortelle.

Une survivante du Titanic portait ce même nom.

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    18 avril 2015 à 19:14 |
    Il faut savoir que ceux qui s’embarquent pour ces voyages parfois sans retour ne comptent pas parmi les plus pauvres : le prix d’une traversée (plusieurs milliers d’euros) est hors de portée de la bourse de beaucoup. Il s’agit donc d’un choix conscient et d’un risque consenti : ils n’ignorent rien des périls qu’ils encourent, ils ne sont pas dans un dénuement extrême, ils pourraient ne pas partir. On imagine même que des proches leur conseillent de rester…
    Il faut, bien sûr, porter secours aux naufragés, mais sans pour autant les encourager dans leur décision. La vie des clandestins en Europe n’a, en effet, rien d’enviable. Exploités par des employeurs sans scrupules, menacés en permanence d’expulsion, leur rêve d’eldorado se transforme vite en cauchemar. Tant qu’aux populations d’accueil, la masse des possibles nouveaux arrivants ne fait qu’exacerber les tensions liées à la crise, récupérées et magnifiées par les populismes qui fleurissent un peu partout sur notre continent.

    Répondre

    • Martine L

      Martine L

      19 avril 2015 à 08:56 |
      JF, on espère qu'"ils" vous liront ! et comme la littérature soigne tous les maux, il faut dévorer sur ce sujet - le plus grave de ces années - le superbe et si actuel livre de Laurent Gaude, chez Actes Sud ( Babel, maintenant) : " Eden"

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.