Les populismes de droite : leurs électorats ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 07 janvier 2017. dans Monde, La une, France, Politique

Les populismes de droite : leurs électorats ?

Les grands appareils médiatiques, notamment dans le contexte récent de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, ont massivement donné une explication moniste, celle de la seule « colère » des peuples (en Occident en général), déçus par l’incapacité des gouvernements placés entre les mains des partis de la droite classique ou de la gauche modérée pour faire face à la crise économique et sociale, qui s’est accélérée depuis 2008 avec la chute de la banque américaine Lehmann Brothers et ses conséquences. Loin de moi l’idée de remettre en cause ces aspects indiscutables de la crise (qui n’est d’ailleurs pas qu’économique et sociale) que nous traversons depuis la fin des « 30 glorieuses », à partir des années 1973-1979 – et initialisée par les deux chocs pétroliers. Mais, parallèlement à cette dimension de « colère », sur laquelle surfent les mouvements et partis populistes (dont l’extrême droite au sens strict), il y a aussi d’autres aspects, très différents (parfois complémentaires), que j’appellerais des tentations de replis et de rejets fondées sur des peurs de l’Autre, du nouveau « barbare » étranger, dans le cadre d’un mécanisme identitariste.

Je vais maintenant aborder la présentation des différents segments électoraux des populismes en prenant des exemples.

Si l’on se penche sur le cas de la France, pour ce qui concerne les segments électoraux du Front National, on peut en distinguer deux types. Il y a d’abord un électorat traditionnel, celui du Midi, sociologiquement « bourgeois », anti-immigration et parfois (de plus en plus depuis La Manif pour tous) coloré d’une certaine dimension culturelle catholique conservatrice ou même réactionnaire. C’est ce segment qu’essaye de récupérer Marion Maréchal Le Pen, la « Duchesse du Vaucluse ». On trouve ensuite un autre segment électoral frontiste, très différent sociologiquement, qui correspond au Nord et à l’Est de notre pays, zones qui furent fortement industrialisées (charbon, acier), économiquement en grande difficulté, voire sinistrées – donc un ancien électorat de type ouvrier (ce qu’on appela la « classe ouvrière » et qui apparaît comme étant en voie de régression ou en profonde mutation). Ce frontisme-là, que le politologue Pascal Perrineau (entre autres) avait appelé le « gaucho-lepénisme », dès l’époque de Jean-Marie Le Pen, s’est nourri de la quasi disparition progressive des bataillons ouvriers et populaires qui votaient essentiellement pour le Parti Communiste. Je rappelle que le Front National est devenu depuis assez longtemps le premier parti « ouvrier » de France, en rapport (mais pas seulement, car la xénophobie et le racisme s’y sont ajoutés) avec les conséquences sociales négatives issues des délocalisations provoquées par la mondialisation néo-libérale. C’est Florian Philippot et le groupe de ses amis, provenant pour la plupart de la gauche chevènementiste (avant tout) et même parfois d’anciens militants d’extrême gauche, qui incarnent cet autre Front National « populaire ». J’ajoute que Marine Le Pen, qui tente de s’implanter durablement dans les anciennes régions de tradition ouvrière du Nord et qui a intégré la tactique et même la stratégie du « groupe Philippot », est forcément plus proche de ce segment électoral frontiste-là que ne l’est sa nièce Marion Maréchal Le Pen – soutenue par ses amis du Bloc Identitaire dans le Midi. Bien qu’il y ait là un risque important d’implosion pour le Front National entre des électorats et des groupes dirigeants aussi opposés, en cas de prise du pouvoir (pour 2017 ou plutôt 2022), ce qui maintient l’unité du parti – aussi bien en ce qui concerne ses électeurs que ses chefs –, c’est le « fonds de commerce » liant l’immigration et l’islam à l’insécurité et au terrorisme. Il faut rappeler enfin que – même si ce phénomène provient du fait que les jeunes votent moins que les gens mûrs ou âgés (notamment retraités) – le Front National représente une potentialité de plus de 30% des électeurs chez les 18-25 ans, par rapport à une moyenne frontiste d’environ 25%...

Je vais prendre maintenant d’autres exemples que celui de la France, en me plaçant au même niveau de problématique. Il y a d’abord un certain nombre de cas en Europe. Ainsi, celui de la Hongrie de Viktor Orban, de l’Autriche, de la Pologne, et même de l’Allemagne (dans une moindre mesure), etc. Pour tous ces pays, ce que l’on peut savoir des segments électoraux s’exprimant en faveur des partis populistes de droite et d’extrême droite correspond en gros à ce qui a été dit pour le Front National français ; à savoir des électorats composites sur le plan sociologique (une certaine bourgeoisie et des catégories populaires déclassées victimes des conséquences sociales de la mondialisation néo-libérale ou se considérant comme telles). Là aussi, ce qui fait l’unité de ces populismes plus ou moins extrémistes, c’est le rapport à l’immigration et à l’islam ainsi que celui en liaison avec l’exaltation du nationalisme, tout cela étant directement connecté avec la crise identitariste, parfois fondée par ailleurs sur de très anciens précédents historiques de type traumatique.

Il y a ensuite l’Angleterre du Brexit dont le cas est particulièrement intéressant. On sait en effet que les grandes agglomérations et les jeunes anglais ont voté massivement pour le remain, c’est-à-dire contre la sortie de l’Union Européenne ; il y avait là tous les secteurs dynamiques de la société anglaise. Par contre, on sait aussi que parallèlement ce furent les régions rurales isolées et les anciennes zones industrielles sinistrées qui soutinrent le Brexit, à l’appel de l’ancien maire conservateur de Londres, Boris Johnson, et du chef du Parti Pour l’Indépendance du Royaume-Uni (UKIP) – anti-immigration et nationaliste – Nigel Farage. Il faut ajouter que pour les régions sinistrées, il est évident que ce sont des populations âgées qui s’exprimèrent en faveur du Brexit et qu’à ce niveau les responsabilités historiques de Margaret Thatcher (« La Dame de fer ») apparaissent aujourd’hui comme considérables pour le vote de ces segments électoraux populaires de la population anglaise.

Il y a aussi les récents événements aux États-Unis qui aboutirent à l’élection de Donald Trump. Les électorats du candidat populiste américain sont très intéressants à analyser. En effet, leur éclectisme est assez incroyable. Parmi les électeurs les plus favorables à Trump, on a pu trouver une bourgeoisie riche, une autre moins aisée (dénonçant l’État fédéral et les impôts), d’anciens électeurs démocrates des régions de la « Rust belt » (« Ceinture de la rouille ») au sein desquelles le chômage avait fait des ravages, même si l’emploi connut globalement une progression aux États-Unis sous l’administration Obama, et des membres de ce que l’on appelle le « Tea Party » (fondamentalistes protestants) – tout en sachant que Trump ne se situa pas dans une optique religieuse, contrairement à Bush-fils. Il reste enfin à voir si le poutinisme peut être considéré comme une forme de populisme et si oui à quels segments électoraux pourrait-il correspondre – tout en sachant que la notion d’élection libre n’existe plus en Russie depuis la mise en place du pouvoir de Vladimir Poutine et de la nouvelle « nomenklatura » russe. La première chose à signaler, c’est qu’à en croire le philosophe et historien français Marcel Gauchet, le système poutiniste correspondrait bien à certains aspects du populisme par sa double volonté nationaliste et autoritariste. Quant à la question de savoir quels segments de la population soutiennent le régime de Vladimir Poutine, il est impossible de les analyser (pour la raison indiquée plus haut). Toutefois, ce qui apparaît comme certain, c’est le fait que le nouveau « chef du Kremlin » s’appuie sur trois piliers qui le rendent populaire, puisque ayant mis fin au sentiment d’humiliation de la population russe depuis la chute de l’Empire soviétique : les forces nationalistes, l’identitarisme de la religion orthodoxe dans ses conceptions les plus intégristes et le ralliement à sa cause de ce qui peut rester de nostalgiques du « communisme néo-stalinien » en Russie. Ce mélange de type quasiment « national-identitariste-bolchevique » devient de plus en plus inquiétant en fonction des succès récents (de la Géorgie à la Crimée jusqu’à l’action russe en Ukraine et en Syrie) remportés par la diplomatie russe.

Par rapport à ces montées des populismes, la question qui se pose, pour des citoyens humanistes, consiste à se demander comment ramener certains segments électoraux votant par exemple pour le Front National vers les partis classiques de gouvernement ? Une chose est de faire une analyse : celle de l’ignorance, des peurs et de l’activisme de certains militants sachant très bien ce qu’ils font. Une autre consiste à trouver des remèdes par rapport à la « maladie post-démocratique » que représentent les populismes… La « colère » liée aux conséquences sociales de la crise économique ne devrait pas être la plus difficile à régler (car il se produit toujours des changements de « cycles » en économie). Face aux exclus de la mondialisation, une « croissance inclusive » pourrait améliorer les choses, dans le cadre d’une « globalisation progressiste ». Par contre, soigner les peurs – liées à la « crise identitariste » – apparaît comme bien plus difficile. En effet, il s’agit là de « représentations » gravées dans les esprits d’un nombre de plus en plus important d’habitants de l’Occident prêts à tout accepter par peur des « migrants » venus des pays arabo-musulmans. L’appel au « Vivre ensemble » a tendance à reculer fortement dans la vie quotidienne – donc dans les urnes – et c’est ce point-là qui fait progresser les populismes. Des solutions potentielles existent tout de même face à ces peurs. Elles résident essentiellement dans l’éducation et l’explication individualisée. Mais, que faire de vraiment efficace à l’égard des personnes qui sont sorties du système éducatif et de tous les occidentaux qui sont perdus par rapport à un monde devenu si complexe à appréhender et au sein duquel les peurs se transforment souvent en haines… ?! Compter sur l’école, oui, mais seule, elle ne peut pas tout ; sur les grands médias, certainement pas… !?

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (3)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    07 janvier 2017 à 13:23 |
    Je me bornerai, à l’appui de votre brillante analyse, à évoquer les travaux du géographe Christophe Guilly. Il décrit une « France périphérique », laissée pour compte de la mondialisation (aux antipodes de ce qu’il appelle la « France d’en haut », globalisée et habitant les grandes agglomérations), constituée à la fois d’agriculteurs et de cadres moyens, exilés dans les petites villes de province et dans la grande banlieue parisienne, à la limite des zones rurales, pour fuir les ghettos « ethniques » de la petite couronne. Ces populations déclassées se sentent menacées, écomiquement par la révolution numérique et le libre échange, culturellement par l’Islam, et « ethniquement » par les « non blancs » issus de l’immigration. Même schéma – Guilly le rappelle dans son dernier livre, « Le crépuscule de la France d’en haut » - aux Etats-Unis : ces mêmes catégories redoutent le passage déjà programmé pour les années 2030/2040 des minorités (noirs, hispaniques, asiatiques) à la majorité démographique ; et au Royaume-Uni : le Brexit a été perçu comme un mécanisme de défense contre les migrants et une Union européenne, cheval de Troie de la mondialisation libre échangiste.
    Cette périphérie en déshérence est donc avide de protections en tout genre et sourde au discours généreux et universaliste de la gauche : ce n’est pas l’égalité ou l’émancipation qu’elle recherche mais l’entre soi à l’intérieur de frontières (géographiques, économiques, culturelles et ethniques) bien étanches.

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    • bernard péchon pignero

      bernard péchon pignero

      08 janvier 2017 à 12:35 |
      Il me semble qu'il faudrait également ajouter à cette excellente analyse que la déception par rapport à une Europe qui ne parvient pas à réaliser ses ambitions et en particulier sur le plan social compte beaucoup dans la dérive droitière de ce que l'on pouvait appeler le "bon sens français".

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        08 janvier 2017 à 20:45 |
        L'Europe, vecteur de dérégulation néolibérale, entretient chez beaucoup un sentiment d'insécurité économique et sociale. D'où son rejet par les électeurs chaque fois que leur est proposé un référendum (encore dernièrement en Hollande). Vous avez entièrement raison, Bernard.

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