Loi travail ; faudrait-il rester Schumpeterien ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 06 septembre 2017. dans France, La une, Politique, Actualité, Société

Loi travail ; faudrait-il rester Schumpeterien ?

Il n’en pouvait mais, dans la matinale de France Inter, Thomas Piketty, face à Léa (Salamé) qui tirait des petits missiles du genre : – êtes-vous comme Macron, Schumpeterien ?

D’abord, on sourit – ce vieux Schumpeter de nos grimoires ! Puis on se souvient de deux ou trois choses qui nous avaient agacés dans notre jeunesse quand même assez marxisante ; la « destruction créatrice », par exemple, le titre de ce livre : Le capitalisme peut-il survivre ?, et c’est là – bon sang, mais c’est bien sûr ! – qu’on se prend l’évidence en pleine figure devant le café matinal : Macron ne peut être QUE de ce côté-là de la balance des théories économiques. Pile pour lui et les siens, cousu pour eux, ce discours vieux comme l’Europe d’antan. Immensément vieux, mais – en même temps – en capacité, une fois ripoliné, de reprendre du service, descendu du grenier, et – même – de finir dans le flou du soir qui tombe, comme neuf de chez neuf…

Schumpeter – petite fiche de révision ; n'est-on pas en pleine rentrée scolaire – est un économiste « politique », de l’ancienne Autriche-Hongrie, né fin XIXème ( la même année que Keynes ! L'année de la disparition de Marx! En même temps, disait l'autre !) parti aux USA – temple du capitalisme en marche – où il finira sa vie dans les années 50. Pas vraiment classable, le bonhomme et sa vision, dans les écoles économiques, mais regrettant suffisamment que le capitalisme peine à la tâche (raisons politiques et sociales) pour qu’après sa disparition, un Milton Friedman, chantre du libéralisme le plus dur (dont les Chiliens du temps d’Allende, et quelques autres, ont conservé un cuisant souvenir) reprenne haut et fort son flambeau.

On lui doit plein d’ouvrages et – mondialisation libérale débutant son spectacle - à la veille de sa mort, il était en passe de prendre la présidence de la « nouvelle association internationale d’économie ». Intéressantes, pour autant, les analyses, fouillées, sur les mécanismes / innovations (il est un peu le père du mot) / progrès techniques et technologiques / croissance. Tout ça, cependant, comme si le monde s’arrêtait aux portes des usines – les grandes, américaines, de préférence, se lançant à la conquête économique de la planète –, comme si le libéralisme était le seul modèle sérieux et viable, comme si le train ne pouvait quitter les rails – un seul sens au voyage, évidemment. Trois mots vaguement importants, n’existaient visiblement pas chez Schumpeter : ouvrier-employé-personnel. Un seul être était vivant au milieu des machines innovantes, l’entrepreneur – c'est même le titre d'un de ses livres - (ça sonne du coup formidablement actuel, ce discours). Pour autant, quant à moi, j’ai le souvenir d’une certaine fascination pour ce système de pensée, facile à comprendre et à retenir – les systèmes étant les préférés de nos mémoires, lycéennes du moins… Depuis – on l’aura remarqué – le monde a tourné – mal, quelquefois, et la moustache de Schumpeter a quitté la scène. Jusqu’à notre Macron, son programme teinté de sacrifices – faisables mais obligatoires – sa loi travail et sa dame Pénicaud campant sur tous les Danone de ses expériences.

On voit tout de suite ce qui « colle » avec le projet économique de notre président, dans la référence Schumpeter : sans doute (modestement , comme la lycéenne que j’étais) l'aspect système, instrument pédagogique facile à expliquer, à répéter, oserai-je dire, à vendre. Et puis, cet entre deux – ni tout à fait ça, ni vraiment l’autre ; un « en même temps » de nature à noyer, quand il le faut, le poisson. Enfin, ce quelque chose qui va du côté du  philosophique dans une pensée économique, ça, on en perçoit directement la séduction sur Macron. Mais surtout, « le » concept Schumpeter, la « destruction créatrice ». Petit rappel, forcément une miette caricatural : la course aux innovations industrielles (production d’un nouveau bien, mise au point d’un nouveau procédé de fabrication, ouverture de nouveaux marchés, conquête de nouvelles sources d’énergie et matières premières, innovations organisationnelles) génère une concurrence, qui, parallèlement, accouche de ce que notre économiste des autres siècles nomme joliment « les gaspillages » : obsolescences des machines, destructions d’emplois, déclassement d’activités jugées improductives. Ainsi – le « hélas » manquant constamment à l’appel dans les écritures Schumpeteriennes – cette « destruction créatrice » enclenche la croissance, donc l’excellence économique, et foin des gars qui en font les frais. C’est un constant triage, sans états d’âme. Un : – que voulez-vous !! bardé de réel pas marrant. Un mantra soi-disant pragmatique, mot qui ne peut que vous ramener à notre quotidien immédiat. Pas d’omelette sans casser d’œufs ; un sous-titre bien imagé pour la route, qu’on entend « forte », dans le programme Macronien (dans d’autres aussi, certes, et même, en moins sonore, dans la partie Valls du quinquennat précédent, je le concède). Une évidence me dira-t-on, qu’on ne peut hélas qu’entendre, et depuis tant de temps, à condition – en même temps, dit-on aujourd’hui – qu’on prenne en compte les autres, hors innovation, hors tirage de bonne cartes, hors réussite. Les perdants, ou les menacés du système. Tous les fragiles, contrats peu sûrs, intérimaires, assistés sociaux, précaires de tout poil. Le bateau n'avancera-t-il pas plus vite ( et bien ) si on l'a allégé des « inutiles » ; Eugénisme économique à sa façon... Or, faut-il redire ce que nous avons souvent écrit, ici même depuis l’élection : le Macronisme chante pour les inclus, d’abord – c’est l’image qu’il donne, et notamment dans sa loi travail… Schumpeter, du coup, lui va comme un gant.

Peut-on pourtant souhaiter que soit entendue cette allégation banale : une destruction détruit avant d’éventuellement reconstruire ; vrai dans tout l’homme, de la rupture amoureuse au licenciement, et c’est cette étape-là qu’on risque de sauter, minorer, négliger, ces jours-ci. Dans les légions plus ou moins silencieuses (je ne parle pas de ceux qui instrumentalisent) qui ont peur ces temps-ci de la loi travail mitonnant sur le fourneau, il faut entendre la crainte que le « flexi » prime sur le « sécurité ». Ils n’ont à l’évidence pas tort ; le versant libéral droitier est bien à la manœuvre, et le « destroy » Schumpeterien en passe de casser les œufs.

 Pour autant, et en se référant au côté-social de la volonté Macronienne, du moins dans le discours ( et c'est ce qui est sensé le distinguer de la Droite classique) on peut souhaiter fermement que le deuxième volet de la chose soit vite visible, expliqué, que la réassurance soit nette, volontariste. Bref, qu'il y ait du protecteur dans la réforme. « En même temps ! », voyez-vous, Monsieur le Président...

Sinon, on resterait banalement Schumpeteriens, et ce n’est plus de saison.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    06 septembre 2017 à 13:48 |
    Je souscris entièrement à vos propos. Juste un commentaire sur la notion de "schöpferische Zerstörung" chez Schumpeter. Le concept est d'inspiration darwinienne : il faut que l'ancien disparaisse/soit éliminé, pour que le nouveau puisse advenir. Ainsi le 21 juillet 2005, le très schumpeterien ex-président de la FED, Alan Greenspan déclarait :"la destruction créatrice est le moteur du succès de la mondialisation". ce qui revient à dire : "on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs" ou encore "la fin justifie les moyens"...Macron alors fera-t-il ce aue fit Gerhard Schröder avec ses plans Hartz successifs? Obtenant le "plein emploi" au prix d'une paupérisation de toute une frange du Salariat? Y aura-t-il une "macronisation" des salariés à l'instar de ce que l'on appelle outre-Rhin "die Schröderiesung"?...
    N'oublions pas que Schumpeter fut dépassé par l'une de ses contemporaines, la papesse du Laissez-Faire économique, Ayn Rand, auteur - entre autres - d'un livre intitulé The virtues of selfishness, les vertus de l'égoïsme, livre dans lequel elle prône "l'égoïsme éthique", c'est-à-dire et de manière totalement décomplexée, la prévalence de l'intérêt particulier sur l'intérêt général. Normal, à partir du moment où l'on considère que la vie est d'abord une lutte pour la vie, a struggle for life, à la Darwin...

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