L'universalisme juif

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 décembre 2011. dans Philosophie, Monde, La une, Religions, Politique

L'universalisme juif


Recension du livre d’Alexandre Adler, Le peuple-monde, Paris, Albin Michel, 2011


On ne présente plus Alexandre Adler. Normalien agrégé, journaliste spécialiste de géopolitique, rien ne le prédisposait à parler du Judaïsme et de la judéité : issu d’une famille sécularisée, voire, pour certains de ses membres, carrément athée, initié au marxisme par son maître à normale sup, Louis Althusser, adhérent au PCF jusqu’à très tard (1980), il s’est réapproprié une religion et une culture, « le Judaïsme malgré tout », comme il le dit lui-même d’un ton presque résigné. Son essai est une vision très personnelle d’un peuple et de sa vocation historique.

« Chema Israël, Adonaï Elohenou, Adonaï Ehad ». C’est par cette citation du Deutéronome que commence le premier chapitre : « écoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un ». Ehad, l’unicité de Dieu est aussi son unité, au sens numérique du terme : Dieu est aleph, le chiffre 1. C’est pour cela que la création commence, non pas par l’aleph indicible et inaccessible, mais par le beth (b ou 2 comme on voudra) de Berechit (la Genèse).

Cette tension vers l’Un, ce dépassement harmonique de la dualité symbolise, selon Adler, tout le dynamisme de la pensée juive. Dans le monde créé, tout est duel : ciel/terre, homme/femme, ici-bas/ au-delà ; et même à l’intérieur de l’histoire juive : deux pères – Avraham abenou, Moché rabbénou –, deux royaumes – Israël et Juda -, et, après la destruction du second Temple, deux entités distinctes : Eretz Israël, la terre d’Israël et la diaspora (la Gola, exil, en hébreu). Retrouver l’unité, c’est procéder à cette réparation du monde (tikkun olam) dont parle le rav Isaac ben Solomon Louria dans la kabbale : après l’ek-stase divine qu’a constitué l’acte créateur, Dieu s’est retiré, contracté. Cette contraction de Dieu, qui est désormais le Dieu caché, l’Ein Sof, a entraîné une brisure ontologique, la chevira. C’est cette brisure du monde que le Judaïsme entend soigner.

Le sionisme, à l’origine, participe de cette thérapeutique. Dès les premières implantations juives en terre sainte, le grand rabbin de Palestine d’origine lituanienne, le rav Abraham Isaac Kook, appelle à l’alya, au retour à Eretz Israël. « Kook, écrit Adler, prend le contrepied de ses collègues avec une argumentation en provenance directe de la kabbale d’Isaac Louria : l’homme est appelé à participer au projet divin. Son action pour la rédemption de la terre d’Israël ne se substitue pas à l’œuvre du Messie, mais elle la prépare ». Mais voilà ! Il y a plusieurs sionismes… Adler en dénombre trois – schématisés chacun par un personnage – plus un quatrième qu’il appelle de ses vœux : « le roi (melekh), le prophète (nabi), le prêtre (cohen) et le juge (chofet) ». Le melekh, c’est le sionisme politique et des politiques, celui de Herzl et de Ben Gourion, laïc et diplomatique. Le nabi, c’est l’idéalisme, échevelé – « tolstoïen » dit Adler – des utopies communautaires/communisantes des kibboutzim. Le cohen, c’est l’idéal représenté par le rav Kook, la réalisation du rêve multiséculaire de la prière de Pessah : « l’an prochain à Jérusalem ! »

Reste le chofet, le sionisme qu’Adler aimerait voir advenir. Une éthique humaniste découlant de la Thorah : « les juifs de l’avenir, dit Adler, procéderont à des expériences cumulées de toutes les communautés qui les constituent. Ils interpréteront la Loi pour qu’en procède la politique : ils apprécieront les errements de notre pauvre peuple, mais ils accoucheront aussi avec rigueur des obligations contractuelles, établies au fil des siècles, avec nos voisins et cousins arabes et musulmans, ainsi qu’avec tous les peuples de la Terre auxquels nous demeurons indissolublement liés ». Le projet – grandiose et quasi eschatologique – n’est rien moins que d’unifier les nations autour d’Israël : « il s’agit encore de donner au nouvel Etat d’Israël, parmi les Nations, et d’abord avec celles qui le jouxtent le plus directement, un milieu de vie et d’espoir qui illuminera la diaspora et qui enrichira aussi spirituellement et matériellement nos frères et cousins arabes, jusqu’au point où nous leur ferons oublier le mauvais souvenir de la malédiction d’Ismaël. Ils pourront alors se tourner, sans abandonner La Mecque, vers une Jérusalem reconnue comme notre commun héritage, que nous partagerons ensemble avec les « Edomites chrétiens. « Alors, conclut Adler, et alors seulement, nous pourrons penser au Troisième Temple – car nous ne l’édifierons pas seuls, pas contre le vaste monde, mais avec lui ». Rassembler le vaste monde – le récapituler dirait-on en langage chrétien – cela s’inscrit, depuis le début, dans le projet du Judaïsme : le sanhédrin comptait 70 membres, symboles de l’ensemble des peuples, des goyim. Le nombre 7 marquant l’idée de totalité dans les langues sémitiques anciennes. Oui, le peuple juif est bien un peuple-monde.


Jean-François Vincent


A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (13)

  • celui qui est

    celui qui est

    12 décembre 2011 à 13:31 |
    Je n'y suis pas.

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    11 décembre 2011 à 09:53 |
    Oui, et puis 666 à l'envers ça fait 999, soit comme la poule soit comme le diable, ce qui explique que dans 1 an c'est la F'1 du monde. Toutefois les courses de F1 vont continuer en 2013, etc... Si le chiffre dit l'universel alors comme Badiou, il faut penser que c'est le Rien qui fonde le Tout.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      12 décembre 2011 à 04:58 |
      Très juste intuition, Alain : c'est le rien qui fonde le tout! c'est parce que nous venons du rien (ex nihilo!)que notre ontologie est instable...Nous ne sommes que par participation à Celui qui est!
      Je sais, vous n'êtes pas d'accord...

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  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    10 décembre 2011 à 21:15 |
    Cher JFV
    A propos de l'unicité de Dieu, Rabbi Abarahan Ibn Ezra , contemporain de Harambam ( Maïmonide) , s'est penché sur la question , en analysant d'un point de vue numérique le « tétragramme » non de Dieu : miséricorde( midat hahéssed) , alors qu'il étudiait la symétrie des nombres de la table de multiplication par 9 . D'ailleurs , nous lui devons les prémices de la preuve par neuf , ainsi que la correction en comptabilité de l'inversion des chiffre à deux nombres : La différence entre deux chiffres constitués des mêmes nombres mais inversés est divisible par 9 .( vous pouvez essayer) . Ibn Ezra a remarqué que le Tétragramme était formé des lettres correspondant à 10( Youd) ; 5(Hé); 6(Vav), 5(Hé) . De droite à gauche .Au centre il y a donc les chiffres consécutifs 5 et 6 dont il a découvert la caractéristique suivante : ce sont les seuls chiffres consécutifs dans la base 10 , dont la différence des carrés donne pour résultat 1 pour les dizaines et 1 pour les unités . En effet : 36( carré de 6)moins 25(carré de 5) est égal à 11 . C'est une caractéristique unique pour ces deux chiffres consécutifs , qui n'existe pas pour tous autres chiffres consécutifs . Ibn Ezra qui d'ailleurs était très pauvre , au point où son style est télégraphique car il n'avait pas toujours de quoi écrire, considère que le Tétragramme enferme en son sein l'Unicité de Dieu . Cordialement ,Yossi .

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    • eva talineau

      eva talineau

      14 décembre 2011 à 15:53 |
      si le Tétragramme enferme en son sein l'Unicité de Dieu, il s'ensuit logiquement que le Un dont il est question dans le judaïsme n'est pas celui de la totalité (vers lequel le livre de Adler présenté par M. Vincent tend à tirer l'esprit du judaïsme), mais le Un du trait, le Un comptable, qui ne totalise rien, mais en quelquesorte "déploie" la dimension d'Etre, de singularité présente au coeur de tout étant. Point de vue que je trouve plus intéressant que celui de M. Adler qui me semble marqué d'un "idéalisme" un peu démodé, et qui ne me satisfait pas vraiment (il est vrai que vous mettez trois juifs en présence, ils trouveront cinq moyens d'être en désaccord)

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      12 décembre 2011 à 12:34 |
      Ceci est d’autant plus saisissant que 11 est un nombre premier,divisible par 1 et par lui-même. On retourne toujours à 1. On constate en outre que le monde des chiffres est celui de l’esprit, et n’existe pas en dehors en dehors de l’esprit. L’Univers fonctionne après tout selon des règles mathématiques, diraient les physiciens. Mais qui est l’auteur de l’équation fondamentale à l’origine de l’Univers?

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      11 décembre 2011 à 03:59 |
      Passionnant, cher Yossi! La numérologie du rav Abarahan rejoint les spéculations pythagoriciennes : leur fameuse tetraktys, récapitulation des quatre premiers nombres, aboutit à 10, symbole du cosmos tout entier. La tetraktys avait une valeur sacrée, car on jurait sur la tetraktys...Par ailleurs 1 et 10 correspondent aux deux extrémités de la base 10. Cette uni-totalité est une belle manière d'approcher le mystère du divin : le Tout Autre est également le Tout Proche, le radicalement Transcendant est aussi le radicalement Immanent.

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    10 décembre 2011 à 16:41 |
    Comme Finkielkraut, Adler, en tant que converti à la pensée unique pro-israel, est fasciné par le Destin d'Israël et les grands hommes et la grosse Kultur-monde : mais il ne veut rien savoir des petits peuples humains à la Péguy ou à la Deleuze, il rêve des Etats-Mondes lieu de l'Etre et de la Puissance, il est fasciné par la Russie éternelle de Poutine de la même manière...

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    10 décembre 2011 à 12:54 |
    J’en reste époustouflé … Quelle science !!! Quelle connaissance de l’histoire ! Et le tout accompagné d’un vocabulaire hébraïque étonnant ! Bravo, c’est à diffuser largement. On ne peut que vous être reconnaissant.
    A travers ce raccourci extrême, on imagine les tribulations d’une peuplade, dont l’origine remonterait à Avram - devenu AbraHam, -(père du peuple + H signe de Dieu).
    Merci, cher monsieur, votre texte va permettre à un certain nombre de juifs de se remettre à l’étude de leur belle et longue histoire …
    J’apprécie la conclusion annonciatrice, nous l’espérons, d’une réconciliation avec les Arabes, dont nous sommes frères ou cousins, qu’on le veuille ou non … M.L.

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  • Martine L

    Martine L

    10 décembre 2011 à 10:22 |
    le titre du livre est particulièrement signifiant, sur plusieurs tableaux - celui, brillamment développé par Adler, et aussi, me semble t-il, celui de la diaspora, notamment médiévale, et dans les siècles qui suivent, différemment. Peuple monde, aussi, en ce sens qu'il est, quelque part, et définitivement, le peuple de nous tous , un archétype de peuple

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  • elisabeth

    elisabeth

    10 décembre 2011 à 01:51 |
    Je partage sur FB

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  • hattab

    hattab

    09 décembre 2011 à 22:44 |
    intéressant comme toujours mais particulièrement éclairant.
    La banalité de mes commentaires m'empêchent de m'exprimer plus souvent, mais quand on aime, quand on a l'impression d'avoir mieux compris, pourquoi se priver de le dire ?

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    09 décembre 2011 à 20:34 |
    Le monothéisme produit aujourd'hui tous les fascismes qui viennent, anti-démocratiques et anti-humanistes : c'est la faute à la métaphysique et à l'idéalisme. La guerre à la culture et à la pensée qui a lieu dans le monde de la part des catholiques, juifs, musulmans intégristes n'est pas un retour du religieux mais bien une montée du fascisme du XXIème siècle.

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