Macron et les territoires

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 octobre 2017. dans France, La une, Politique

Macron et les territoires

Jupiter devrait redescendre sur terre, et peut-être assez vite : il gouverne un pays – voyez-vous ça – où sont des territoires !

Communes (mille fois trop de ces confettis, certes), départements (faisant double emploi souvent, certes), Régions (un échelon pas vraiment bien fini, certes). Mais…

Incontournables comme leur longue Histoire, doublant la grande, ces découpages administratifs, si souvent en attente de changements annoncés à grands coups de cymbales, pour finir dans le pschitt de bricolages de couturière, rapetassés (certes) plus que réformés. Mais, eux et leur (immense, certes) armée de fonctionnaires territoriaux, leur population « locale », celle des fins fonds de l’hexagone, ayant en fond d’écran quasi constant ce bras levé contre « eux, là-haut » ; entendons Paris, l’Exécutif et ses Chambres législatives plus ou moins suiveuses ou grondantes… eux, ces territoires de la république, existent et font plus que bouger ces temps-ci ; ils sont peut-être la première vraie menace d’envergure visant la geste Jupitérienne. Chanson vieille comme l’Ancien Régime et la Révolution rassemblées : Centralisation, Jacobinisme, Décentralisation à couleurs plus ou moins Girondines… ah, Emmanuel, quand on dérange l’Histoire !

Incontestable aussi – en même temps ! – ces territoires en France n’ont jamais fonctionné au top ; loin s’en faut, et le récit de leurs manquements, quand ce n’est pire, vaut son pesant de chroniques. Sans doute dus, ces grincements, ces x ajustements inappropriés, à la naissance du Jacobinisme, successeur, presque frère, mais aussi ennemi juré de la centralisation de l’Absolutisme. Probablement à mettre au compte, également, d’un temps trop long de son existence, subi plus que choisi, cahotant du XIXème en XXème très avancé, progressivement figé dans l’ambre, comme un vêtement de grand enfant qui finirait par lâcher les coutures sur l’adulte devenu qui l’endosse. Souvenons-nous de ces manifs des années 70, toutes colorées sus à la centralisation parisienne. Exigences de libertés locales en mal de reconnaissance, et certes, les Bretons, les Basques, et Corses réunis, mais pas que : les affiches « OC vivra » hantent encore nos mémoires, et frétillent toujours en pas mal de lieux. Alors, la Gauche arrivée enfin aux affaires, ne pouvait qu’aller dans ce sens, dès 1982, même si le vieux lion Gaston Deferre, à l’Intérieur, méfiant, à moins que profondément jacobin, mitonna dans le pot d’importantes demi-mesures visant à décentraliser, mais pas tout, et surtout pas complètement ; mixte réussi sur le papier ; autre chose dans la réalité (ne vit-on pas tous dans un – qui fait quoi, constant ?). Depuis, d’autres trains de mesures ont remanié, bricolé, toujours à demi, le tissu administratif local, jusqu’à cette – prétentieuse et bien mal placée dans le calendrier, pardon,  ami François ! Réforme des territoires du quinquennat précédent, accouchant avant tout de hautes bannières encolérées au fronton des hôtels de région, frémissant à l’idée de leur disparition, au nom de regroupements devant coûter moins cher, et rendre dix fois plus de services… On connaît le reste !

Surfant – un peu à la va-vite – sur la réalité territoriale et le supposé mécontentement des électeurs, le candidat Macron et le président qui suivit n’eurent de cesse de pourfendre en cet hexagone territorial des signaux de « l’ancien monde ». Macron, lui-même, jamais passé par la moindre case d’élection locale (son seul succès n’est-il pas d’avoir été tout droit, tout neuf, élu président de la république), portait haut dans le ciel jacobin-parisien ces évaluations à la fois d’insuffisances, voire d’inutilité, de ces territoires lointains, lents, d’un autre siècle. Tout bon !

Mais tout faux ! La fronde des élus locaux en témoigne (que voilà, enfin, une utilisation appropriée du nom, pour désigner ces résistances locales voire féodales) ces temps-ci, toutes étiquettes politiques confondues. Rupture entre Macron et les élus locaux, lit-on partout. C’est-à-dire ? ixièmes coups de menton de grands barons campant sur leurs privilèges, et leurs féaux ? Refus de l’âne opiniâtre d’entrer enfin dans la modernité prônée par l’exécutif ? Conservatismes de toutes couleurs et formes, arc-boutés à « ma » commune, « mon » irremplaçable préfecture de département, bras-dessus, bras-dessous, l’élu, son écharpe, et « son » électeur-usager ? Probablement aussi, mais tellement moins que les vraies bonnes raisons des inquiétudes.

Car l’Exécutif cartonne à la bonne vieille manière Jacobine, augmentée d’une posture de suffisance (explications et pédagogie repoussées aux calendes) : suppressions des emplois-aidés, sans guère de remplacements en vue, chute brutale et peu expliquée des allocations de l’État du jour au lendemain, et la fameuse taxe d’habitation (rare fanion de gauche en Macronie, certes) attendant visiblement le remplacement (magique) par des aides de l’État. NB : qu’on m’explique en la matière l’utilité de la manœuvre, vu de l’étiage du contribuable ; si cet impôt est local, pourquoi Paris se l’approprie-t-il ?

Résultats, mathématiques ou pas loin : les territoires sont « étranglés » disent-ils, leurs usagers-électeurs (dans les territoires l’espèce se mélange plus qu’ailleurs) au bord de l’abstention, ou du vote protestataire, et voilà qu’on retrouve l’immuable équation de « l’ancien monde politique » tellement vilipendé par l’équipe au pouvoir… les élections sénatoriales, aux mains des élus locaux, ne viennent-elles pas de durement faire plier le genou aux Marcheurs ?

Mais, que faire, diront certains, voulant croire encore en la « philosophie novatrice » d’Emmanuel, et pas vraiment satisfaits des pouvoirs locaux de leur coin ?

Peut-être « imaginer » (pseudo présumé du président ?). Se coltiner, enfin, et c’est un sacré chantier, à la poursuite de la décentralisation ; de l’intérieur, dans ses fonctionnements, pas seulement dans les noms (magnifiques, certes, moi, j’habite en Grande Occitanie !) de nos régions. Imaginer, pas faire une décentralisation tout pareil, genre Jacobine dans chaque coin. Ainsi, là, la grande métropole s’impose,  tandis qu'ici, de solides agglos, communautés de communes suffiront ;  dans ces profonds territoires de montagne où il faut un pan d’heures pour rejoindre la capitale régionale, le département doit sans doute perdurer, alors qu’en Région parisienne ou Lilloise, pas forcément. Etc. Chaque âcre de notre sol a ses besoins, car – voyez-vous ça – il est habité. Spécifiques ; il y faut des outils, des hommes, des moyens financiers notamment ; sans aucun doute, à terme, un autre fonctionnement de la démocratie. Mais, aucun doute ; plus que jamais, décentraliser est de saison. C’est une exigence que l’État Macronien doit prendre en compte et en urgence. Et c’est là qu’on mesurera sa capacité à s’affranchir de « l’ancien monde ».

« Quoi qu’il en soit, encore un peu quand même », on vous souhaite bon courage, Monsieur le Président.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    11 octobre 2017 à 15:30 |
    La « décentralisation », en France, a souvent été - et est encore – confondue avec la déconcentration : on « délocalise » en province des administrations toujours aussi centrales et centralisatrices…le projet de supprimer les départements – ce « quadrillage » arbitraire at autoritaire du territoire issu de la révolution – n’est pas en soi une mauvaise idée ; mais la véritable question se pose comme suit : par quoi les remplace-t-on ? Et surtout de quel budget dote-t-on les nouvelles structures ? Le pire serait de conférer des pouvoirs nouveaux à ces structures sans les recettes qui vont avec. Or c’est bien là que se situe le risque…

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