Macronie : Orléanisme et Rocardisme ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 20 janvier 2018. dans France, La une, Politique

Macronie : Orléanisme et Rocardisme ?

Il me faut d’abord expliquer le titre de cette chronique en se demandant ce que furent, au sens historique de ces termes, l’orléanisme et le rocardisme ou deuxième gauche. L’orléanisme stricto sensu fut défini par l’historien et politologue René Rémond comme étant la famille politique la plus modérée de la droite française, en opposition avec le légitimisme ultra des monarchistes autoritaires et le bonapartisme. Quant au rocardisme ou deuxième gauche, mis en lumière notamment par Hervé Hamon et Patrick Rotman, il s’est agi d’une gauche de tradition plutôt girondine (autogestionnaire au sens des années 1970) ; et l’on pouvait l’opposer à la première gauche, de tradition jacobine (centralisatrice). A propos de cette deuxième gauche, on doit citer, comme figures de proue, la gauche qu’on appela effectivement rocardienne, mais surtout la CFDT (les cédétistes ayant joué un grand rôle dans l’élaboration de ses thématiques, surtout depuis le « recentrage » d’Edmond Maire). Il va falloir se poser la question de savoir si ce schéma global peut correspondre, au moins en partie, à ce qui se passe actuellement en France – dans une version de type XXIe siècle – depuis l’élection d’Emmanuel Macron comme chef de l’Etat avec une considérable majorité parlementaire incluant LREM (La République En Marche) et ses différents petits groupes d’alliés directs ou indirects.

Analysons d’abord dans quel contexte se produisit la connexion entre ce nouvel orléanisme et la deuxième gauche, et sous quelles formes ? Lors des débuts de la campagne des élections présidentielles de 2017, la montée du « phénomène Macron », que de nombreux médias annoncèrent comme une « bulle » (qui allait donc se dégonfler d’elle-même), correspondit en fait à l’épuisement d’un système politique partitaire à bout de souffle. En effet, les Français considéraient – à tort ou à raison – que rien ne ressemblait plus, sur le plan économique (voire social), à ce que faisait la droite classique que ce que réalisait la gauche de gouvernement lorsqu’elle arrivait aux affaires. C’est sur cette usure du « système » politique que le candidat Emmanuel Macron construisit son image, en développant d’abord le thème du « Ni droite, ni gauche », puis, plus habilement, du « Et droite, et gauche ». Ceci lui amena progressivement des soutiens issus de milieux très différents au sein de la société civile et de certains secteurs du modèle préexistant. Ce qui me frappe, en tant qu’historien, c’est une intéressante comparaison historique à faire, liée à des similitudes indirectes avec la France des années situées entre 1873 et 1875, et accessoirement de 1958 (avec le Général De Gaulle). En effet, et même s’il s’agissait, en 1873-1875, de questions centrées sur des aspects institutionnels, le Comte de Chambord ayant voulu que l’on prenne à nouveau le drapeau blanc à fleurs de lys (symbole de l’Ancien Régime), et non pas le drapeau tricolore (symbole de la Révolution), cette célèbre « querelle des drapeaux » poussa les monarchistes modérés orléanistes (qui acceptaient le drapeau tricolore) à s’allier avec une bonne partie des Républicains. Ce centre-droit orléaniste s’étant converti à une République modérée, il fut possible de mettre en place un nouveau système : celui de la IIIème République, qui, forgée autour de la Constitution de 1875, dura de l’année en question jusqu’à ce qu’elle soit étranglée, en profitant de la défaite de la Campagne de France, par le « Régime de vichy », ou de « L’Etat Français », avec Philippe Pétain et Pierre Laval.

J’ai fait allusion jusqu’ici à des thématiques historiques de type décentralisatrices (notamment pour la deuxième gauche). Et pourtant, aussi bien le centre-droit orléaniste actuel que la gauche néo-rocardienne se trouvent aujourd’hui relativement en contradiction avec ce qu’elles ont toujours été au niveau de leurs aspirations profondes, un peu comme à l’opposé de leurs structures génétiques. Une importante parenthèse est nécessaire ici. Il convient de bien comprendre que des aspirations bonapartistes existent de nos jours dans notre pays, et ceci depuis déjà pas mal d’années. Je viens d’écrire bonapartisme au singulier, alors qu’il faut bien avoir en tête le fait qu’il existe en réalité plusieurs bonapartismes (certains se situant dans la démocratie, et d’autres en dehors de celle-ci). Il convient ainsi de relever qu’il y eut des différences considérables entre les néo-bonapartismes que l’on vit se développer depuis Nicolas Sarkozy (autoritaire) et Ségolène Royal (social-participatif), jusqu’à Emmanuel Macron (« jupitérien » ?), et bien évidemment Jean-Luc Mélenchon (social-nationaliste), Marine Le Pen (populiste extrémiste), sans oublier – récemment – Laurent Wauquiez et ses amis Eric Ciotti et Patrick Buisson. Mais, qu’est-ce-que la structure politique bonapartiste et pourquoi a-t-elle tout envahi depuis assez longtemps dans l’esprit de la majorité des français et chez de nombreux dirigeants des forces politiques hexagonales ? Il y a là en fait les éléments d’une crise de l’autorité et une demande de ce type au niveau de la majorité des Français, demande d’ailleurs essentiellement dirigée non pas vers soi, mais en direction des autres…

Cette montée des aspirations de type bonapartiste provoque actuellement l’inaudibilité de tous les partis politiques qui ne se situent pas en apparence directe dans cette perspective générale de rapport à l’autorité. Mais alors, en sens inverse, en quoi Emmanuel Macron a-t-il particulièrement bien su percevoir l’importance de ces éléments dans les mentalités de la majorité de nos compatriotes ? On sait que l’actuel Président de la République est très souvent accusé de « bonapartisme », l’expression « Napoléon IV » apparaissant à son sujet assez souvent dans certains médias, et surtout au niveau des réseaux sociaux. Mais, est-on vraiment si certains que cela qu’Emmanuel Macron, homme « central » de la synthèse entre le centre-droit orléaniste et le centre-gauche néo-rocardien, si l’on se réfère à ce que j’ai écrit à propos de ces traditions politiques historiques, soit réellement un homme politique de caractère « bonapartiste », et non pas avant tout un pragmatique ? C’est là qu’on entre dans des analyses fort intéressantes. D’une part, il y a une comparaison (technique) à faire entre la synthèse qu’il est en train de réaliser et celle du gaullisme (considéré justement par les historiens comme le successeur de la tradition bonapartiste), puisqu’il y eut des gaullistes de droite et des gaullistes de gauche à partir de 1958 (entre 1944 et 1946, la situation politique étant très particulière, on ne peut pas la prendre en compte à ce niveau). D’autre part, il y a tous les caractères du type « gauche américaine », ou plus précisément « californienne » et – pardon pour ce terme barbare – « startupiste », dans ce qui constitue l’ossature fondamentale de ce qu’est le « social-libéralisme » d’Emmanuel Macron, ceci le situant aux antipodes du bonapartisme. D’où les deux questions qui vont suivre. D’abord, Emmanuel Macron n’a-t-il pas tout simplement voulu revenir aux sources institutionnelles (effectivement de type bonapartiste) que le Général De Gaulle avait mises en place entre 1958 et 1962, après avoir analysé cette crise de l’autorité à laquelle j’ai fait allusion et qui coûta si cher à son prédécesseur François Hollande, aux yeux de la plus grande partie des Français (à tort ou à raison) ? Ensuite, le chef de l’Etat ne nous réservera-t-il pas des surprises, des contre-pieds, à l’égard des oppositions, qui sont faibles et disparates aujourd’hui ? Autrement dit, fera-t-il les réformes institutionnelles suivantes pendant son (voire ses deux ?) quinquennat(s) : élections à la proportionnelle sur liste nationale pour une partie des députés, injection de davantage de démocratie participative à la Ségolène Royal ou à la Barack Obama, etc. ? Si c’était le cas, en évoluant en direction d’une Vème République bis, nous en reviendrions pleinement à ce qui fait la coagulation de base entre la tradition orléaniste actuelle et le néo-rocardisme : un mélange entre la vision de la liberté des libéraux modérés et celle des anciens militants de l’autogestion devenue démocrates participatifs.

En tout état de cause, ce qui ne devait être qu’une simple « bulle » a fait éclater l’ensemble de l’ancien système politique partitaire français, extrême droite comprise. C’est ce que j’appelle la tectonique des plaques macronienne, ou encore l’effet bulldozer. Maintenant, la grande question qui va se poser est celle de savoir si cette sorte de « révolution tranquille » macronienne sera durable ou si elle s’étiolera après un ou deux quinquennats. En somme, le temps des « évolutionnaires-révolutionnaires » est-il venu (avant les présidentielles, Evolutions était le titre d’un livre de François Bayrou, et Révolutions celui d’un équivalent pour Emmanuel Macron), ou bien l’ancien « système » opposant la gauche et la droite (mais quelles gauches et quelles droites ?) reprendra-t-il progressivement sa place ? Emmanuel Macron deviendra-t-il historiquement l’homme de la situation ou restera-t-il seulement l’homme d’une situation ? Toute action politique commet des erreurs. L’Exécutif actuel en a déjà commises, et il en commettra d’autres. Cela dit, si les oppositions – complètement éclatées et incapables de faire front (par définition) – pensent que c’est uniquement en profitant des erreurs d’Emmanuel Macron et du gouvernement d’Edouard Philippe qu’une alternance de type ancien (même partiellement renouvelée) sera possible pour quelque force (ou coalition) que ce soit, je crains pour elles qu’elles doivent attendre au moins pendant une bonne génération.

Un mot encore… Ce serait faux que de penser que les sensibilités de gauche et de droite – sur les questions sociétales – aient disparu. On vient de le voir à propos des migrants, avec des divisions au sein même de LREM. Il est évident que je mets à part dans ce cadre l’ignominie des termes de « rafle » et de « pré-fascisme » employés notamment par le « socialiste » Julien Dray…

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (5)

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    20 janvier 2018 à 17:28 |
    Que l'image présidentielle d'E Macron puisse se rapprocher de l'Orléanisme, tout droit sorti d'un XIXème siècle loin de ses usines, pourquoi pas ! Un roi portant parapluie, vivant bourgeoisement, se donnant benoîtement du « roi des Français », ayant quelque peu tutoyé un pan de la Révolution Française, et prenant d'utiles et prudentes distances avec l'Absolutisme. Mais un roi quand même, parlant, du reste, peut-être de « son peuple » avec moins d'arrogance que Monsieur Emmanuel. Un centre droit, cet Orléanisme macronien ? Vite dit, car si l'Orléanisme peut passer pour modéré et moderne, et adapté à son époque bougeante, ce ne peut être que dans les murs de son XIXè et à l'intérieur de la Monarchie ( constitutionnelle, un peu) ; ce ne peut être que dans la comparaison avec le Légitimisme ( drapeau tricolore face au drapeau blanc ; symboles, simples symboles). Macron-Jupiter ressemble bien plus à Bonaparte caracolant et notamment au 1er consul.
    Alors Rocard ?? il aurait sans doute voté pour E Macron, mais en pensant à une sociale démocratie certes pragmatique, mais soucieuse d'équité et attachée à quelques menues valeurs qu'on voit aujourd'hui, voler par-dessus les moulins... j'ai bien peur que ce soit pour longtemps. Le centre gauche n'est pas ( encore direz-vous) de saison, le pragmatisme n'est pas un courant politique, E Macron n'est pas – ça, je vous l'accorde – le premier venu ! Mais on peut se faire du souci pour sa jambe gauche ( une – forte – sciatique, peut-être?)

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      25 janvier 2018 à 20:49 |
      Je n'ai que deux choses rapides à vous dire, Madame, car il me faudrait écrire une seconde chronique pour répondre à votre commentaire, totalement dévié par rapport à ce qu'était le sens même de mon article. Cela dit, cela est peut-être lié à ce qu'est l'expression écrite - forcément réductrice, et donc facteur potentiel de mauvaise interprétation... Me voici donc tenu de me limiter à moins que l'essentiel - quoique ! D'abord, le comité de rédaction du site a changé le titre de ma chronique en mettant un point d'interrogation, alors que mon texte originel n'en comprenait pas ! Ceci n'est pas grave en soi, mais mon propos, à l'instant, permet déjà de mieux comprendre mon second point. Mon article ne portait absolument pas sur Emmanuel Macron, mais sur la majorité qui le soutient - ce qui change tout ! Je vais donc rappeler quelles sont les quatre familles de pensée qui ont apporté leur soutien à l'Exécutif français, en allant du centre-droit jusqu'à une partie de la gauche - les concepts droite/gauche n'ayant certes pas disparu actuellement. D'abord, le centre-droit, essentiellement juppéiste (que j'ai appelé de tradition "orléaniste", en liaison directe avec l'ouvrage de René Rémond sur "Les droites en France"). Ensuite, le centre historique, avec le Mouvement Démocrate (MODEM) de François Bayroux et la plus grande partie de l'Union des Démocrates Indépendants (UDI). Puis, l'axe central que je vais qualifier de social-libéral (et que représentent bien, en tant que tels, Emmanuel Macron et un certain nombre des militants qui l'ont suivi dès les débuts parmi les "Marcheurs". Enfin, un pôle de type social-démocrate en rupture avec ce qui reste du Parti Socialiste (PS) et du mouvement Génération(s) créé récemment par Benoît Hamon. Je tiens à dire que j'avais déjà écrit plusieurs chroniques sur ce site à propos d'Emmanuel Macron, et que je n'ai pas l'habitude - du moins je le crois - de répéter quatre ou cinq fois la même chose, car je n'aime pas lasser mes lecteurs, comme dans le passé mes auditeurs...

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      21 janvier 2018 à 06:35 |
      La "réhabilitation" - bonapartiste? - de la fonction présidentielle par Macron-Jupiter a d'ailleurs été saluée par la "fachosphère". Elle lui a valu les éloges de Patrick Buisson et la très droitière TV Libertés...

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      • Jean-Luc Lamouché

        Jean-Luc Lamouché

        25 janvier 2018 à 20:20 |
        JFV, alors que votre précédent commentaire était globalement honnête intellectuellement, celui-ci est d'une totale malhonnêteté - toujours intellectuelle. Mais en fait, elle s'explique très bien par le fait que vous n'êtes pas un historien et que vous ignorez donc totalement le contenu - toujours indépassé actuellement - de l'ouvrage de référence sur "Les droites en France" de René Rémond, qui fut probablement le plus grand politologue français et l'un de nos plus importants historiens. En effet, René Rémond montra (dans cet ouvrage de référence) qu'il y avait traditionnellement, en France, trois droites : une orléaniste (modérée), une légitimiste (monarchiste plus ou moins autoritaire), et une bonapartiste (qui fut prolongée par le gaullisme) ! J'ajoute que, bien évidemment, en aucun cas, ce spécialiste - qui savait, lui, de quoi il parlait - ne confondait, même partiellement, bonapartisme et fascisme. Ce que vous avez écrit dans ce commentaire, en invoquant le soutien de la "fachosphère", est donc un dénis historique, et, au niveau des méthodes de manipulations, cela porte un nom : les tentatives d'amalgame...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 janvier 2018 à 13:52 |
    Je reconnais m’être trompé sur Macron. Non sur ce qu’il est au fond, à savoir un imposteur cherchant à faire prendre des vessies pour des lanternes, et un médiocre replâtrage centriste pour une révolution « centrale » ; mais j’ai largement sous-estimé son habileté manœuvrière. Les grandes différences, en effet, entre le régime français actuel d’un côté, et la « troisième force » MRP/SFIO de la IVème ou bien la « Groko » à l’allemande CDU/SPD, de l’autre, c’est, d’abord, qu’il s’agit ici d’un parti unitaire - La République En Marche - et non d’une coalition réunissant les partis non radicaux de droite comme de gauche ; c’est ensuite, bien sûr, le fait qu’il existe, en France, une constitution semi-présidentialiste, qui octroie au chef de l’état des pouvoirs sans commune mesure avec ceux qu’avaient les présidents du conseil des années 50 ou même avec celui qu’a, de nos jours, la chancelière d’outre-Rhin. La combinaison des deux – coagulation (et non coalition) des modérés en un bloc unique, plus la présidence « jupitérienne » héritée de De Gaulle et Miterrand – donne une colonne vertébral à un « marais », comme on disait jadis sous la révolution, traditionnellement invertébré. Si l’on ajoute à cela, une configuration exceptionnelle : une quasi disparition du parti socialiste et la réduction de la droite classique à un petit clone – embarrassé ! - du Front National, l’on comprend que Macron ait pu faire passer sans problème une réforme du code du travail beaucoup plus agressive socialement que ne l’avait jamais été la loi El Khomry.
    Oui, vous avez raison au moins sur un point : la « bulle » Macron perdure et perdurera sans doute, si une véritable opposition – crédible, j’entends, pas mélenchonienne ou lepéniste - ne se reconstitue pas. Chouette !...

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