Migrations algériennes (1)

Ecrit par Nadia Agsous le 30 juin 2012. dans Monde, La une, Politique, Société

Migrations algériennes (1)

 

La figure du « Sans-papiers »

 

Ce texte tente de mettre en lumière une catégorie de population d’origine étrangère qui a pris l’initiative de s’installer en France « sans avoir été invitée par les maîtres des lieux ». Des hommes et des femmes, très souvent accompagnés d’enfants mineurs, désignés sous le vocable de « Sans papiers ». C’est-à-dire des individus qui n’ont pas régularisé leur situation administrative au regard du séjour et donc inexistants d’un point de vue juridique. « Invisibles ». Inexistant-e-s et pourtant présent-e-s, tentant tant bien que mal de sortir de l’ombre afin d’exister à la lumière du grand jour. Ce texte est une invitation à la découverte des « expériences, des points de vue, des définitions et des situations vécues » par ces êtres dépouillés de leur humanité.

 

Les dynamiques de mobilité migratoire

L’un des aspects des nouveaux visages de la migration algérienne post 1988 concerne les dynamiques de mobilité migratoire, lesquelles font apparaître l’émergence d’une nouvelle catégorie de migrant-e-s qui ont de plus en plus tendance à recourir à de nouveaux types de comportements migratoires.

En effet, ces mobilités qui ont la spécificité d’intervenir dans un contexte de politique migratoire française et européenne de plus en plus restrictive semblent échapper aux Etats puisqu’elles sont le fait d’individus qui prennent le risque de défier les lois relatives au séjour, dans le but de réaliser leur « rêve migratoire ».

L’une des stratégies déployées par ces hommes et ces femmes concerne l’instrumentalisation du visa de tourisme qui se manifeste par le « détournement » de ce document de sa fonction première pour l’utiliser comme moyen d’entrée et d’installation sur le territoire français. Ce comportement met en évidence deux aspects.

Primo, il traduit la capacité chez ces candidat(e)s à la migration à inventer et à créer des manières d’exister en tant qu’acteurs et actrices de leur vie. Ils/elles apparaissent comme des individus capables d’utiliser leurs compétences géographiques, législatives et relationnelles dans le but d’échapper à la routine, à l’absence de perspectives et d’impulser ainsi une dynamique de changement à leur situation.

Secundo, il permet de mettre en évidence la présence en France de la catégorie de migrant-e-s algérien-ne-s qui, après expiration du délai de séjour, ne retournent pas dans leur pays. Ils/elles décident alors de se maintenir sur le territoire français et ce, malgré l’absence d’autorisation de séjour, devenant ainsi des migrant(e)s « sans papiers ».

 

La figure du migrant « sans papiers »

 

Au regard de ces éléments, l’une des caractéristiques de la donne migratoire algérienne, qui semble avoir pris de l’ampleur après 1988 notamment, concerne l’émergence de la figure du/de migrant(e) algérien(ne) illégal(e) qui, en transgressant les lois au regard du séjour, a tendance à inscrire son acte dans une perspective pérenne s’imposant ainsi en « invité-e-s permanent-e-s, malgré la volonté des maîtres des lieux » et revendiquant le « droit à la résidence qui est une affaire d’Etat, un droit qui est du seul ressort des Etats et qui ne peut faire l’objet d’un accord qu’entre les Etats ».

Dépourvu-e-s d’une « identité officielle », n’ayant pas d’existence légale au regard du séjour, cette catégorie de migrant(e)s dont l’existence relève de l’ordre du « périphérique », du « souterrain », de l’illégalité voire de « l’indésirabilité » et de l’imprévisibilité car incontrôlables, deviennent, selon la logique d’Etat, des migrant(e)s « subi(e)s et non pas choisi(e)s ».

Du point de vue de ces migrant(e)s, l’absence de titres de séjour est conçue comme un facteur infériorisant. C’est une situation vécue sur le mode du manque et du stigmate au point de prendre l’allure d’une obsession, très souvent, de nature paranoïaque :

« Je me sentais très mal et persécuté. J’avais l’impression que j’étais suivi dans le bus, dans le métro et dans tous mes déplacements. J’ai très peur d’être contrôlé par les policiers. Cette peur me poursuit jusque dans mon sommeil. Je n’existe pas aux yeux de la société française. J’ai le sentiment que personne ne me voit. Je ne suis rien », confie Nadir.

Selon Samia, « ce sont les papiers de séjour qui te donnent un statut et qui t’aident à te faire une place dans le pays d’accueil ». Puis elle poursuit, « sans papiers, je me sens prisonnière. Je dépends toujours des autres. Je suis très dépendante de ma sœur qui est en situation régulière. C’est elle qui parle à ma place. Je me sens inférieure à elle alors que c’est moi qui suis l’aînée ».

La grande majorité des propos recueillis montrent que les papiers de séjour ont une forte influence sur l’identité personnelle de ces individus, et ainsi sur la définition et la perception que ces migrant-e-s de « l’underground » ont de leur personne. Ainsi, être « sans-papiers », c’est se retrouver dans une situation de non-existence. C’est avoir le sentiment d’être des « non-personnes » et d’avoir une image négative et dévalorisante de soi. En effet, vivre en France sans papiers de séjour, c’est avoir le sentiment de vivre en dehors de la société, dans une « zone d’ombre » et de « non droit », livrés à l’exploitation et à l’abus de pouvoir de la part notamment des employeurs qui ont tendance à « profiter » de cette situation, et ne respectent pas la législation du travail (longues journée de travail et salaires très bas).

L’absence de titres de séjour induit une sorte de situation d’enclavement, d’insécurité, d’infériorité, d’exclusion et de marginalisation. Par conséquent, tout au long de leur séjour « illégal », ces individus ont tendance à vivre sous une identité dévalorisée. Situation qui, d’une part, renforce la conviction de n’avoir aucune utilité sociale et d’être mal considérés par les autres. Et d’autre part, « conduit les sujets à ne retirer de leurs interactions avec autrui qu’une image négative – d’eux-mêmes – ou du moins non valorisante ».

D’une manière générale, ces migrant(e)s ont tendance à attribuer au titre de séjour une fonction essentiellement positive, structurante, libératrice voire réparatrice. En effet, dans la majorité des discours, ce document administratif représente le symbole de la sécurité, de la stabilité, de la liberté notamment de circulation aussi bien nationale que transnationale. C’est le moyen par lequel ces individus comptent valoriser leur statut social, acquérir une reconnaissance et une visibilité sociales afin d’affirmer leur existence dans le pays de résidence :

« Les papiers régleront tous mes problèmes – explique Selim – C’est la vie. C’est une autre liberté. C’est une porte qui s’ouvre car tu peux exister au grand jour ». « Tu peux surtout travailler – renchérit Nadia – car tu as tous les droits. Si tu es exploitée, tu peux te défendre ».

Dans ce contexte, il semble important de noter qu’avoir des papiers de séjour s’explique essentiellement comme « un besoin d’individuation, c’est-à-dire être reconnu dans son identité propre » et comme un besoin « d’inclusion » dans le pays de résidence.

 

Nadia Agsous

 

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Nadia Agsous

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Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    30 juin 2012 à 19:18 |
    L’absence de papiers est, votre texte le montre, une souffrance, presque une blessure d’amour propre. Pourtant le titre de « sans papiers » est plutôt gentil comparé à celui de « clandestins » ou d’’irréguliers »….Gentil et immérité ! « Sans papiers », en effet, est un terme forgé dans le sillage des lois Pasqua de 1993, qui, en raison de la multiplication des formalités de renouvellement des cartes de séjour, avaient plongé nombre d’étrangers en situation parfaitement régulière dans l’illégalité. Le terme de « clandestins » était impropre puisque les intéressés étaient d’une totale bonne foi : c’est la loi elle-même qui les avait plongés dans la clandestinité ; d’où l’expression « sans papiers » pour précisément les distinguer de ceux – de mauvaise foi – dont l’intention frauduleuse existait dès leur arrivée en France.
    Désormais les « sans papiers » ne sont qu’un euphémisme pour dire les « clandestins ».

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