Migrations algériennes, les nouveaux visages (1988...)

Ecrit par Nadia Agsous le 12 mai 2012. dans Monde, La une, France, Politique, Société

Migrations algériennes, les nouveaux visages (1988...)

En Algérie, à partir de 1988, l’idée de migrer vers les pays dits développés a tendance à devenir la préoccupation de tout un chacun. C’est un rêve qui prend l’allure d’un fantasme collectif. Ce « Rêve » migratoire est certes un projet individuel. Il semble cependant revêtir une dimension collective faisant du « désir » migratoire un phénomène social impliquant toutes classes sociales.

 

Partiràtoutprixoulahantisedu « Rêve »migratoire !

 

La concrétisation de ce rêve dépend cependant de l’obtention du visa d’entrée sur les territoires migratoires visés. Dans la plupart des discours des candidat(e)s à l’émigration et des migrant(e)s, ce document tant convoité revêt une dimension essentiellement magique et libératrice. Il est ainsi assimilé à une « clé » qui permet l’accès à cet « Eldorado » économique, social et culturel qui, dans les représentations collectives prend l’allure d’un espace de loisirs et de consommation Ô combien fantasmé ! Le visa devient ainsi la métaphore d’une « amulette » voire d’un « sésame » qui permet une « délocalisation positive » et ainsi le passage vers l’autre rive, l’espace de tous les rêves et de tous les possibles.


Les motivations de départ semblent obéir à des facteurs divers et variés. En effet, au delà des impératifs d’ordre essentiellement économique et sécuritaire, ces candidat(e)s à l’émigration ont tendance à utiliser l’acte de migrer comme une stratégie de mobilité, d’ouverture vers l’extérieur et de promotion sociale, matérielle et de développement personnel.

Ainsi, dans les représentations sociales, la migration semble être valorisée à l’extrême et revêt de ce fait une fonction essentiellement positive. En effet, pour un grand nombre d’hommes et de femmes qui semblaient vivre leur existence comme une succession d’échecs et de déceptions, comme la non-satisfaction de leurs attentes en matière d’emploi, de loisirs, de logement, de mariage et de stabilité familiale et sociale, l’acte de migrer apparaît comme la solution « la plus rassurante », « la plus sécurisante », « la plus valorisante ». C’est un acte qui semble s’inscrire dans une logique de reprise de soi. C’est un signe de distinction et de valorisation de soi et le moyen par lequel ils/elles se démarquent de leur groupe d’appartenance pour se faire remarquer et acquérir ainsi une visibilité sociale.

La configuration migratoire de l’après 1988 semble présenter un certain nombre de spécificités qui viennent en quelque sorte la distinguer de celle de la période coloniale et post indépendance algérienne introduisant ainsi une transformation du profil de la migrante et du migrant algérien(ne) et caractéristiques de ce phénomène.

L’un des aspects innovant de cette migration qui ne semble plus être fondée, pour la grande majorité, sur la base d’un contrat entre les migrants, l’Etat d’origine et celui du pays d’installation mais qui semble être décidée, planifiée et organisée par les individus eux-mêmes, concerne la structure démographique. En effet, les composantes de ce mouvement migratoire semblent être extrêmement hétérogènes et variées brassant ainsi une diversité des catégories sociales existantes dans la société algérienne : hommes et femmes, toutes situations matrimoniales confondues, célibataires, divorcé(e)s, veufs/ves, avec ou sans capital économique et culturel.

Ce constat fait ressortir la tendance à un élargissement de l’origine socio-professionnelle de ces migrant(e)s puisque ces derniers ne semblent pas appartenir exclusivement aux couches sociales les plus pauvres et les plus défavorisées économiquement et socialement. Parmi ces « nouveaux » migrant(e)s figurent de plus en plus de personnes possédant un capital scolaire et culturel pour qui la migration est un moyen d’accéder à une promotion sociale et d’ordre essentiellement culturelle et symbolique.

 

LaMigrationféminine :facteurrégulateurducélibat

 

Et dans ce mouvement général de mobilité, l’on peut noter une tendance à la féminisation du champ migratoire algérien qui se caractérise par l’émergence de la figure féminine en tant qu’individu différencié. Ainsi, migrer n’est plus le fait exclusif des épouses venues en France dans le cadre du regroupement familial comme « accompagnantes » ou « rejoignantes » et donc ayants-droit des époux dont la présence en France trouve ses origines dans la migration de « main d’œuvre, adulte et masculine ». Par ailleurs, partir ne concerne plus que ces femmes dotées d’un capital scolaire et culturel (diplômes universitaires) et appartenant aux classes moyennes, dont la présence en France est justifiée par la poursuite d’études universitaires notamment.

La nouvelle donne migratoire met en évidence une population de migrantes majoritairement célibataires (1) dont l’acte de migrer semble être décidé et planifié par elles-mêmes.

Selon les propos recueillis, deux facteurs étroitement liés à l’appartenance de ces femmes au sexe féminin semblent avoir contribué à l’accélération de cette mobilité migratoire au féminin.

Le premier est lié au contexte de crise politique et de violence qui s’est généralisée à partir de 1991. Et dans cette conjoncture de détérioration de la situation sécuritaire, les femmes ont constitué des cibles privilégiées pour les groupes terroristes puisqu’elles ont été menacées de mort, kidnappées, violées et utilisées comme « butin de guerre ».

Le second facteur revêt une signification essentiellement symbolique puisqu’il est lié au statut et au rôle que la culture coutumière et législative assigne au sexe féminin.

En effet, vivant dans une société où les membres sont soumis à « l’emprise de la totalité », où « la forme du lien social qui domine privilégie le collectif sur le subjectif », ces femmes sont contraintes de se soumettre à un ensemble de « règles et de normes socialement établies qui règlent leurs conduites ». Et c’est la famille qui est chargée d’assurer cette fonction de contrôle social.

Dans ce type d’organisation sociale où la famille constitue le fondement de la société, où « l’habitus culturel fonde le culte du père comme noyau et référent essentiel de la norme sociale », les femmes sont considérées comme un bien collectif, confinées dans un statut de « minorité opprimée » et dans une « identité de procuration » (2).

Conçues comme des « instruments de production et de reproduction symbolique et sociale et comme monnaie d’échange symbolique permettant d’instaurer des alliances prestigieuses », les femmes (sœurs, nièces, cousines) se voient contraintes de se conformer aux règles régissant le système d’alliances matrimoniales, ensemble de « stratégies d’investissement symboliques » visant à conserver et à augmenter le capital symbolique des hommes.

Et c’est par le biais du mariage des femmes, opération de « placement » sur le marché matrimonial que les hommes renforcent leur position sociale et préservent le système de reproduction sociale. Ainsi, pour maintenir et accroître leur pouvoir social et symbolique, ces derniers exercent sur les femmes un contrôle en les conservant « à l’abri de l’offense et du soupçon » de manière à ce que leur comportement en dehors de la sphère du privé n’entache pas la « horma » (l’honneur) du groupe familial et en endossant le rôle de « Wali » (tuteur) tout au long de l’opération de mariage puisque la coutume et la loi contraignent les femmes à se faire représenter par un tuteur qui peut être « le père, un proche parent ou toute personne de leur choix » (3).

Ainsi, en matière de mariage, même si les femmes signent elles-mêmes leur contrat de mariage lors de la cérémonie civile, il n’en demeure pas moins qu’elles ont une position de retrait et ont de ce fait un statut d’objets contraintes à s’engager dans leur vie maritale sous la tutelle des hommes de la famille.

La seconde norme à laquelle les femmes sont contraintes de se conformer concerne l’obligation matrimoniale, c’est-à-dire se marier, constituer une famille et assurer la reproduction biologique et sociale de l’institution familiale garante de la norme conjugale. Par conséquent, la vie en célibat est socialement conçue comme une période transitoire qui doit au plus vite déboucher sur un mariage. Durant cette période d’attente, les jeunes filles sont préparées aux sacres du mariage. Et vivant dans une société où « il n’y a pas de statut plus décrié, plus hostile au corps social que celui de célibataire », les femmes dont le célibat se prolonge au-delà de l’âge socialement dévolu au mariage font l’objet de stigmate. L’écart par rapport à la norme dominante place ces dernières dans une situation d’anormalité et leur confère un statut hors normes car porteur d’un contre-modèle susceptible de provoquer la « fitna », c’est-à-dire l’anomie (le désordre social).

D’une manière générale, ces femmes n’ont pas opté pour le célibat qui semble être le résultat de deux facteurs.

Pour certaines, il est le résultat de l’absence de prétendants au mariage alors que pour d’autres, notamment celles dotées d’un capital scolaire et culturel élevé, la vie célibataire est la conséquence d’un manque de prétendants correspondant à leur conception des rapports sociaux de sexe.

Ce « désert matrimonial » est vécu sous le mode de l’exclusion, comme un état de fait « imposé » et « subi ». C’est, pour beaucoup, la conséquence de leur « propre manque de chance ».

Cette situation de « crise » du mariage va inciter ces femmes à rechercher des zones de compensation en dehors de leur environnement familial, social et national. Et c’est le contexte de crise politique et le climat d’insécurité et de violence qui va permettre à ces femmes célibataires, notamment celles qui parviennent à obtenir des visas d’entrée sur le territoire français, de recourir à la mobilité migratoire. Ce déplacement du dedans vers le dehors est l’occasion pour ces femmes d’élargir leur horizon matrimonial et trouver ainsi une issue de sortie à leur situation de femmes célibataires.

Ainsi, le célibat, « ce lourd fardeau » qui est conçu comme un élément ségrégatif, infériorisant, dévalorisant et vécu sous le mode de l’exclusion devient de ce fait un facteur positif puisque c’est un élément déclencheur et accélérateur de la migration féminine. Pour ces femmes, la migration qui semble faire partie de leurs stratégies matrimoniales revêt une dimension essentiellement positive. De leur point de vue, la France est le pays où il existe un « marché matrimonial » avec des prétendants potentiels. Et dans leurs représentations, c’est essentiellement ce marché qui va leur permettre de trouver « le bien rare », « le prince charmant » qui fait défaut dans leur pays.

Les représentations de ces femmes relatives aux hommes vivant au-delà des frontières nationales semblent être extrêmement positives et relèvent d’une conception idyllique. En effet, ces derniers sont représentés comme des hommes « modernes », « ouverts d’esprit » et « évolués ». C’est pourquoi, les mariages avec ces hommes sont tant convoités voire survalorisés. La majorité des femmes expriment leur préférence pour les hommes « émigrés », c’est-à-dire les compatriotes résidant en France en raison essentiellement des « origines » ethniques et religieuses communes. Les hommes de nationalité française sont également l’objet de convoitise puisque ces femmes les envisagent comme des prétendants potentiels. Il semble cependant important de souligner que beaucoup de femmes justifient le mariage avec des non-musulmans comme un acte au service de leur religion puisque leur objectif est de les convertir à l’Islam et d’agrandir ainsi la « Oumma » (communauté des Croyants)

Ces femmes migrantes semblent, pour un bon nombre, avoir été encouragées voire aidées par leurs parents, en l’occurrence les pères dont la motivation explicite est de permettre à leurs filles de vivre à l’abri de l’insécurité. Et en aidant leurs filles à réaliser leur projet d’expatriation et de vivre loin de la « clôture » familiale, les pères qui dans la tradition coutumière et institutionnelle sont chargés de contrôler le comportement de leurs filles et de circonscrire leurs mouvements pour préserver l’honneur du groupe familial, et assurer le bon fonctionnement de l’ordre moral, transgressent l’une des règles sociales qui prévaut dans l’habitus social et moral de la société algérienne. Ainsi, la conjoncture de crise politique et d’insécurité semble être un facteur qui a favorisé un changement de comportement chez les pères, qui se manifeste essentiellement par un détachement de leur pouvoir de contrôle exercé sur leurs filles célibataires.

 

Nadia Agsous

 

Notes

1) Le terme célibataire est employé dans le contexte de cet article dans un sens large. Il désigne les femmes qui n’ont jamais été mariées ainsi que celles qui sont divorcées et veuves.

2) Expression qui signifie fille de, épouse de, mère de.

3) Code de la famille algérien, article 11.

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Nadia Agsous

Nadia Agsous

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Commentaires (1)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    14 mai 2012 à 11:34 |
    Analyse remarquable d'une mutation de la femme algérienne qui arrive en France et qui, par ce geste de rejet d'une communauté enfermée dans des traditions millénaires, marque ce désir -ô combien légitime- d'effectuer l'acte libérateur !
    C’est ainsi que 1962 marqua un grand pas dans le même mouvement la libération de la femme juive : en Algérie, elle était tenue à des règles strictes -attendre la demande de la famille du garçon, exigence du trousseau féminin, exigence d'une dot financière ...- !
    Le retour en France fut une occasion inespérée pour la jeunesse juive de se libérer de ce fatras d'infériorités.
    Merci pour ce rafraichissement que nous livre votre point de vue dont on apercevait vaguement le schéma, mais dont personne ne distinguait le développement. M.L.

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