Monétarisme et paupérisation

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 mars 2012. dans Monde, La une, Politique

Monétarisme et paupérisation

Le monétarisme – je préfère ce terme à celui, ambigu, de libéralisme : synonyme de gauche dans les pays anglo-saxons, il désigne la droite en France – fut (ré)inventé dans les années 70 par l’école de Chicago, Milton Friedman en tête, aux fins de sortir de la stagflation de la fin des trente glorieuses : les politiques keynésiennes de la demande s’épuisaient, l’inflation (à deux chiffres) galopant, et les monnaies – flottantes – étant régulièrement, à tour de rôle, soumises aux agressions des marchés. Il s’agissait de « relancer » aussi l’économie, mais d’une autre manière : par l’offre. Offrir des produits de plus en plus bon marché, avec des salaires bloqués ou augmentant peu, mais avec un crédit de plus en plus accessible, les taux d’intérêts baissant et les monnaies s’appréciant.

Cette politique dite de l’offre s’identifia à deux personnalités majeures des années 80 : Thatcher et Reagan. Mais, au-delà de ces figures de proue, le monétarisme devint la vulgate de la pensée économique – pensée unique aux dires de certains ! – et s’imposa partout sous forme de restrictions budgétaires et de démantèlement de l’état-providence, là où il existait. La baisse des prix, et la contraction de la masse monétaire, indispensables à la réussite d’un pareil plan, furent considérablement facilitées par l’avènement d’une économie-monde, à un degré que n’aurait jamais imaginé Braudel, dans le sillage de révolution micro-informatique.

Cette relance par le crédit – et non plus par le pouvoir d’achat comme précédemment – allait amener la formation de « bulles » spéculatives, en particulier d’un bulle immobilière, les prix des maisons atteignant des sommets au début des années 2000. La dilution des créances « pourries » grâce à la fameuse « titrisation » retarda l’éclatement de la bulle ; mais celle-ci advint quand même en 2008. Il fallait, pour que la politique de crédit peu couteux – pierre angulaire de tout le système – puisse perdurer, que les états se substituassent aux banques et prennent à leur charge les risques de non remboursement par les débiteurs insolvables. Cet intervention étatique, contraire aux principes du monétarisme, aboutit à un keynésianisme paradoxal, strictement limité aux banques, élément majeur des politiques de l’offre, et donc du crédit… Et à une explosion des dettes dites souveraines : la dette des états.

Le problème, bien sûr, c’est que l’accentuation des restrictions budgétaires, à la fois pour éponger les dettes publiques et par crainte d’une résurgence de l’inflation de années 70, aboutit à un effondrement du pouvoir d’achat des ménages, ne pouvant même plus consommer à crédit, vu le renchérissement des taux et la réticence des banques désormais fragilisées. Un cercle vicieux se met alors en place : moindre consommation, donc moindre activité industrielle, donc licenciements, d’où une nouvelle baisse de la consommation des ménages, et, au final, une contraction de la masse monétaire, c’est-à-dire de l’argent en circulation. Cette contraction de la masse monétaire porte un nom : la déflation.

La déflation signifie une paupérisation des ménages. C’est exactement ce qui est en train de se produire un peu partout. En Grèce, les salaires, y compris ceux de la fonction publique, ont diminué ; au Portugal, même les classes moyennes commencent à fréquenter les organisations caritatives destinées normalement aux plus démunis ; et même chez nous, en France – l’avons-nous remarqué ? – fleurissent, ici et là, des officines d’achat et de vente d’or : les particuliers vendent ainsi leurs bijoux de famille simplement pour survivre.

La politique de l’offre mène tout droit à la dépression déflationniste. Obama, aux États-Unis, l’a compris, et s’efforce – péniblement car il y a des résistances – de prendre des mesures anticycliques. En Europe, par contre, la BCE et les états, emmenés par l’Allemagne, encore dominée par le traumatisme que fut l’hyperinflation des années 20, se focalisent sur un risque qui n’existe pas, celui de l’inflation, et surprotègent l’euro, avatar du défunt mark, au prix d’un étranglement des ménages.

Cette politique suicidaire sur le plan économique (elle aggrave la déflation) est également délétère sur le plan social : les grèves générales se succèdent en Grèce, et il y en a eu une récemment en Belgique.

L’obsession de la réduction de la dette publique, générale chez tous les candidats à la présidentielle (sauf un), est donc une erreur grossière. Ce qu’il faut combattre, c’est le possible effondrement des économies dans un gouffre déflationniste. L’inflation ne menace pas, la pauvreté si. Il faut en revenir à la relance par la demande. Back to Keynes.

 

 

Jean-François Vincent

 

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Pierre Windecker

    Pierre Windecker

    02 mars 2012 à 15:39 |
    Voilà des choses qu'il est bon de lire et de se rappeler.
    En ce qui concerne la dette publique, le monatérisme nous a, je crois, préparé une machine infernale. la politique systématique de baisse des impôts, en particulier pour les plus riches, a conduit la dette publique à un niveau certes en lui-même supportable, et qui ne devrait pas devenir notre unique obsession, mais qui empêche peut-être de mener des politiques contra-cycliques qui soient vraiment à la hauteur de la situation... Ce n'est pas une raison pour suivre les exigences d'A. Merkel, bien sûr.

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