Poutine populaire en France ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 22 octobre 2016. dans Monde, La une, Politique

Poutine populaire en France ?

Depuis quelque temps déjà, un phénomène qui peut apparaître comme extrêmement curieux se développe au sein de certains segments de la classe politique et de l’opinion publique françaises : une montée de la popularité du dictateur nationaliste russe Vladimir Poutine. Et ceci malgré l’agression (déjà ancienne) contre la Géorgie, l’annexion de la Crimée et maintenant les bombardements en Syrie, surtout sur Alep, correspondant à la volonté du chef russe de soutenir à bout de bras le régime du sanguinaire Bachar El-Assad, pour des causes sur lesquelles nous serons amenés à revenir. Je vais devoir évoquer les manifestations, les causes, les conséquences politiques et enfin géopolitiques (régionales et mondiales) de ce phénomène – dangereux jusqu’à un certain point pour la paix du monde.

D’abord, en ce qui concerne les manifestations de cette popularité (certes relative) de Poutine, on peut constater un croisement de soutiens à son égard dans notre pays. Il s’agit en premier lieu de celui du Front National de Marine Le Pen, dont le parti est assez largement financé – au nom du nationalisme partagé par Russie Unie et le parti frontiste – par les banques russes, à la demande expresse de Poutine. On a en second lieu le soutien du Parti De Gauche de Jean-Luc Mélenchon et d’une fraction du Parti Communiste – en rapport avec l’idée que la Russie de Poutine constituerait une espèce de « contrepoids » face à « L’Empire américain » (« l’atlantisme ») et à ses alliés « sionistes », comme à l’époque de l’URSS. Enfin, même au sein de sympathisants de la droite classique, un certain nombre de « politiques » et d’électeurs potentiels sont fascinés par la personnalité de Vladimir Poutine.

Ensuite, pour bien cerner les causes de la montée de cette popularité, il faut commencer par remonter de plusieurs décennies dans le temps. Une partie de l’opinion publique française regrette l’époque de la Guerre froide, dans la mesure où tout semblait simple : on était soit pro-américains (capitalisme libéral, économiquement et politiquement), soit pro-soviétiques ; ce qui évitait de se poser des questions de « complexité », puisqu’il fallait choisir son « camp » (celui du « bien » contre celui du « mal »). Pour de nombreux anciens (ou actuels) électeurs communistes (ou influencés par lui), ou du Front De Gauche en général, la Russie de Poutine est toujours vue – dans le cadre d’un réflexe de type pavlovien – comme une sorte de prolongation de ce que fut l’URSS jusqu’au début des années 1990. Plus étonnante – à première vue – semble être la popularité de Poutine dans l’électorat du Front National. Et pourtant, en réfléchissant un peu, on comprend que l’image d’autorité du chef russe séduit des nationalistes français en mal d’autoritarisme dans une société française travaillée par le message du « Tous pourris ! », comme du « Qu’ils s’en aillent tous ! » de Jean-Luc Mélenchon, qui dérive de plus en plus vers le nationalisme.

Puis, au niveau des conséquences politiques de cette montée de la popularité du chef russe (on dirait, pour la France, de type bonapartiste), des faits très graves se sont déjà produits et continuent de s’affirmer. Il y a une première chose à rappeler : le fait incontestable que, dans un premier temps, Poutine, ancien membre du KGB, et mis en orbite par Boris Eltsine, apparut vite, en Russie et notamment en France, comme un homme déterminé qui allait soigner le sentiment d’humiliation des russes après l’effondrement de l’URSS, donc de l’empire terrestre qu’avait constitué autour d’elle la Russie. Mais, progressivement, ce redressement de l’image de son pays se transforma, avec Poutine et ses soutiens, en un nationalisme autoritaire, avec les tentatives de conquêtes russes sur certains territoires de la Géorgie, en Ukraine et bien évidemment avec l’annexion de la Crimée. Je signale au passage que, contrairement à ce que prétendent ou disent à tort un certain nombre de personnes, la Crimée – même si elle comprend des russophones – ne fut jamais russe, mais fit partie seulement de l’empire soviétique ! Il y a donc là une imposture qui fut mise à jour lors du pseudo-référendum (avec bourrages d’urnes) lorsque Poutine obtint le rattachement de cette région stratégique à la Fédération de Russie. Il est plus que probable que si le référendum avait été libre, jamais le dirigeant russe et ses nomenklaturistes n’auraient pu obtenir son rattachement à leur nation. Pourquoi cet intérêt pour la Crimée ? Tout simplement en raison de la présence de la flotte de guerre russe, notamment à Sébastopol, sur la Mer Noire, permettant à la Russie d’accéder à la Méditerranée, par l’intermédiaire des Dardanelles. Par la suite, plus grave encore à terme, une connexion inquiétante s’effectua entre le nationalisme poutinien, les courants intégristes de l’Église orthodoxe et le soutien des nostalgiques du néo-stalinisme, en rapport avec le retour en force du pays sur la scène internationale.

Ensuite, pour ce qui est des conséquences géopolitiques régionales, Poutine poussa progressivement ses pions en profitant du large désengagement américain sous l’administration démocrate d’Obama, dû aux errements catastrophiques de l’ère Bush, tout particulièrement en rapport avec la Seconde guerre d’Irak. Ce désengagement fut particulièrement sensible au Moyen-Orient, ce qui laissa le champ libre à l’aventurisme de la politique poutinienne. C’est cela qui explique d’abord le peu d’énergie que Poutine mit à lutter contre la secte totalitaire terroriste sunnite de Daesh (contrairement aux troupes de la coalition : Kurdes, armée irakienne, aviation occidentale). Le dictateur russe préféra soutenir le régime sanguinaire du syrien Bachar el-Assad (actuellement responsable de plus de 300.000 morts dans son propre pays !), et ceci au moins pour trois raisons essentielles. Il y a la volonté de garder les ports syriens de Lattaquié (port militaire) et celui de Tartous (port commercial), permettant à la Russie d’avoir des bases en Méditerranée, donc d’accéder aux « mers chaudes », vieux rêve russe depuis la tsarine Catherine II. N’oublions pas aussi la vente d’armes au régime de Bachar el-Assad. Et pensons également à la crainte de voir l’opposition syrienne renverser le régime de ce dernier, ce qui pourrait remettre en cause les intérêts russes dans ce pays ; voilà d’ailleurs pourquoi Poutine bombarde Alep actuellement, aussi bien pour ce qui concerne les combattants non djihadistes que pro-djihadistes (qu’il a favorisés, en réalité) et les populations civiles.

Enfin, pour en terminer avec cette chronique, au niveau de la géopolitique mondiale, Poutine sait très bien qu’il n’a pas les moyens militaires de rivaliser avec la puissance américaine. Il est donc amené à utiliser très largement le bluff et la peur, en faisant dire par les médias de son pays (qu’il a placés sous sa botte, en muselant l’opposition démocratique) qu’une « troisième guerre mondiale » va arriver, allant jusqu’à évoquer la nécessité de penser aux abris nucléaires… Eh bien, non. Même une guerre conventionnelle, donc non nucléaire, est impossible (dans les conditions actuelles), étant donné le niveau de délabrement de l’armée russe et l’état de l’économie de ce pays – qui peine à vendre ses hydrocarbures à des prix tout juste médiocres, en fonction de l’état du marché mondial. La Russie apparaît donc aujourd’hui (comme d’ailleurs à la fin de l’époque soviétique) comme une sorte de colosse (relatif, certes) aux pieds d’argile, arc-bouté sur la médiatisation de Vladimir Poutine, son « Monsieur muscle » aux yeux de l’opinion mondiale la moins formée et la moins bien informée…

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (9)

  • Martine L

    Martine L

    22 octobre 2016 à 13:35 |
    En rebondissant sur votre titre, ce qui pourrait aussi s'observer dans cette popularité active ou passive, c'est ce que veut dire aux gens l' image choisie par vous, qu'on pourrait mettre en face d'une de ces photos actuelles d'un F Hollande si peu « chef », quand il n'est pas mis en valeur – euphémisme... L'opinion – réalité, ou fantasmes, ou les deux – Ricoré politique, voit dans notre exécutif, tout sauf de l'autorité, du mou, du « qui n'en a pas ». L'autre, on ne veut en voir que le contraire : du mâle, du dur, du « qui en a », sans compter l'association Poutine – grand pays, grande puissance ; ça tombe d'autant mieux que c'est accolé à des images de guerre, d'avancée d'armées, de supposées réussites. Le reste, la géopolitique, le fond des choses, on ne prend pas le temps de le savoir. Par ailleurs, ce transfert sur une image paternelle, sauce père fouettard, est d'autant plus forte qu'il s'agit de repousser Daech, l'image du mal et la menace à nos portes ou dans nos murs. - les petits cochons, le loup, la maison en pierre tellement plus poutinienne qu'hollandienne... Quand les gens sont interrogés sur le bien fondé de la participation ( ou d'ailleurs l'initiative) des armes françaises sur les fronts du Moyen Orient, c'est tiède en enthousiasme, mais confier le travail à une grande puissance, via Poutine, c'est ok. Déléguer une action à un prétendu fort ; voilà sans doute ce qui parle à nos p'tits en cour de récré.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      23 octobre 2016 à 14:00 |
      Je suis tout à fait d'accord avec le contenu de votre commentaire. Dans nos sociétés, au sein desquelles les médias (notamment télévisuels) se sont de plus en plus emparés du pouvoir sur les esprits - et ceci avant tout pour des raisons plus commerciales (d'audimat) que politiques -, les "représentations" des gens organisant bien davantage leurs choix, fondés sur des impressions, que les réalités tangibles. François Hollande a subi au moins cinq phases de hollandbashing alors que Poutine, servi par une allure patibulaire, mais "d'autorité" de "Monsieur muscle", a su profiter du sentiment d'humiliation du peuple russe à la suite de l'effondrement de l'empire soviétique. En somme, pour une partie des Français, François Hollande est une "couille molle" alors que Vladimir Poutine, c'est certain (y'a qu'à le regarder...), lui, "il en a" - comme vous l'avez très justement dit... !! Pauvre époque, pauvres peuples, manipulés pour faire de l'argent avec du papier et des ondes, surtout à l'époque de la concurrence d'internet...

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        23 octobre 2016 à 15:32 |
        Je crois néanmoins qu'il y a une différence entre la France et la Russie. La Russie n'a aucune mémoire démocratique : c'est un régime qu'elle n'a jamais connu. En France, seuls les extrémistes (même si maintenant ils avoisinent les 30%) aspirent à l'autoritarisme; en Russie, il n'est pas nécessaire d'être "facho" pour souhaiter un homme fort. La "force" d'un "petit père du peuple", c'est toujours ce que les Russes ont eu et c'est toujours cela même qu'ils souhaitent...

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        • bernard péchon pignero

          bernard péchon pignero

          23 octobre 2016 à 18:11 |
          JFV a tout a fait raison (comme dab) concernant le goût historique des Russes pour les hommes forts. Avec le temps et la mondialisation, il semble que ce penchant ait tendance à évoluer. Il faut lire Vie et Destin de Grossman pour comprendre qu’à côté de Staline, Poutine est un enfant de chœur. Mais la messe n’est pas dite pour autant. En revanche il est assez constant qu’en période de doute ou de crise, les plus défavorisés accordent un prestige particulier à des hommes réputés forts. Les Français sont assez coutumiers du fait. Les gros bras ou les grandes gueules ont d’autant plus leurs faveurs qu’ils n’exercent pas chez nous. Concernant « notre » président, qui ne semble plus mériter son sobriquet de « flanby », je suis étonné que J.L.L reprenne, même entre guillemet et évidemment pas à son compte, une qualification aussi impudique. Elle ne me parait pas refléter l’idée prédominante que ceux de ses compatriotes qui le détestent se font de lui. Je ne pense que ce soit sa virilité qui soit mise en cause. Aujourd’hui, plutôt sa duplicité que ses atermoiements. Par ailleurs, simple remarque à l’occasion de cette chronique dont ce n’est pas le sujet, il est étonnant de constater le peu d’échos que nos médias réservent à l’idée que l’on se fait de François Hollande à l’étranger et en particulier de sa politique étrangère. On n’est pas obligé de l’approuver mais elle semble passer pour plutôt vigoureuse. Il s’agit sans doute plus d’obstination que de muscle.

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          • Martine L

            Martine L

            23 octobre 2016 à 18:31 |
            Homme supposé fort, ici, prétendument faible, là ; jamais sans doute l'emprisonnement des représentations longuement cuisinées par les média et les réseaux sociaux, n'aura été aussi fort ( du lourd !). Diantrement dangereux, tout ça pour l'étiage démocratique

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        • Jean-Luc Lamouché

          Jean-Luc Lamouché

          23 octobre 2016 à 17:27 |
          Je suis d'accord avec votre commentaire, JFV. Les seuls moments de leur Histoire pendant lesquels les Russes ont pu espérer connaître un développement de la démocratie dans leur pays furent la période allant de Février à Octobre 1917 (Octobre non compris, bien sûr !) et lorsque Gorbatchev tenta de transformer l'URSS - avec la "Perestroika" et la "Glasnost" - en une sorte de mutation progressive du néo-stalinisme au socialisme démocratique. Malheureusement, dans les deux cas - et pour des raisons diverses -, cela ne put aboutir...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    22 octobre 2016 à 13:14 |
    Pour illustrer votre chronique – à laquelle je souscris entièrement – je voudrais vous citer deux exemples concrets qui montrent l’ambigüité paradoxale des soutiens de Poutine.
    D’abord un ex-soviétique, orthodoxe fervent passé à l’ouest, que j’ai connu dans les années 90, alors que j’étais moi-même diacre à la cathédrale Saint Alexandre Nevski, à Paris. Il me brossait le portrait du dirigeant idéal pour la Russie : un homme fort, patriote, non communiste évidemment, quelqu’un qui redonnerait force et courage à un pays humilié par l’éclatement de l’empire ; bref un portrait robot de Poutine, dix ans avant son ascension…
    Deuxième exemple : Danielle Bleitrach, une amie FB, archéococo façon Gaston Plissonnier et toujours inscrite au PCF. Elle soutient Poutine sur tout : la Crimée, l’Ukraine, la Syrie…en vertu de l’adage si véridique : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Poutine est contre l’Amérique et l’occident ; qu’importe s’il ressemble de plus en plus à ces fascistes que les communistes ont si souvent pourfendus !
    Fusion étrange des fantasmes extrêmes de gauche comme de droite, comme si, d’un côté comme de l’autre, l’ennemi absolu était cette démocratie bourgeoise, mollement assoupie dans son consumérisme et fétichiste d’un état de droit, méprisé parce que réputé faible.

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    23 octobre 2016 à 23:14 |
    En ce qui concerne Poutine, le citoyen que je suis a déjà jugé ! Quant à l'historien, ce qu'il a bien compris, c'est le fait qu'une structure politique qui pourrait s'avérer terriblement dangereuse est en train de naître en Russie depuis quelques années, combinant l'autoritarisme, le nationalisme, et les pires tendances de l'intégrisme de l'Eglise orthodoxe, tout cela avec le soutien des néo-staliniens archaïques nostalgiques de ce qui fut la domination de type coloniale de l'ancien empire soviétique...

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  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    23 octobre 2016 à 21:24 |
    L'histoire jugera. Trop tard évidemment.

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