Qui a « tué » Jean Jaurès en 2016 ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 05 novembre 2016. dans La une, Politique

Qui a « tué » Jean Jaurès en 2016 ?

Il y a aujourd’hui une incontestable actualité de la pensée de Jean Jaurès, et ceci à plusieurs niveaux. D’abord parce qu’une grande partie de ce que l’on a appelé « la synthèse jaurésienne », alliant démocratie politique, économique et sociale fut réalisée en France (au moins depuis 1945) même si certains de ses aspects peuvent (ou non) sembler actuellement en difficulté. Ensuite, par rapport au message essentiel qu’avait développé le grand tribun socialiste, et qui était triple : unité des différents courants des gauches socialistes, sa formule célèbre comme quoi « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène » et enfin son non moins fameux « il faut aller à l’idéal en passant par le réel ». Or, le spectacle donné de nos jours par les gauches montre à quel point ces différentes idées de Jaurès sont plus qu’en danger et ceci pour de multiples raisons et en fonction de plusieurs responsabilités. C’est cela que je vais tenter à présent d’analyser dans le cadre de cette chronique.

En quoi une grande partie de la synthèse jaurésienne sur la nécessité de faire cohabiter « démocratie politique, économique et sociale » a bien été réalisée depuis la Libération et demeure actuelle ? Je vais me limiter à quelques exemples. Sur le plan politique, malgré la crise profonde de notre démocratie représentative et la très nette insuffisance de la démocratie participative, la France n’en demeure pas moins, dans le cadre de ses institutions fondées sur une sorte de « monarchie républicaine », un pays de libertés et de droits de l’homme – par comparaison avec la plus grande partie des autres nations. Au niveau de la démocratie économique et sociale, bien qu’il y ait environ huit millions de personnes qui souffrent des conséquences de la crise, notre « modèle social » et nos « droits sociaux » – à certains égards écornés – restent parmi les plus élaborés au monde, certes en même temps les plus coûteux. Des avancées ont même été réalisées depuis mai-juin 1981, qu’il est, je pense, inutile de rappeler ici.

En ce qui concerne l’unité des gauches, elle n’a jamais été autant remise en cause qu’aujourd’hui. A beaucoup d’égards on pourrait se croire – toutes proportions gardées – à l’époque de la Guerre froide entre l’Est et l’Ouest, voire à celle des années 1920. A tel point qu’une implosion des différentes gauches est possible, et même un émiettement qui les ferait ne plus compter politiquement pendant un temps sans doute assez long à la suite d’une défaite (collective) bien plus grave qu’en avril 2002… La situation est d’autant plus grave que l’on semble en situation d’aller vers une rupture entre une gauche de plus en plus favorable à la globalisation (un nouveau type d’internationalisme sous la forme d’une « mondialisation de gauche » ?), quelque part entre François Hollande, Manuel Valls, Emmanuel Macron, et une autre tentée par le souverainisme, voire tout récemment par le nationalisme, autour de Jean-Luc Mélenchon (reprenant certains thèmes se rapprochant de plus en plus de ceux du Front National, y compris sur l’immigration). Et que faire d’Arnaud Montebourg, des frondeurs, des autres candidats de « l’aile gauche » du Parti Socialiste pour les futures primaires, et des écologistes d’Europe Écologie Les Verts ? Il faut ajouter qu’au niveau économique et social, la cassure est caricaturale à l’intérieur des gauches. En effet, il y a d’une part ceux qui ont accepté de tenter de gouverner en période de crise (dans le cadre d’une faible croissance) et qui furent très largement avalés par le « réel » dont parlait Jaurès, l’ancien « peuple de gauche » continuant à exiger du rêve ; et d’autre part il y a ceux que l’on peut qualifier sans hésitation de gauches d’opposition et qui restent dans des rêves (« l’idéal » jauressien) parfois archaïques et déconnectés du réel.

Pour sortir de cette tenaille, l’ensemble des gauches refondées – faudra-t-il une déroute sans précédent en 2017 afin que cela puisse commencer à s’élaborer ? – devraient retrouver l’esprit jauressien d’abord sur le plan de la mise en place progressive d’un nouveau « logiciel » (commun ?) tenant compte à la fois de « l’idéal » et du « réel », afin de faire front face à la montée du populisme d’extrême droite (mais aussi de gauche) et à la radicalisation de la droite classique. Mais, il est probable que cela ne se fera pas… En effet, il se peut – et il est même probable – que celles-ci éclatent, en rapport avec ce que j’ai signalé plus haut, dans le cadre d’une recomposition politique générale (de même d’ailleurs pour « les droites », telles qu’elles avaient été décrites dans la longue durée historique par René Rémond), entre mondialistes et nationalistes. Si ce phénomène se produisait, ce serait bien plus qu’une mutation politique pour notre pays : une véritable révolution, puisqu’il y aurait de plus en plus de points communs entre une partie de la gauche de gouvernement actuelle, le centre, et les éléments de la droite demeurant républicaine, qu’avec la partie de la gauche devenue souverainiste et nationaliste ! Si cette révolution se produisait, en rapport avec une continuation éventuelle de la montée du Front National, « la gauche », cette expression que la France avait inventée dès les débuts de la Révolution de 1789 et qui fut reprise progressivement dans le monde entier, aurait vécu. Certains pourraient dire alors qu’entrant vraiment ainsi, dans le domaine politique, au sein du XXIe siècle, ce serait là un changement de paradigmes (de modèles) permettant de clarifier enfin une situation que nous connaissons en réalité depuis assez longtemps et dans laquelle, pour un nombre de plus en plus considérable de nos compatriotes, les repères traditionnels sont entièrement troublés…

 

Jean Jaurès, Jean-Pierre Rioux, Éditions Perrin, 2008, 352 pages

Jean Jaurès Discours et conférences, Éditions Flammarion, 2014, 300 pages

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (5)

  • Marie jose coulon

    Marie jose coulon

    13 novembre 2016 à 20:39 |
    Un grand merci ... pour cette invitation à vous lire cher Jean-Luc... très riche cet article ... aussi merci de me permettre le temps de lire avec attention vos propos , en vous renouvelant mes remerciements .

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    06 novembre 2016 à 13:00 |
    Votre propos semble vouloir s'interroger sur ce qu'on peut effectivement nommer la « synthèse de Jaurès », ce réel qui doit cohabiter avec l'idéal. Dans le « discours à la jeunesse de 1903 à Albi », que chaque citoyen de Gauche pourrait garder sous son oreiller dans ce tournant 16 /17, il dit : «  aller à l'idéal et comprendre le réel », ce qui s' analyse par l'ordre des priorités, l'idéal et les valeurs ayant prévalence sur l'existence, la contingence d'un réel, en position subalterne. C'est peut-être là, qu'on distingue dans toutes les époques, l'homme de gauche de tous les autres, notamment ceux de Droite. Sachant, du coup, que dans la pensée de Jaurès, les ailes ne sont pas coupées, et que l’atterrissage, s'il peut être douloureux, ne tue pas. En relisant l'homme d'Albi, on ne peut que sourire en faisant plagier sa maxime par notre Gauche de Gouvernement, du genre : «  être dans le réel et jeter un œil de temps à autre sur l'idéal », mais là, on est évidemment dans la caricature... A vous lire, on se demande qui, aujourd'hui se rapprocherait de cette synthèse Jauressienne, à moins que de son échec ? Un Centre du type Macron, et son ni droite, ni gauche, que quoi qu'on dise, il représente de plus en plus ? Un Bayrou tenant, mine de mine, de la 3ème force d'antan ? Notre Gauche de gouvernement toute entière ? et particulièrement la Hollandiste qui tient compte du réel et de ses contraintes plus souvent qu'à son tour, au dire notamment de ses contempteurs... on pourrait même élargir à toute équipe aux affaires, et la Droite républicaine, en ce cas aurait une place dans le tableau. Mais, si nous conservons un prisme de gauche, Mélanchon qui concentre votre colère, n'est-il pas lui aussi une Gauche de Gouvernement, destiné au mariage réel / idéal, et destiné à l'assumer  ? et dans la démarche analytique partant de la matrice d'origine jauressienne, ne pourrait-on considérer comme purement « idéalisants », que des Notre Dame des landes , jumelés avec des Nuits debout ? Pour conclure et tenter de répondre à la question de votre titre, ceux qui «  ont tué Jaurès » en 2016 ( à gauche, bien sûr), seraient donc : tous, à des titres différents, à moins que : personne, en vous accordant un réel qui couvrirait davantage l'horizon – soupirs !!! et là, on reste dans le Hollandisme de caricature, à moins qu'on considère que la Gauche se doive d'attraper toujours un bon bout d'idéal, et, là, on attend, en espérant ...

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      06 novembre 2016 à 13:20 |
      Très juste analyse : refuser le réel au nom de la pureté révolutionnaire revient à se condamner à une protestation stérile. Cela a toujours été - et c'est encore - le lot d'une extrême gauche (NPA, LO) tombée à des scores microscopiques...à cet égard, Mélenchon, en dépit de sa radicalité, se situe quand même du côté des partis potentiellement de gouvernement, ou, en tout cas, aspirant vraiment à gouverner.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 novembre 2016 à 13:28 |
    Il y a toujours eu, au sein du socialisme français, un clivage fondamental entre ceux qui voulaient faire la révolution par les urnes (Jaurès) et ceux radicalement hostiles à ce qu’ils appelaient péjorativement le « participationisme » (Guesde). Le même clivage s’observa, après le congrès de Tours de 1920 et jusqu’au Front Populaire, le PCF n’accordant à Blum qu’un « soutien sans participation ». L’adhésion aux institutions démocratiques – bourgeoises ! – était, en effet, perçue comme une compromission, voire une récupération par les forces du grand capital, portant atteinte à la pureté révolutionnaire.
    La configuration politique présente n’est pas si différente, si l’on remplace « grand capital » par « mondialisation néo-libérale » : Pour Mélenchon et l’ultra gauche, le PS, Hollande en tête, a été récupéré par les tenants de l’économie de l’offre. S’allier avec eux serait déchoir. Un peu comme, dans les années 50, pour les communistes, se joindre à un gouvernement présidé par Guy Mollet, compromis avec les centristes du MRP et, par surcroit, embourbé dans la guerre d’Algérie, aurait équivalu à une trahison. Le réformisme, hier comme aujourd’hui, signifie, qu’on le veuille ou non, le deuil de la révolution.
    Mais la situation actuelle est plus complexe que celle des années 50. La stratégie de « troisième force », qui décidément a votre suffrage, rejetait dans les limbes le PC et un RPF gaulliste qui n’avait rien à voir avec ce qu’est maintenant Le Front National. Ce que vous proposez ressemblerait plutôt à la große Koalition qui a réuni, en Autriche, l’ÖVP (démocrate chrétien) et le SPÖ (social démocrate) en vue de contenir le FPÖ (le parti d’extrême droite de Jorg Haider)…et qui fit le lit de la schwarz-blaue Koalition (ÖVP-FPÖ) sous la houlette du démocrate-chrétien Wolfgang Schlüssel. Le FPÖ, loin d’être contenu, n’avait fait que croitre…
    Il y a de grands risques pour que l’alliance des mondialistes modérés que vous suggérez, ne fasse qu’exacerber les pulsions nationalistes (et xénophobes) d’un FN, qui - par hypothèse, Les Républicains ayant volé en éclats - serait désormais coalisé avec la fraction extrémisée de l’ancienne « droite classique ». Gare à l’ « alternance » qui, peut-être, suivrait…

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      05 novembre 2016 à 14:44 |
      Permettez-moi d'exprimer mon désaccord quasi-total avec votre commentaire, avant tout parce que je suis historiquement persuadé que - si le Front National continue sa montée (et peut gagner en 2022 et non en 2017 - sauf événements imprévisibles) - le clivage traditionnel entre le "gauche" et la "droite" éclatera au profit de celui entre "mondialistes" et "nationalistes". Vous faites un anachronisme par rapport à mon analyse lorsque vous évoquez "La Troisième force" de la IVème République, tout simplement parce que nous sommes en 2016 et non plus entre 1944 et 1958. Une véritable "révolution" avait eu lieu en 1969 lorsqu'une partie importante de l'humanité vit, de la Lune, le premier "Clair de terre" - en couleurs -, avec notre petite "planète bleue", d'apparence si fragile au sein de l'Univers. C'est cette "révolution" globale qui deviendra de plus en plus le facteur d'affrontement politique fondamental entre ceux qui veulent se projeter vers un avenir ouvert (avec les bras vers l'avant) et ceux qui voudront revenir au passé (avec les bras vers l'arrière, en montant encore plus de murs). Pour moi - et je ne suis pas le seul -, l'avenir du politique est déjà là, même si la maturation du "temps" n'est pas encore suffisante pour qu'une majorité de nos compatriotes (notamment) en aient conscience...

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