Racines d'Actu : Le populisme en France

le 10 décembre 2016. dans France, La une, Politique, Histoire

Racines d'Actu : Le populisme en France

Le terme de « populisme » est de plus en plus utilisé aujourd’hui, aussi bien chez les sociologues et les politologues que dans le domaine médiatique. Ajoutons que cela ne concerne pas uniquement la France, mais la plupart des pays européens et même occidentaux depuis la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines et les menaces sur les démocraties autrichienne et italienne, même si le danger extrémiste vient d’être endigué (provisoirement ?) dimanche dernier en Autriche. Je verrai d’abord – en me limitant donc à l’exemple français – en quoi cette expression est bien différente de celle de « populaire » et par quoi elle se manifeste (ses causes) ; puis quelles furent les différentes vagues de populismes dans l’histoire de notre pays depuis le XIXe siècle ; ensuite, pour terminer, je serai amené à me demander si populisme et extrême droite sont des concepts entièrement synonymes et s’il n’y a pas également, de plus en plus, la montée d’une forme de populisme issue de l’extrême gauche.
En France, quand on pense à populaire, la première référence qui vient à l’esprit est celle du Front populaire. Or, le populisme, même s’il contient le terme de « peuple », ne correspond absolument pas à l’essor d’un mouvement de revendications populaires comme le furent celles des années 1936-1938. En effet, politiquement, alors que le Front populaire était issu de ce que l’on appela plus tard « le peuple de gauche », le populisme est un phénomène beaucoup moins identifiable politiquement, même s’il fut essentiellement capté par l’extrême droite frontiste de Jean-Marie Le Pen puis par sa fille Marine. Ce que l’on trouve à la base du populisme, c’est le rejet global des « élites » politico-médiatiques et accessoirement d’ailleurs (car on ne les perçoit pas bien par des noms incarnés) financières, fondé sur le « Tous pourris » (slogan qui fut l’un des éléments phares du Front National) et l’idée que les « politiciens » ne s’occupent pas des « vrais problèmes des vrais gens » (traduisez : les miens… !), en liaison avec l’essor de l’individualisme. Cette vision désabusée et bien trop généralisatrice concernant la corruption (qui a toujours existé et existera toujours, tout en nécessitant une lutte acharnée contre elle), entraîne, sur le plan politique, soit l’abstention lors des élections (par désenchantement), soit avant tout la montée de l’extrême droite. Ce rejet des élites s’incarne – en les court-circuitant – dans la recherche d’un « homme providentiel » rejetant toutes les structures intermédiaires de la société républicaine, à travers ce que l’on nomme la demande expresse de « verticalité » (en fonction de peurs multiples), faisant ressortir une tradition politique française liée à ce que furent le bonapartisme et le gaullisme – à partir de 1958.

Bien que nos compatriotes pensent massivement que leur dénonciation du « Tous pourris ! » serait une nouveauté (depuis une trentaine d’années), il convient de remonter le temps afin de retrouver, dans notre histoire, d’autres moments où le populisme s’exprima politiquement, en période de crise multiforme. On pense d’abord à l’époque du général Boulanger, puis au scandale de Panama (tous les deux vers la fin du XIXe siècle), ensuite aux troubles qui suivirent l’affaire Stavisky (en 1934), et enfin à l’essor du poujadisme (sous la IVème République). Quelques mots, donc, à propos de ces quatre moments qui agitèrent notre vie politique. D’abord, un mouvement politique coalisant l’extrême droite et l’extrême gauche se structura autour de la personnalité du général Boulanger, entre 1886 et 1889. En rapport avec les idées nationalistes de ce dernier, et précisément en partant d’une affaire d’espionnage liée à l’Empire allemand, tous les mécontents se déchaînèrent contre la IIIème République : « la Gueuse » (pour les extrémistes de droite) et « la république bourgeoise » (pour les extrémistes de gauche, tels les blanquistes)… En fait, comme on le voit, il n’y avait pas de cohérence possible dans le boulangisme afin de savoir ce qu’il fallait mettre à la place de la IIIème République. La seule unité de ce mouvement (qui eut de nombreux députés) se résuma dans quelques slogans : « A bas les voleurs ! » et « Sortez les sortants ! » (pour les députés) ; il s’agissait donc avant tout d’un antiparlementarisme voulant « renverser la table » par principe – selon l’expression utilisée aujourd’hui.
Ensuite, un scandale éclata au moment du percement du canal de Panama, en liaison avec des fonds français, révélant une affaire de corruption ayant mis en cause des industriels et certains hommes politiques français de la IIIème République. Ce scandale empoisonna l’atmosphère de la vie politique française entre 1888 et 1893 et entraîna une nouvelle vague d’antiparlementarisme inouïe dont profita l’extrême droite (essentiellement autour d’Édouard Drumont, journaliste antisémite à la tête du quotidien La Libre Parole). Puis, des ingrédients assez comparables à ceux qui s’étaient structurés autour de l’affaire du scandale de Panama se retrouvèrent lors de l’affaire Stavisky (en 1934). Ce dernier était un escroc (qui se trouvait être juif), qui entraîna, à la tête du Crédit municipal de Bayonne, une fraude avec détournement de fonds – provoquant la ruine de nombreux petits (pas seulement d’ailleurs) épargnants. Ce qu’on appela « l’affaire Stavisky » éclata au grand jour en janvier 1934 révélant des compromissions de personnalités du monde financier et de la politique. Elle se termina par le suicide (ou bien l’assassinat ?) de l’escroc en question le 8 janvier 1934, puis par une terrible offensive antiparlementaire (encore !) et antisémite de l’extrême droite contre la IIIème République débouchant sur la célèbre journée du 6 février 1934 lorsque les royalistes des « Camelots du roi » – notamment – tentèrent de marcher sur le Palais Bourbon, c’est-à-dire la Chambre des députés… ! Enfin, la France connut une autre poussée de fièvre populiste sous la IVème République avec le poujadisme, précisément de 1953 à 1958. Pierre Poujade, qui en fut le chef, était un libraire-papetier originaire du Lot (habitant à Saint-Céré). Il prit la tête, face à une république faible institutionnellement, d’un mouvement d’abord syndical, l’UDCA (Union De Défense des Commerçants et des Artisans), puis politique, qui finit par obtenir 52 députés lors des élections législatives de 1956, dont un tout jeune homme, qui s’appelait… Jean-Marie Le Pen. N’hésitant pas à faire le coup de poing, l’idéologie poujadiste annonçait, à certains égards, celle du futur Front National : aspects protestataires contre les élus, appel à l’identité française (vue comme menacée par l’immigration et l’Europe) et dénonciation du fisc (pression sur les classes moyennes traditionnelles). C’est en 1958, avec le retour du général de Gaulle, que le poujadisme, en se ralliant à lui, disparut, même si certaines de ses tendances (radicales) allèrent vers l’extrême droite.
Il est parfaitement clair qu’aujourd’hui il y a avant tout un populisme d’extrême droite, à travers le Front National, des groupuscules divers (comme le Bloc Identitaire, etc.), tout en signalant que le populisme peut aussi se situer d’une manière basique en dehors des mouvements politiques susdits. De plus, on a vu apparaître depuis quelques années une sorte de « populisme » issu d’une partie de la gauche autour de la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, bien que les militants qui le soutiennent et le public qu’il attire dans ses meetings (en tout cas pour l’instant) soient constitués essentiellement de « bobos » et non pas de personnes issues des catégories populaires. Jean-Luc Mélenchon présente en effet, dans sa personnalité, des caractéristiques de base du populisme. D’abord, il développe une sorte de « culte du chef » (malgré ses idées de « constituante » et de VIème république). Il y a ensuite son slogan – utilisé il y a quelques années – du « Qu’ils s’en aillent tous ! » (décalcomanie du « Tous pourris ! » du Front National, et même du « Sortez les sortants ! » de l’époque boulangiste). Enfin, et cela est d’autant plus surprenant qu’il en vient lui-même (il fut ministre), il pratique, comme l’extrême droite, une violente dénonciation du « système » (ce qui est lié aux points précédents) et de « l’oligarchie européenne ». Ce qui est certain, c’est que, comme d’habitude dans notre histoire, cet essor des populismes – qui fait que Marine Le Pen pourrait gagner les élections présidentielles dès 2017 (François Fillon ayant développé une politique sociale et morale perçue comme « réactionnaire ») – devient actuellement un danger mortifère pour notre démocratie, certes à refonder, mais certainement pas à massacrer…

Le boulangisme, Jean Garrigue, PUF, Coll. Que sais-je ? 1992, 127 p.
Le scandale de Panama, Jean-Yves Mollier, Fayard, 1991, 564 p.
L’affaire Stavisky, Denis Bon, Éditions De Vecchi, 2006, 173 p.
Le mouvement Poujade, Romain Souillac, Presses de Science Po, 2007, 415 p.
Le Front National de 1972 à nos jours : le parti, les hommes, les idées, Valérie Igounet, Le Seuil, 2014, 495 p.

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    10 décembre 2016 à 13:05 |
    Je n’ai pas grand chose à ajouter à votre brillante évocation historique, si ce n’est deux remarques.
    L’une philologique. Le mot et la notion apparaissent à la fin de la république romaine : « popular » signifie à la fois « populaire » et « populiste ». Les populares – dont le plus éminent ne fut autre que César – s’opposaient aux optimates (litt. les meilleurs), l’aristocratie sénatoriale. Les populares prétendaient défendre le populus (peuple au sens de plèbe) sans pour autant en faire partie (César lui-même était issu de la classe sénatoriale). Leur but était, en réalité, une restauration monarchique, déguisée en sauvetage de la république, anti-pluralisme donc sous couvert d’une défense des défavorisés.

    Deuxième remarque, cette fois-ci de l’ordre de la science politique. Comme le souligne Jan-Werner Müller dans un livre (« Qu’est-ce que le populisme ? » dont j’ai fait la recension sur RDT), le populisme est fondamentalement et de nos jours encore, un anti-pluralisme : le peuple représentant la source même de toute légitimité et eux, les populistes, s'identifiant au « vrai » peuple (cf. « le pays réel » de Maurras) – par opposition au « faux », celui des élites – eux et eux seuls sont légitimes ; les autres, tous les autres, n’étant que des imposteurs. La conclusion – implicite – est que ceux-ci ne devraient pas avoir droit de cité, car ils détournent à leur profit la démocratie.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      10 décembre 2016 à 14:43 |
      Merci beaucoup pour votre commentaire, JFV. D'abord, pour votre indulgence par rapport (notamment) au contenu historique de ma chronique. Ensuite, en fonction des éléments que vous apportez dans votre premier paragraphe ; j'ajoute à ce propos que la nature cachée de "restauration monarchique" pourrait tout à fait - de nos jours - être comparée avec tous les futurs candidats se présentant comme des "anti-système" alors qu'ils en ont fait ou en font encore plus ou moins partie, soit sur le plan politique, soit au niveau de leur richesse personnelle... Enfin, en ce qui concerne votre second paragraphe, à propos du livre de Jan-Werner Müller ; il est indiscutable que les populistes (et pas seulement ceux qui développent un ultra-nationalisme d'extrême droite) n'aiment pas la démocratie classique pluraliste "bavarde" (donc "inefficace", selon eux...) du système représentatif et qu'ils veulent passer par-dessus "les élites", ce qui rejoint, dans notre tradition politique de longue durée, la structure politique originelle du bonapartisme, avec la volonté de supprimer progressivement, d'une façon ou d'une autre, les "corps intermédiaires"...

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