« Racines d’actu » Les « fous » de l’année 0

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 18 avril 2015. dans Monde, La une, Politique, Histoire

« Racines d’actu » Les « fous » de l’année 0

Les destructions récentes, d’abord au bulldozer, puis avec des explosifs (tout cela étant capté par des vidéos), perpétrées au nord de l’Irak par Daesh, précisément à Mossoul et Nimrod, sites de l’antique Mésopotamie (période assyrienne), fondamentaux pour l’Histoire des origines de la civilisation, posent la question de savoir pourquoi les djihadistes agissent ainsi. Je rappelle au passage qu’il y avait déjà eu notamment la destruction des statues monumentales des Bouddhas debout (en haut-relief) dans la vallée de Bâmiyân par les talibans d’Afghanistan en 2001. Dans ce contexte, nous allons remonter le cours de l’Histoire à propos de ceux qui ont voulu, dans le cadre de systèmes totalitaires – au XXe siècle – faire table rase et correspondre à ce concept « d’année 0 » annoncé dans le titre de cet article.

On pense bien sûr à l’Italie mussolinienne, qui, à partir de l’établissement de la dictature en 1925 et jusqu’en 1944, inventa le fascisme en tant que mot (« fasci » partant du singulier « fascio » voulant dire « faisceaux », d’où « fascisme ») et la notion « d’État total » (pour la première fois dans l’Histoire). Il y eut aussi l’Allemagne hitlérienne des années 1933 à 1945, avec la célèbre formule du « Reich pour 1000 ans », l’année 0, en l’occurrence, commençant avec l’arrivée du Führer au pouvoir en janvier 1933, qui détruisit la fragile République de Weimar (1919-1933). Parallèlement, on assista à la mise en place de systèmes se référant au marxisme-léninisme en URSS et dans les « pays satellites », surtout à l’époque de Staline, avec la « dictature du prolétariat » et l’annonce (censée être progressive) de « lendemains qui chantent », durant la période allant d’octobre 1917 à 1953 (mort de Staline). Il faut ajouter ici la version maoïste de ce même marxisme-léninisme, avec la folle et terrifiante période de la « révolution culturelle prolétarienne », entre 1966 et 1968. C’est dans le but de reprendre en main totalement le Parti Communiste Chinois que Mao avait lancé cette opération, en manipulant la jeunesse par le biais du Petit Livre rouge ; d’où des atteintes considérables envers les droits humains les plus élémentaires et la destruction de milliers de sculptures et de temples (essentiellement bouddhistes) – en tant que symboles des valeurs traditionnelles, dites « vieilleries »…

Citons également la « rupture avec le capitalisme » du système communiste intégral des Khmers rouges au Cambodge, avec Pol Pot, entre 1975 et 1979 ; un régime maoïste radical se voulant « sans classes », qui transféra de force les habitants des villes vers les campagnes et organisa méthodiquement des crimes de masse, pour soi-disant « faire du neuf » (en « purgeant » le pays de l’influence capitaliste occidentale et de la religion !). Terminons ce court bilan des fanatiques de « l’année 0 » avec la théocratie – fondée sur une conception très dure de la « charia » (la loi islamique) – du régime chiite des ayatollahs et des mollahs iraniens, à partir de la prise du pouvoir par Khomeini en 1979 (lors de la chute du shah) ; un Khomeini qui fut le Guide de la « révolution islamique » jusqu’à sa mort, en 1989. Au total, deux visions différentes, sur la forme, entre les systèmes marxistes-léninistes de type stalinien et fasciste ou nazi d’un côté et islamistes de l’autre. En effet, dans les trois premiers cas, une projection vers un soi-disant avenir (à inventer), et dans le dernier, une projection inversée vers un passé rêvé (à retrouver). C’est bien, pour ce qui concerne celui-ci, ce qui fait aujourd’hui la spécificité du régime iranien (malgré un relatif assouplissement récent ?) et des tentatives de mise en place d’un système islamiste radical par les djihadistes de Daesh, adeptes jusqu’au-boutistes – par leurs comportements spectaculaires – du concept de « l’année 0 », n’hésitant pas à mettre en scène la destruction de symboles civilisationnels classés au patrimoine mondial de l’humanité…

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    18 avril 2015 à 13:59 |
    Je souscris tout à fait à votre – intéressante – distinction entre projection vers l’avenir (totalitarismes politiques) et projection vers un passé rêvé (théocratie islamique). Il est parfaitement exact que Mussolini exaltait la Rome antique et que Staline, passé le vandalisme des premières décennies communistes (églises détruites), s’est réapproprié la foi traditionnelle orthodoxe, jusqu’à faire survoler par trois fois Moscou, menacé par la Wehrmacht en 1941, par un avion transportant l’icône de la Vierge Marie de Tikhvine !…
    Toutefois, on peut se demander si le fanatisme religieux n’est pas tout autant une projection vers un avenir rêvé : l’avenir eschatologique ! Le phénomène de la « tabula rasa » jalonne, en effet, l’histoire religieuse. La révolution amarnienne, au monothéisme exclusif (à la différence de l’hénothéisme de la XVIIIème dynastie qui « récapitulait » le panthéon égyptien sous l’égide du dieu soleil), s’acharna sur les temples d’Amon. L’introduction du Christianisme en Egypte fut une véritable catastrophe culturelle, cause principale de l’oubli des hiéroglyphes pendant près de 1500 ans (sans parler des destructions, en particulier celle du sérapéum d’Alexandrie, rasé par l’évêque Théophile en 391). Et que dire du bris d’ « idoles » (statues) effectué par les protestants lors des guerres de religions du XVIème siècle ? Dans tous ces cas, le siècle à venir – radieux – nait à l’issue d’un accouchement par les larmes et l’élimination d’un passé païen ou apostat, au profit d’un monde meilleur et surtout plus pur. Ce que nous appelons vandalisme, les zélotes de tout poil le nomment « purification » : un mal pour un bien plus grand.
    L’immense problème des religions du salut – à l’exception notable du Judaïsme – est de s’auto relativiser, c’est-à-dire d’admettre et de reconnaitre l’autre, les autres. Le premier « juste parmi les nations » fut Cyrus qui libéra le peuple juif de sa captivité babylonienne. Pour le Christianisme, il fallut attendre Vatican II pour que soit remisé le vieil anathème « tertulianesque », « hors de l’Eglise, point de salut ». L’islam – surtout l’Islam radical – n’en est pas encore là. Le caractère absolu de la vérité qu’il véhicule exclut les religions « concurrentes », fussent-elles antiques et donc peu dangereuses. Mais l’intolérance n’épargne pas les « laïcs », souvenons-nous de l’ « écrasez l’infâme » de Voltaire, formule par laquelle il voue aux gémonies tant les catholiques que les calvinistes.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      22 avril 2015 à 08:57 |
      Merci pour ce brillant commentaire, JFV, qui complète d'une manière plus que convaincante ma mini-chronique, pour laquelle j'avais choisi de me limiter aux seuls XXe siècle et au début du XXIe ! Mon propos était concentré essentiellement sur les systèmes totalitaires politiques ou politico-religieux de l'Histoire contemporaine (depuis les années qui suivirent la Première Guerre mondiale), et vous avez su d'une manière synthétique et avec brio apporter des exemples se concentrant avant tout autour de considérations de nature religieuse. Soyez-en remercié...

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