Tunisie, moi j’y étais et j’ irai

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 12 septembre 2015. dans Monde, La une, Politique, Voyages

Tunisie, moi j’y étais et j’ irai

Aéroport Tunis-Carthage. Silence, organisation, sympathie. On nous accueillit, tous les passagers et moi-même, par de jolis mots « Marhba aslama. Bon séjour ». Ma colère contre mon Algérie commence à pousser, à me consumer de l’intérieur. Direction Tunis. Je me rince les yeux en contemplant les mille et une espèces de fleurs étalées tout au long de l’avenue Bourguiba dont j’entendrai le prénom chaque jour, dans les cafés, les taxis, le train, en guise de respect et d’amour. La liberté s’affichait partout, notamment dans ces belles terrasses de cafés où, contrairement à mon Algérie, les femmes fumaient, buvaient en toute tranquillité sous l’indifférence des piétons. Chez moi, je parcourais des kilomètres pour me procurer une bière, avec le doute d’être lynché ou froissé par les concitoyens qui parlent au nom d’Allah.

Médina de Tunis. Un labyrinthe fascinant où j’avais l’envie de tout acheter. Discussion avec certains artisans qui me parlèrent de la mosquée Zaitouna, de l’art, et du patrimoine tunisien. Je suivais ces ruelles étroites pavées de dalles, où toutes les nationalités laissaient des traces : Chinois, Anglais, Russes, Algériens. Je compris ainsi que certains pays occidentaux étaient jaloux de la Tunisie et de ses charmes, voulant coûte que coûte que ce joli pays sombre dans la misère en appelant leurs ressortissants à quitter le pays sous le prétexte d’insécurité. Dans chaque coin et recoin, les policiers me souhaitaient la bienvenue et me guidaient.

Café de Paris. L’Avenue Bourguiba, pleine de terrasses, de vitrines à l’anglaise et de banques modernisées, est une mosaïque vivante. Un Tunisien, Salah, s’attabla, me parlant de ses voyages, des charmes de la Tunisie, et de l’âge d’or d’Algérie. Je me rappelais chaque jour la phrase que sa grand-mère ou sa tante lui a dite à propos du tabac : « Rass bla kiffe, yastahell essif » (une tête sans tabac mérite l’épée). Elle avait raison.

La cuisine tunisienne me séduisit par ses saveurs : Makloub, couscous au poisson, Bamabalouni, thé à la menthe, salade mechouia. Je rencontrai un Algérien, Halim, docteur de mathématiques en Algérie qui était comme moi ravagé de l’intérieur par le désordre qui règne sur l’Algérie.

Debouza mà (bouteille d’eau) et direction Hammamet Nord. La zone touristique. L’accueil chaleureux des hôtels donnant sur la mer. Chaque hôtel était mieux équipé que tant de villes algériennes : terrains pour divers sports, piscines, bar dans chaque coin, discothèque, soirées nocturnes électriques. « Et les soirées de fête/ qu’on faisait dans nos têtes/ aux plages d’Hammamet » chantait Bruel dans ma tête en me tapant le crâne avec sa guitare. En Algérie, il faut des millions pour entrer dans une boite, avec la peur d’être agressé, consommant une bière simple au prix de deux journées de travail ; et sur scène un ancien cancre qui rythme des braiments de raï sans sens. La honte ! Dans l’établissement tunisien, toutes sortes de peaux et de religion cohabitaient, se sentant chez elles. C’est dans mon Algérie que je me sentais étranger et solitaire, ayant peur des autres et de moi-même. Je pris deux fois le parachute, admirant la zone du ciel. Le documentaire L’Algérie vue du ciel traversa ma tête. Une vaste et fascinante Algérie, piétinant le tourisme au profit du pétrole dont le prix gère nos vies pleines d’engelures. La colère contre mon pays planta ses rhizomes en moi, risquant de m’avaler de l’intérieur. Sur la plage, deux policiers souriants gardaient mon sac, alors que sur une plage algérienne, un gendarme me parla en bavant parce qu’il y avait deux Moustacha (femme sans aucun charme dans le parler algérien) en bikini. Un dîner face à la mer en vert et bleu, bercé par le tumulte harmonieux des vagues et la vue des multiples parachutes qui balayaient le ciel de Hammamet. Un chanteur nous ravit, passant du Tarab au Maalouf et Mezwed. Je volai jusqu’au huitième ciel d’extasie. Une belle Tunisienne dansait du Rboukh dans ma tête, dressant les bras vers le ciel, en lançant des youyous stridents. Je sentis le temps s’écourter comme disait Einstein. J’interrogeai un jeune commerçant sur le fait de mettre un petit bouquet de jasmin sur l’oreille. « C’est un symbole de la Tunisie libre et belle. Mais c’est un code d’amour aussi : en le mettant sur l’oreille l’après-midi, on montre à l’autre qu’on est prêt pour une sortie » me dit-il en s’esclaffant. Chez-moi pour draguer on abuse de la faiblesse des femmes : arrêter sa voiture, élever le volume du raï, et demander coûte que coûte le numéro de téléphone, même si la femme était avec son père. Même notre amour est sauvage. Et les amants algériens ne trouvent pas où faire l’amour : l’uniforme lynche dans les forêts et plages, les hôtels exigent le livret de famille. C’est haram en Algérie ! Mes membres vibraient encore au rythme de la chanson Moule Chèche (l’homme à chéchia) écoutée la veille dans l’hôtel.

Retour à Tunis. Un vieux chauffeur de taxi me parlait du patrimoine tunisien et des délices de Sidi Bou Saïd. Cette fois je sentis le poids de la colère contre mon pays peser lourd en moi. Elle cohabitait à présent avec les délices tunisiens qui me berçaient.

Je pris Tunis Marine. La Belle Carthage. Passage sur les Thermes d’Antonin qui caressaient encore les eaux, survivant malgré les conquêtes. Policiers sympathiques, propreté, un café à l’intérieur du gigantesque site. Chez-moi, à Cherchell et Tipaza, les sites des ruines sont des lieux de rendez-vous coquins, jonchés de bouteilles de vin et de déchets. La honte algérienne ! Visite aux villas romaines. Des maisons somptueuses, entourées de patios, de jardins, et de statues en marbre. J’imaginai ces blondes romaines, allongées sur les terrasses, des roses dans les cheveux, contemplant une mer sans Vieil Homme. Des vers de Joachim du Bellay envahirent ma tête : « plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux/Que des palais Romains le front audacieux/Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine » (Les Regrets).Quelques mètres à pieds : le théâtre romain de Carthage où l’on peut se lâcher face à de célèbres chanteurs internationaux, en sortant en pleine nuit heureux et en quiétude totale. Avant de quitter Carthage, le musée d’Histoire à ciel ouvert, je me promenai aux Ports puniques sous le coucher de soleil qui peignait sa mosaïque éphémère sur la plage.

Comme le personnage de Alger, le cri (1) de Samir Toumi, j’aimais prendre la route de La Goulette sur Tunis Marine. Le personnage de ce récit devint mon compagnon : on partageait nos délices tunisiens et nos cris algériens. Dans le train : calme, le visage caressé par l’air doux des lacs. Direction Sidi Bou Said. Je me rappelai le fameux Inspecteur Tahar et la chanson Au Café des délices de Patrick Bruel qui traversait ma tête en boucle. La petite ville, toute en bleu et blanc, aux ruelles pavées de pierres carrées ressemblait à Mykonos. La nuit l’ambiance était chaleureuse. Femmes, hommes, vieux, enfants déambulaient tranquillement en surmontant la fatigue des pentes tellement les délices étaient uniques. Un essaim humain dans ces cafés et restaurants donnant sur le port. Je me dirigeai vers le café le plus visité : Café des délices. Sidi Chabaane. Des terrasses en blanc et bleu en guise de gradins sous la lune, avec une vue romantique sur le port. Sidi Bou Said dissipa de par ses délices ma colère. Je caressais mon bouquet de jasmin, discutant avec un professeur libyen de sociologie, Ahmed. Des heures à admirer la splendeur et la coupole du marabout. Alors qu’Ahmed bavardait au téléphone avec une amie tunisienne, je montai sur un nuage en jasmin ; j’admirais Sidi Bou Saïd du ciel ; le marabout soufflait sur le nuage pour me pousser loin ; mes souvenirs se voilèrent et la guitare de Bruel fondit dans une tasse de thé à la menthe… Le monstre algérien surgit et me jeta par terre. Je ne pouvais quitter ce lieu ; je sentais un être me tirer et me clouer sur les gradins ornés de tapis traditionnels.

Ainsi se termina mon séjour de jasmin et de délices. La nuit d’entrée au sol natal, le sommeil ne put pas me capturer. Toutes les belles images de Tunisie envahirent ma tête, formant ainsi une mosaïque de délices. Je devins le musée de Bardo. Déambulant seul je ne me sentais pas solitaire. Malgré la jalousie de certains pays qui n’aiment le Maghreb que pour leurs intérêts de loups, la Tunisie restera debout, la liberté dans les mains, le jasmin sur les oreilles. Un paradis de tous les délices. Du ciel, la Tunisie est verte et blanche. Je quittai ce paradis voisin, le cœur serré, comme l’on quitte une amante à vie. La Tunisie est une statue en jasmin que nul vent ne pourrait faire faner ! Cette fois Bourguiba chantait dans ma tête en paraphrasant Bruel, Yalil yalil tu n’oublieras pas / Ces parfums d’autrefois / Yalil yalil même si tu t’en vas. Je dis au revoir à « la douce et calme Tunisie, promesse de jasmin et de thé aux pignons, si douce, si sucrée, comme un rêve d’extase » (2). Tunisie, moi j’y étais et j’y irai.

Du ciel, l’Algérie est rouge ; couleur de terre et de brique sans peinture. A l’aéroport commencent le désordre, les regards haineux, la violence verbale, la flambée des prix. Je lance un cri de colère en moi-même parce que je rêve que mon Algérie soit aussi un pays de délices et de liberté. Je rentrai nourri de jasmin et d’inspiration, vidé de moi-même, et « heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage » (Du Bellay, Les Regrets). Enfin, mes ancêtres, mes histoires en noir et blanc, les interdits, m’embrassent et commencent à me piquer tel un Prométhée épris de liberté

 

Tawfiq Belfadel

 

(1) Alger le cri, Samir Toumi, éd. Barzakh, Alger, 2013

(2) Alger, le cri, Samir Toumi, p.27

A propos de l'auteur

Tawfiq Belfadel

Tawfiq Belfadel (auteur de Kaddour le facebookiste, éd. Edilivre)

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