Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Ecrit par Jean-François Vincent le 31 mars 2018. dans France, La une, Politique, Société

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Le mouvement « dextrogyre », ce décalage des idées vers la droite, tel que décrit par l’universitaire québécois Guillaume Bernard, a-t-il franchi un nouveau palier ? L’éloge funèbre d’Emmanuel Macron, dans la cour des Invalides, devant la dépouille de d’Arnaud Beltrame est révélateur. En phase avec la vague – légitime – d’admiration qui submerge l’opinion, il n’hésita pas à déclarer : « votre sacrifice, Arnaud Beltrame, nous oblige, il nous élève (…) accepter de mourir pour que vivent des innocents, tel est le cœur de l’engagement du soldat, telle est la transcendance qui le porte ». Mort, transcendance, sacrifice, constellation insolite dans notre société individualiste, consumériste et post-soixantuitarde…

Rien que le mot sacri-fice en dit long : sacer-facere, ce qui « rend » sacré, ce qui fait passer de l’ici-bas à l’au-delà, du côté des dieux ; ou plus exactement ce qui fait rentrer dans l’espace du temple, le fanum : le sacrifié ayant cessé d’être un pro-fane (litt. qui se tient devant le sanctuaire sans pouvoir y pénétrer) pour accéder à un statut divin. Le sacrificium passe par le sang versé. La victime se transformant en héros, ces demi-dieux – hemi-theoi – auxquels l’on rend un culte sur leurs tombeaux dans l’espoir d’un bienfait ou d’une guérison.

Toutefois, ces héros ne sont pas seulement des personnages mythologiques. Sur un mont qui surplombe les Thermopyles, Simonide de Céos a gravé sur une pierre patinée par les siècles un hommage bimillénaire aux quelques 300 spartiates, hoplites de Léonidas, qui offrirent leur vie pour assurer la victoire des Grecs sur les Perses de Xerxès : « passant, va dire à Sparte que nous sommes tous morts ici pour obéir à ses lois ». Ce qui caractérise ainsi le héros/le sacrificiel, c’est ce rapport spécial à la mort : mépris total, mieux, une anticipation du trépas ; il a par avance et de son plein gré quitté le monde des vivants auquel, en retour, il fait don d’une puissance surnaturelle.

Cependant, pareille « théologie » héroïque servit aussi de justification à toutes sortes d’exactions – croisades, guerres – ou d’idéologies mortifères y compris l’idéologie nazie. Les soldats tombés au combat étaient censés avoir péri pour « die Grösse und den Bestand von Volk, Führer und Reich », pour la grandeur et la pérennité du peuple, du Führer et du Reich. D’ailleurs, l’extrême-droite de l’Allemagne actuelle a repris ces thèmes. Le groupe de rock Varg, par exemple – le loup, dans les légendes germaniques – exalte le Heldentod, la mort du héros, dans la strophe suivante :

 

Die Schlacht ist unsere Ehre

Die Erde glänzt im Blutesrot

Ohne Furcht im Kampfe sterben

Das ist der wahre Heldentod

 

La bataille est notre honneur, la terre resplendit d’un rouge sang ; nulle crainte de mourir au combat : telle est l’authentique mort du héros.

Ce qui ne signifie nullement que tout héroïsme tende vers une quelconque exaltation morbide de ce genre. Il existe un héroïsme sain et altruiste, celui notamment d’Arnaud Beltrame ; il reste néanmoins que, d’un point de vue gramscien, une évolution des mentalités se fait jour : l’opposé absolu du culte du moi, de l’égolatrie – l’offrande de sa vie – a retrouvé ses lettres de noblesse. Flétrissure du petit « moi » qui, malgré tout, vendra chèrement sa peau.

Les beaux jours de l’hédonisme sont loin d’être terminés…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (3)

  • Mélisande

    Mélisande

    02 avril 2018 à 16:31 |
    Oui , et on dirait que l'on se sent coupable d'être citoyen, dans le pays des Lumières....C'est inoui!

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  • Mélisande

    Mélisande

    31 mars 2018 à 19:03 |
    je suis choquée par une sorte de dérive, me semblet-il, des valeurs que vous décrivez et honorez à juste titre; en effet, il me semble qu'il y a comme une culpabilité, qui transforme les gendarmes en "chair à fous furieux"! Si le GIGN était intervenu, me semble t-il, et pas la caserne de Carcassonne, je pense qu'en moins de deux ils neutralisaient le preneur d'otage. J'ai l'impression d'une dérive suicidaire parfois devant cette folie djihadiste comme Tahar Ben Jelloun le dit justement, il faudrait peut être que les Musulmans de France, les responsables religieux prennent fermement la parole et descendent dans la rue, mais il ses font bien silencieux.
    Il y a une forme de culpabilité post coloniale qui nous lie , mais la haie ne s'arrêtera pas et il faut défendre notre démocratie !

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    • Jean-Francois Vincent

      Jean-Francois Vincent

      31 mars 2018 à 21:44 |
      Vous avez raison, Mélidande, il existe dans certains milieux – en particulier à Mediapart – une tentative de minimisation ou, à tout le moins, de prise de distance à l’égard du geste de Beltrame : on y parle de « héros » avec guillemets et d’ « émotion vertueuse propre aux programmes d’instruction civique et d’éducation morale dispensés jusqu’à la fin des années 1960 dans les écoles primaires françaises ». Toujours la même intention, disculper à tout prix la jeunesse issue de l’immigration maghrébine, qui pourrait se sentir stigmatisée et servir de bouc-émissaire. C’est ce qui avait été à l’origine de la mansuétude du journal vis à vis de l’infâme Mehdi Melkat.
      Quant aux musulmans en général, s’il n’est pas possible de leur demander de se justifier a priori pour se dédouaner d’un soupçon de principe qui ressemblerait alors à de la discrimination, il n’en reste pas moins que nier tout lien entre islamisme et Islam relève de l’aveuglement.
      Dans les Livres des trois religions monothéistes, l’on peut trouver des ferments de violence. Le problème spécifique de l’Islam est d’avoir ignoré, pour des raisons à la fois historiques et géographiques, la modernité (renaissance, Lumière, révolution industrielle) et, en conséquence, le relativisme qui va avec. Religion du salut – comme les deux autres – elle conserve, à la différence de ces dernières, un absolutisme doctrinal qui peut – sans pour autant que ce soit une fatalité – conduire au fanatisme

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