Une crise de la démocratie ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 09 juin 2012. dans Monde, La une, Politique, Société

Une crise de la démocratie ?

 

On nous parle, depuis longtemps déjà, d’une crise de la démocratie, en Europe ; crise qui ne concerne pas, en effet – globalement – l’Amérique latine, l’Asie, voire même une bonne partie de l’Afrique, comme l’ont montré, au premier chef, les processus de démocratisation engagés dans les pays musulmans du sud de la Méditerranée depuis janvier-février 2011. En effet, sur le « vieux continent », le système des démocraties représentatives semble ne plus vraiment bien fonctionner. Les critiques fusent contre les « politiciens » censés s’en mettre « plein les poches »… ! Une question cruciale se pose donc : qu’attendent les Français (et les Européens) de leurs « politiques » ? Comment les voient-ils et pourquoi ?

En fait, la situation de la citoyenneté est devenue (plus qu’avant) paradoxale. Avec d’abord le rejet des élites politiques, par le biais du « tous pourris » ; d’où le succès du populisme du FN en France (et de partis voisins, en Europe). Et, avec ensuite – en même temps… ! – une demande accrue du « notable-assistance », devant accorder des avantages, dans les régions, les départements et les communes ; sans oublier le député, « poubelle de la démocratie », puisqu’on le(la) considère de plus en plus souvent comme un moyen de piston personnel pour des interventions, et non avant tout comme un représentant de la nation, siégeant à l’Assemblée Nationale.

On se retrouve ainsi, beaucoup plus qu’autrefois, dans un système de clientélisme, qui remonte en fait à l’Antiquité romaine (l’Empire essentiellement). Le « client », qui était un homme libre, apportait alors ses votes à son « patron » bienfaiteur – plus puissant que lui. A ce niveau, nous sommes loin aujourd’hui du « citoyen » des origines : par exemple, en France, de celui de la IIIème République. Plus fort encore : de nos jours, lorsqu’un notable local (député, maire, ou autre) est mis en examen par la justice, puis condamné (cela arrive…), les populations de sa circonscription ou de sa commune prennent – pour nombre d’entre elles – sa défense. Avec, comme argument d’une logique confondante, le : « de toute façon, ils sont tous pourris », et « il n’est pas pire que les autres… » ; ou, plus fréquent (!), le : « c’est un complot » (monté, bien évidemment, contre le notable en question). Il faut dire que cette VIP est, en l’occurrence, connue, souvent appréciée, située en proximité, et que l’on peut s’identifier à elle – notamment contre « Paris »… (« là-haut »…) et ses « technocrates » de toutes sortes…

Peut-on voir là une sorte de syndrome du château-fort médiéval, lorsque les ducs, les comtes, et les barons – tous notables féodaux – apportaient la « sécurité » et « l’assistance » aux populations rurales situées au-delà des douves et de la « réserve » des différents seigneurs locaux ? Ceci, dans un monde organisé alors en petites unités géographiques et sociales, au sein desquelles les guerres étaient fréquentes entre petits, moyens et grands féodaux ; d’où l’impérative nécessité d’être, avant tout, protégé, voire ravitaillé provisoirement.

Mais, il y a – bien évidemment – d’autres aspects à cette crise de nos démocraties. Nous pourrions insister – par exemple – sur le fait que nous sommes entrés dans des sociétés vieillissantes (en Europe). Autre point : la perte des repères, avec la chute vertigineuse (depuis quelques dizaines d’années) des notions de respect et d’autorité légitime (ce qui pourrait nous amener un jour à un désir populiste d’autoritarisme, au sein de nos populations, dangereux pour les libertés). Encore un autre élément : l’exigence de « droits » sans la contrepartie des « devoirs » – facteur fondamentalement déstabilisateur de la démocratie. Rappelons, à ce propos, la célèbre formule de John Fitzgerald Kennedy, au début des années 1960 : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour lui… ». Rien de nouveau, donc… ?

Cela dit, comment ne pas insister sur le poids de la crise économique actuelle dans ces comportements socioculturels politiques ? Si des nations comme le Brésil (et d’autres encore, en Amérique latine), ou des pays asiatiques émergents, semblent fondés sur des démocraties stables (à terme), avec des citoyens mobilisés, c’est d’abord lié – aujourd’hui – à leur croissance importante. Sans oublier qu’un certain nombre d’entre eux ont connu, il n’y a pas si longtemps, des systèmes de dictatures, et savent, sans doute mieux que nous, la valeur de la démocratie. Aurions-nous la mémoire courte… ?

La crise de la citoyenneté, en France et en Europe, n’a donc pas que des causes politico-culturelles. La démocratie doit y être refondée. Les spécialistes nous parlent, depuis longtemps, de sociétés « post-démocratiques » (le système parlementaire ne suffisant plus, aux yeux des populations, qui – souvent – ne se sentent plus représentées). Mais, que pourrait-on mettre dans cette notion vue comme refondatrice ? Ce qui est rassurant, on peut le trouver dans le fait que beaucoup de personnes veulent participer autrement au fonctionnement démocratique, en interactivité, avec la « démocratie participative » et internet, notamment (la meilleure et la pire des inventions humaines…). Mais, s’agira-t-il (s’agit-il déjà… ?) de nouvelles formes de citoyenneté véritable (fondée sur la force d’un individualisme démocratique du type « Wikileaks », avec ses graves dangers…), ou simplement d’un habillage, sans réelle consistance, de l’individu-roi… ?

 

Jean-Luc Lamouché

 

Trois références bibliographiques :

 

1) La crise de la démocratie libérale : une perspective straussienne, 84 pages, Editions universitaires européennes, 2012, par Constant Sié Kansé, développant les idées du philosophe Leo Strauss.

2) Populismes : la pente fatale, 280 pages, Plon, 2011, par le politologue Dominique Reynié.

3)     Comprendre Wikileaks, 170 pages, Max Milo Editions, 2011, par le journaliste Olivier Tesquet (auteur) et Aleksi Cavaillez (illustrateur).

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (6)

  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    12 juin 2012 à 11:34 |
    Pourquoi ne pas utiliser les moyens d'expression -internet, téléphone, courrier …- permettant aux citoyens et aux autorités élues d'établir, à tous les niveaux de la nation, des questions-réponses d'une part, des interpellations de la part des citoyens d'autre part - quant aux affaires nationales, régionales départementales ???
    Ainsi apparaitraient au grand jour peut-être les préoccupations, les surcharges supportées, les suggestions intelligents, les incohérences, les injustices, les abus …
    On me répondra "trop compliqué votre système" Certes. Je fais confiance aux gymnastes de l'internet pour mettre au point un système d'expression bilatéral exploitable dont chaque citoyen apprendrait à se servirait pour apporter, entre mille autres, quelques idées simples exploitables, quelques suggestions …
    Le bon sens n'est-il pas la chose du monde la mieux répandue ?
    Cela ne serait bien entendu pas au goût de nos dirigeants quant à leur main mise sur toutes leur système D.…
    Maurice Lévy

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      13 juin 2012 à 08:10 |
      Vos pistes de réflexion pour un renouvellement de la démocratie me semblent intéressantes, car nos concitoyens ne se contentent plus du vieux système représentatif (malgré ses qualités liées à sa profondeur historique). Internet jouera un rôle important pour un certain nombre de personnes - et c'est déjà le cas. Il va falloir organiser tout cela, du sommet à la base - certes - mais essentiellement de la base au sommet. C'est ce qu'avait compris Ségolène Royal au moment des élections Présidentielles de 2007 ; sans parler d'Obama pour sa campagne de 2008. Il faudra peut être surtout permettre plus de champs d'interventions au niveau local, en fonction de ce que les spécialistes appellent le principe de "subsidiarité"...

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    09 juin 2012 à 18:25 |
    Je suis d'accord avec vous pour dire que la "démocratie directe" (du type des "Soviets" en Russie, à l'origine, entre février et octobre 1917) a constitué un danger pour la démocratie tout court. Après octobre surtout, avec le coup d’état des bolchéviks, qu'on a bien tort d'appeler "Révolution"... ! En effet, ce type de revendication politique a correspondu - au XXe siècle - à la théorie (fausse, en plus) des "avant-gardes révolutionnaires", essentiellement marxistes-léninistes, puis staliniennes. Tout cela aboutissant assez vite à la confiscation du pouvoir par une "élite" nomenklaturiste autoproclamée, très peu issue - par ailleurs - de la classe ouvrière elle-même, dont elle était censée avant tout provenir... !
    Cela dit - et là je nuancerais quant à moi votre propos : à l'heure d'internet et de l'individualisme, et que nous le voulions ou non, le vieux système parlementaire représentatif n'est plus vraiment, aux yeux de nombre de nos concitoyens, adapté à la "modernité". On peut le regretter ; mais, c'est un fait indiscutable, avec lequel les vieilles démocraties occidentales devront de plus en plus composer. Nous allons donc devoir trouver des moyens de consulter davantage les peuples, sous peine de les voir sombrer de plus en plus dans le rejet systématique (en partie injustifié, bien évidemment) des "élites" représentatives, ayant pourtant reçu l'onction du suffrage universel. Dans ces conditions, ne pourrait-on pas aller, par exemple - avec prudence - en direction du référendum d'initiative populaire, avec des limites à fixer, ainsi que réfléchir à tout ce que le web pourrait nous permettre d'améliorer au sein de nos systèmes représentatifs ? La vraie question, à mon avis, est la suivante : comment articuler représentativité et exigence de plus en plus forte d'une autre forme (nouvelle) de citoyenneté ?

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      10 juin 2012 à 06:59 |
      Le référendum, je crois l'avoir montré dans un précédent article, est "dangereux", au sens où historiquement, en France, on s'en est servi à des fins plébiscitaires. Les gens, avant de répondre "oui" ou "non" s'interrogent toujours non sur le problème posé, mais sur qui le pose...
      Pour que le référendum redevienne inoffensif - comme c'est le cas de la votation suisse, qui peut être d'initiative populaire - il faut d'abord que la consultation porte sur une vraie question (et non sur un prétexte "bidon", comme par exemple en 1969), et ensuite que le nombre de consultations soit tel qu'il banalise le référendum, à l'instar de nos voisins helvétiques.

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      • Jean-Luc Lamouché

        Jean-Luc Lamouché

        10 juin 2012 à 13:29 |
        Je partage entièrement votre point de vue sur le référendum, aussi bien d'initiative présidentielle que populaire. Les risques plébiscitaires (pour le premier) existent effectivement, ainsi que le tout et n'importe quoi (pour le second). Mais, j'insiste à nouveau sur le fait que nous ne pouvons pas camper encore et toujours sur le seul champ (certes fondamental) de la démocratie représentative. Nous sommes en 2012 et non en 1875-1880... ! Il me semble donc absolument nécessaire de refonder notre système politique, qui - de facto - est aujourd'hui fragilisé...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    09 juin 2012 à 15:13 |
    Il y a eu, dès l’origine, un débat (je l’ai évoqué dans mon texte sur le référendum) entre les tenants de la démocratie directe (Rousseau) et les tenants de la démocratie représentative (Montesquieu et, à sa suite, la plupart des révolutionnaires - Robespierre en particulier - malgré leur vénération pour le grand Jean-Jacques). La démocratie dite « participative » n’est qu’un ersatz de démocratie directe : les « assemblées citoyennes », telles que les concevait Ségolène Royal, n’avaient qu’une fonction consultative, le pouvoir normatif, législatif demeurant à la représentation nationale.
    On comprend une telle réserve : les mouvements autoproclamés « représentatifs » ne représentent, en réalité, qu’une minorité active, prompte à confisquer, à son seul profit, les attributs de la souveraineté. En témoigne l’escroquerie pure et simple qu’ont souvent constituée les soi-disant «AG » des grèves étudiantes : partie non représentative se faisant indûment passer pour le tout. De même, les « indignés » qui – sans rire ! – cherchent à faire accroire qu’ils représenteraient 99% de la population ! La démocratie représentative est loin d’être un système idéal, mais c’est le seul qui puisse sérieusement garantir l’état de droit, et prémunir contre les abus « démocratiques » de ceux qui prennent leurs désirs personnels pour les désirs du peuple.

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