Vichy était-ce la France ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 août 2017. dans France, La une, Politique, Histoire

Vichy était-ce la France ?

Depuis le discours d’Emmanuel Macron, le 16 juillet dernier, à l’occasion du 75ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, la polémique a fait rage.

Le président a, en effet, déclaré :

« Alors oui, je le redis ici, c’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et, donc, pour presque tous, la mort des 13.152 personnes de confession juive arrachées les 16 et 17 juillet 1942 à leurs domiciles, dont plus de 8000 furent menées au Vel d’Hiv avant d’être déportées à Auschwitz. Je récuse les accommodements et les subtilités de ceux qui prétendent aujourd’hui que Vichy n’était pas la France, car Vichy ce n’était certes pas tous les Français, vous l’avez rappelé, mais c’était le gouvernement et l’administration de la France ».

Tollé tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche ; Florian Philippot : « cette insistance de Macron à humilier la France est préoccupante. Restons fiers, proclamons notre amour de la France », et Jean-Luc Mélenchon de faire chorus : « La France n’est rien d’autre que sa République. À cette époque, la République avait été abolie par la révolution nationale du maréchal Pétain ».

Au fait, qu’est-ce que « la France » ?

Ecartons tout d’abord la fiction de la France-personne, chère à de Gaulle ou à Péguy, cette personnalité collective ou corporative, inventée par Michelet, incorporant mystiquement tous ses membres, à l’image du Christ ou de l’Eglise dans la théologie paulinienne…

Un pays, selon l’école de sociologie historique allemande, c’est avant tout un « staatsvolk », un « peuple-état », une entité juridique composée de ses citoyens. A cette aune, la France ne fut ni collaboratrice, ni résistante – groupes ô combien minoritaires rapportés à l’ensemble de la population –, elle fut planquée ! Elle n’approuva ni ne désapprouva la rafle du Vel d’Hiv, elle s’en lava les mains…

Mais passons du plan strictement démographique au plan symbolique. Pour Patrick Buisson – et à cet égard, il a raison – il existe des « incarnations ». Un homme « incarne », à moment donné, des idées et une nation. De même que l’Allemagne nazie « s’incarna » en Hitler ou la Russie communiste en Staline, de même, de 1940 à 1944, la France s’incarna en Pétain. 40 millions de pétainistes en 40, dit Henri Amouroux. L’estimation est peut-être élevée (mes grands-parents, par exemple, furent anti pétainistes, bien avant de connaître de Gaulle) ; mais il reste que l’adhésion au nouveau régime fut massive, à l’instar de l’approbation – largement majoritaire également – aussi bien de l’hitlérisme que du stalinisme dans leur domaine respectif.

En effet donc, il existe – quoique la notion, en droit, me gêne infiniment – une responsabilité collective des pays concernés face aux crimes des hommes qui les gouvernaient et qu’ils soutenaient. Toutefois cette responsabilité ne saurait être héréditaire. Les Russes actuels ne sont pas comptables du goulag, pas plus que les Allemands d’aujourd’hui n’ont à battre leur coulpe au sujet des camps de la mort. Rien n’oblige de même les Français de 2017 à se repentir des horreurs commises dans le sillage de la « révolution nationale ».

A l’inverse de certains passages de la Bible, les fautes des pères ne rejaillissent pas sur leurs enfants…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (17)

  • Lilou

    Lilou

    31 août 2017 à 18:14 |
    Cher Monsieur Vincent. Je crois que tout est contenu dans le titre qui revient finalement à chercher des poils sur des œufs. Le problème du débat sur les repentances est qu'il ne pousse que dans les milieux politiques ou intellectuels de très haut vol, qui, comme chacun sait ou plutôt nous dit en allant de moins en moins s'intéresser à la vie politique de notre pays, deviennent franchement ennuyeux. Pour nous les Historiens, le problème a commencé à être tranché avec Robert Paxton et surtout Pierre Laborie qui ont abordé en pionniers la question de la collaboration politique, sociale, économique de la France des années noires (si j’osais je vous dirai que l’époque politique d’alors n’était pas encore de savoir si Monsieur Papon était ou non un honnête homme…). C'était il y a 40 ans. Et cela fait 40 ans que nous enseignons que Vichy c'est la France, et que la collaboration a conduit la France à déporter sans trop états d’âme 76000 juifs justement parce qu’ils étaient juifs, et des dizaines de milliers d’autres justement parce qu’ils étaient résistants, communistes, homosexuels ou incompatibles avec l’ordre établi. Si j’osais encore, je dirais que nous enseignons non un roman national mais des faits scientifiquement défrichés, amenés, confrontés, évolutifs… L’objet du roman national est d’édulcorer, de nuancer, de naviguer sur des prêts à penser, de faire passer des pilules, de couper des cheveux en quatre, de faire plaisir parfois… L’objet de l’historien et du professeur d’histoire est de travailler en s’y étant assis dessus, sauf à considérer que l’historien n’est qu’un ethnologue contemplatif de ses semblables et qu’il n’est là que pour coller à l’air du temps… Ma réflexion autour des éternels problèmes franco/français trouve ici une nouvelle impasse, une de plus : pourquoi faut-il que ce soit toujours le Politique qui fasse la pluie, le beau temps et les saintes écritures ??? Pourquoi faut-il que le roman national l’emporte sur les avancées réalisées depuis des lustres par ceux dont le métier est d’éclairer les lanternes plutôt que de les rendre plus opaques que jamais.
    Ce doit être un passé qui ne passe peut-être à moins que ce ne soit qu’un refus pathologique de la fin du jacobinisme…

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      01 septembre 2017 à 04:58 |
      Je vous entends; mais, comme Paxton, comme d'autres, vous ne définissez pas ce qu'est "la France", comme si c'était une donnée allant de soi...vous l'avez rencontré, vous, "la France"? Comme "l'Allemagne", "l'Amérique" ou "la Russie". N'est-ce pas là un reliquat de l'historiographie nationaliste du XIXème - l'origine d'ailleurs de l'Histoire tout - qui part du principe (cf. Michelet) qu'il existe des pays, "personnifiables"et éternels, des pays qui "font" ceci ou "font" cela? Vous savez très bien qu'un pays n'est que la somme de ses habitants; tout au plus peut-il s'incarner - mais très momentanément - dans les hommes qui le dirigent pour le meilleur ou pour le pire...

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      • Lilou

        Lilou

        01 septembre 2017 à 17:43 |
        Cher Jean François, du très conscient de mon halo, je serais bien tenté par une réponse qui pourrait commencer par "la France c'est moi"... Mais bon, vous avez raison, la France est une somme de ses habitants dont je suis, comme vous, ma fille et 68 millions d'autres... La France c'est moi, c'est vous, c'est eux. Ce sont nos ressorts culturels dans le sens de représentations sociales, de valeurs, de devoirs, de droits, de doutes, d'amour. C'est également une inscription individuelle et collective au sein d'une longue coulée des siècles qui ont vu les miens fuir des pays étrangers en guerre ou en misère et être accueillis pas toujours les bras ouverts. La France ce sont nos tombes comme nos paysages, nos frontières et nos à peu près. Elle est nos combats comme nos désastres. Elle est nos entonnoirs de mémoire et nos tâches indélébiles au seins desquelles Vichy est une auréole noire, une de plus... La France est ma souffrance quand ma qualité est condamnée à mort par des abrutis barbus qui ne me connaissent pas ou qui vous méprisent ou alors quand des Américains ou des Espagnols se font hacher menu sur la promenade des Anglais ou au Bataclan. Oui, finalement je serais tenté de vous répondre que la France c'est moi, comme je comprendrais parfaitement que vous puissiez défendre "à la française" que la France puisse être vous... Pourquoi, à tout prix, vouloir tomber dans le piège de justifier ce que je suis si ce n'est qu'ajouter avec beaucoup de fierté et d'honneur que la France est le sourire permanent d'en être et également l'impression étrange de savoir que dans le monde, des millions de personnes le voudraient aussi, Vichy, la Saint Barthélemy ou la traite négrière compris dans le si long chapelet de crimes qui font que nous sommes un vieux pays à l'histoire longue dans un vieux continent tortueux mais qui pourtant continue d'éclairer le monde. Et ce n'est pas un amoureux connaisseur du monde, de la Russie aux Amériques en passant par l'Asie qui professera le contraire. S'aimer soi-même, c'est aller vers les autres. Français voyageur, j'en suis convaincu.

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        • Lili

          Lili

          06 septembre 2017 à 08:11 |
          C'est quand, ton roman? Comme tu écris bien...
          PS: entièrement d'accord avec toi.

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        • Jean-François Vincent

          Jean-François Vincent

          02 septembre 2017 à 10:02 |
          Cher Lilou, en disant "la France, c'est moi, c'est vous...", vous reprenez, en la laïcisant, la théologie paulinienne de l'Eglise-Corps du Christ, archétype d'une personnalité corporative : les chrétiens sont membres d'un seul et unique corps dont la tête est le Christ. En ce sens, n'importe quel chrétien "est" l'Eglise...la France "personne", c'est pareil : un immense corps, incluant les défunts, dont vous, moi faisons partie...
          Ne vous rendez-vous pas compte que tout ceci n'est qu'un mythe, une pieuse fiction destinée à alimenter le fameux "roman national"? Ce que Patrick Buisson, à la suite de Renan, nomme "le souvenir des grandes choses faites ensemble"?

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          • bernard pechon pignero

            bernard pechon pignero

            02 septembre 2017 à 20:25 |
            Lilou, arretez de discuter avec le cher JFV. S’il vous dit que la France n’existe pas, c’est qu’elle n’existe pas ! Point barre ! Vous n’allez tout de même pas vous enferrer dans des argumentations oiseuses, romantiques et sentimentales et qui discréditent Renan via Buisson quand notre sapiteur universel vous rive votre clou ex cathedra. Ne vous suffit-il pas qu’un vieux rêveur comme moi se soit fait vertement rembarrer ? Gardez vos cartouches pour de meilleurs combats. Quand JFV siffle la fin de la récré, on rentre en classe et on se tait. Ah mais !

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  • Martine L

    Martine L

    22 août 2017 à 10:38 |
    La discussion tourne au coupage des cheveux en quatre. Nous sommes d'un pays, d'un territoire, et surtout d'une Histoire. Chacun s'y situe. Forcément. Je ne vois pas quel mot le président aurait pu employer à la place de la France, pour parler à nous tous ; ce qui compte c'est le contenu de ses propos qui, je le redis, sont impeccables. Vous souvient-il, JF – vous n'en parlez pas du tout – de ce film charnière : «  le chagrin et la pitié » ( vous étiez sans doute trop jeune) ; nous, il a correspondu à la fin de nos études d'Histoire, a été tourné en Auvergne profonde – nous l'avons vu à Clermont dans une salle bondée et silencieuse - Il a fait exploser nos représentations, et surtout celles du grand public  : - tiens donc, il y a eu des Français bien de chez nous qui nous ressemblaient quand même un peu, pour être «  moches de chez moches ; voire assassins en douce » ; pas que des boches ?? ça alors !!
    Allez le voir et remettez tout ça dans le contexte

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      22 août 2017 à 10:56 |
      Ce que Macron aurait pu – dû – dire ? Les Français de ce temps, qu’ils soient acteurs ou complices, fût-ce passifs, de ce crime portent une responsabilité collective mais non héréditaire. Les Français existent, la France-personne non.
      Par ailleurs, j’au vu « Le chagrin et la pitié », ainsi que « Nuit et brouillard » ; et comme vous le savez, je n’ai aucune sympathie pétainiste…ni, d’ailleurs, gaulliste.

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  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    21 août 2017 à 10:16 |
    Écrivant sous le contrôle d’une éminente historienne qui fut, je crois, également professeur de géographie, il me semble que la France n’est pas qu’une entité historique mais aussi un pays, un territoire, un terroir. Mais c’est encore une entité culturelle, artistique et dans l’esprit des millions de visiteurs annuels de ce beau et vieux pays, toutes ces notions et bien d’autres se mêlent de façon inextricable. Il ne vient sans doute pas à l’idée de qui que ce soit dans le monde capable d’avoir une idée de la France, d’en extraire et d’en écarter comme n’étant pas français, telle ou telle aspect de son histoire, de sa culture, de sa géographie… Pourquoi le ferions-nous, nous-mêmes pour une période de notre passé récent ou ancien au prétexte qu’elle nous fait honte ? A ce compte, la Saint-Barthélemy, ce ne serait pas la France, la révocation de l’édit de Nantes, ce ne serait pas la France, le « commerce triangulaire » ce ne serait pas la France. Un pays qui prétend en être un peut et doit assumer ses crimes comme un homme doit assumer ses fautes. Sur ce sujet de la permanence d’une identité en dépit des dérives criminelles totalitaires ou individuelles, le magnifique livre de Tzvetan Todorov « Face à l’extrême » (seuil 1991) remet utilement les pendules à l’heure. A lire, à relire et à enseigner dans les collèges et les lycées.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      21 août 2017 à 14:53 |
      Oui, mais QUI "assume les crimes, les fautes, etc, etc.?" Si ce sont les descendants des criminels, c'est ignoble : vous ressuscitez ainsi la culpabilité héréditaire biblique. Si c'est "la France" personne, alors c'est un non être...ceux - les seuls! - qui doivent "assumer" sont morts.

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      • bernard pechon pignero

        bernard pechon pignero

        21 août 2017 à 18:30 |
        Les individus assument leurs crimes, les pays les leurs et c'est le devoir de ceux qui les représentent de le rappeler. Mais si vous partez du principe que la France en tant qu'entité abstraite n'existe pas , inutile de discuter.

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        • Jean-François Vincent

          Jean-François Vincent

          22 août 2017 à 10:43 |
          En droit, la France est une personne morale, sujet de droit international. C'est ainsi que des états devant les courts internationales de justice, ou même les particuliers devant la Cour européenne de droits de l'homme peuvent l'attaquer. De cette manière - mais uniquement de cette manière et après épuisement des voies de recours devant les tribunaux administratifs - les ayants droit des victimes de la rafle pourraient demander réparation. Mais "le pays", "le drapeau", "la nation", bref la France-personne quasi physique de Péguy ou de De Gaulle n'existent que dans l'esprit de ceux qui accordent crédit à ces fictions...

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  • Martine L

    Martine L

    19 août 2017 à 19:04 |
    Dans votre texte, bienvenu, on a les ingrédients essentiels de la – pardonnez-moi - « sauce-régime de Vichy », telle qu'elle se présente depuis l'après guerre. Simplement, les « acteurs » ont changé de nom, et le débat s'est modernisé tout en restant le même : ainsi, ceux qui considèrent que la France étant une et indivisible dans l'affaire, il est prudent de se voiler les yeux face aux années Pétain, ceux qui avancent qu'on injurie la république en voulant lui faire porter la responsabilité du régime de Vichy, tueur en son temps de la république honnie. ( on va trouver là, bien avant Mélenchon ou Philipot, la trace d'un De Gaulle ou d'un Mitterrand), Ceux, enfin – c'est plus récent ( le discours courageux de Chirac) qui voient « du » français, pas forcément « du » républicain, là où – l'Histoire et ses recherches s'imposent - le drapeau s'est sali bien au-delà de ce qu'on aurait pu imaginer. Aussi, les mots d' E. Macron sont, me semble-t-il, d'une justesse et d'un poids remarquables, et il faut souhaiter qu'ils soient l'exergue des leçons d'Histoire. Une évidence qui ne fait injure à personne, car le «  Français quand même » ne peut plus sonner, qui dit ce qui a été et désigne la seule ligne citoyenne et morale : porter, expliquer, donner à réfléchir. Avec comme rappel ce «  celui qui ignore le passé est condamné à le revivre dans l'avenir » qu'on a tous en mémoire.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      19 août 2017 à 20:32 |
      Un dernier mot pour préciser ma pensée; vous parlez du "drapeau" sali. Mais le "drapeau", c'est qui? C'est vous? C'est moi? C'est ceux qui nous précédé? Voyez comme il est facile de tomber dans l'ornière de la France-personne, celle qu'a cru voir Michelet dans une apparition qu'il relate dans l'introduction de sa monumentale "Histoire de France", dont le titre même est révélateur : pourquoi "de France" et non "de la France". Parce que France, c'est quelqu'un...

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      19 août 2017 à 20:11 |
      Mon propos était de récuser la notion de culpabilité collective, surtout héréditaire; sauf à considérer une France-personne intemporelle, éternelle, ce qui - vous en conviendrez - est un mythe. Alors ce que je n'aime pas dans la formulation de Macron, c'est "la France". Non par défense de la République, ou de cette personnalité corporative qu'on appelle "nation", mais, tout simplement, parce que "la France", entendue en un sens aussi général, n'existe pas et n'a jamais existé...

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  • Lilou

    Lilou

    04 septembre 2017 à 13:09 |
    O tempora, o mores!!!!!!!

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  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    03 septembre 2017 à 21:10 |
    Cher Bernard,ne vous méprenez pas, je respecte vos élans patriotiques sentimentaux. Il m´arrive à moi aussi d´en avoir...J´ai souvent les larmes aux yeux en entendant le "Rules Britannia":::Cela ne conduit pas pour autant à prendre "Britannia" pour une véritable femme :-).

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