Vichy était-ce la France ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 décembre 2017. dans France, La une, Politique, Histoire

Vichy était-ce la France ?

Depuis le discours d’Emmanuel Macron, le 16 juillet dernier, à l’occasion du 75ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, la polémique a fait rage.

Le président a, en effet, déclaré :

« Alors oui, je le redis ici, c’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et, donc, pour presque tous, la mort des 13.152 personnes de confession juive arrachées les 16 et 17 juillet 1942 à leurs domiciles, dont plus de 8000 furent menées au Vel d’Hiv avant d’être déportées à Auschwitz. Je récuse les accommodements et les subtilités de ceux qui prétendent aujourd’hui que Vichy n’était pas la France, car Vichy ce n’était certes pas tous les Français, vous l’avez rappelé, mais c’était le gouvernement et l’administration de la France ».

Tollé tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche ; Florian Philippot : « cette insistance de Macron à humilier la France est préoccupante. Restons fiers, proclamons notre amour de la France », et Jean-Luc Mélenchon de faire chorus : « La France n’est rien d’autre que sa République. À cette époque, la République avait été abolie par la révolution nationale du maréchal Pétain ».

Au fait, qu’est-ce que « la France » ?

Ecartons tout d’abord la fiction de la France-personne, chère à de Gaulle ou à Péguy, cette personnalité collective ou corporative, inventée par Michelet, incorporant mystiquement tous ses membres, à l’image du Christ ou de l’Eglise dans la théologie paulinienne…

Un pays, selon l’école de sociologie historique allemande, c’est avant tout un « staatsvolk », un « peuple-état », une entité juridique composée de ses citoyens. A cette aune, la France ne fut ni collaboratrice, ni résistante – groupes ô combien minoritaires rapportés à l’ensemble de la population –, elle fut planquée ! Elle n’approuva ni ne désapprouva la rafle du Vel d’Hiv, elle s’en lava les mains…

Mais passons du plan strictement démographique au plan symbolique. Pour Patrick Buisson – et à cet égard, il a raison – il existe des « incarnations ». Un homme « incarne », à moment donné, des idées et une nation. De même que l’Allemagne nazie « s’incarna » en Hitler ou la Russie communiste en Staline, de même, de 1940 à 1944, la France s’incarna en Pétain. 40 millions de pétainistes en 40, dit Henri Amouroux. L’estimation est peut-être élevée (mes grands-parents, par exemple, furent anti pétainistes, bien avant de connaître de Gaulle) ; mais il reste que l’adhésion au nouveau régime fut massive, à l’instar de l’approbation – largement majoritaire également – aussi bien de l’hitlérisme que du stalinisme dans leur domaine respectif.

En effet donc, il existe – quoique la notion, en droit, me gêne infiniment – une responsabilité collective des pays concernés face aux crimes des hommes qui les gouvernaient et qu’ils soutenaient. Toutefois cette responsabilité ne saurait être héréditaire. Les Russes actuels ne sont pas comptables du goulag, pas plus que les Allemands d’aujourd’hui n’ont à battre leur coulpe au sujet des camps de la mort. Rien n’oblige de même les Français de 2017 à se repentir des horreurs commises dans le sillage de la « révolution nationale ».

A l’inverse de certains passages de la Bible, les fautes des pères ne rejaillissent pas sur leurs enfants…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    16 décembre 2017 à 13:11 |
    Je voudrais, en addentum à ma chronique, poser la question suivante: qu’aurait-il fallu, pour que le repentir de Macron – moralement légitime – fût sémantiquement acceptable?

    Il aurait fallu tout d’abord éliminer le vocable « France »: le sujet de la contrition, en effet, ne pouvait pas être la France-personne, cette personnalité corporative - ce « corpus mysticum » christique du moyen-âge, la tête étant représentée par le roi et le corps par son peuple et qui, à partir du XIXème, s’incarna dans cette figure féminine, qui « apparut » à Michelet, comme il l’écrit dans la préface de sa monumentale Histoire de France (« France » d’ailleurs, le prénom d’une femme, et non LA France, notion purement géographique!) et fut ensuite passionnément célébrée par Péguy et De Gaulle, parmi beaucoup d’autres - ce ne pouvait pas être non plus ce que Maurras appelle « le pays réel », c’est-à-dire la somme des citoyens de nationalité française : la plupart ne furent ni pour, ni contre la rafle du Vel d’hiv mais simplement indifférents ; ce ne pouvait pas être encore la France, telle qu’incarnée par l’homme qui la dirigea à cette époque, Pétain, puisque celui-ci est mort…

    Donc exit « la France », alors que reste-t-il ? Il reste le gouvernement français, en tant qu’institution politique. La question étant alors de savoir s’il y a continuité institutionnelle entre la IIIème république, Vichy et les républiques ultérieures.
    Sur la continuité entre la IIIème et Vichy, la réponse est claire : c’est oui ! L’accession au pouvoir de Pétain ayant été voté le plus légalement du monde par le parlement ; mais quid du lien – ou de l’absence de lien – entre Vichy et la IVème ? La question a été largement débattue. Pour de Gaulle et la totalité des présidents successifs jusqu’à Chirac, c’est non. La « révolution nationale » et la collaboration l’interdisent. Le raisonnement a sa logique : une « révolution » opère une coupure définitive par laquelle le nouveau pouvoir répudie tout legs de l’ancien ; ainsi la Russie bolchévique a-t-elle dénoncé les dettes contractées par le tsar (les fameux emprunts russes !). Mais ce raisonnement se heurte à un autre, tout aussi logique : il y eut une continuité diplomatique – donc institutionnelle au regard du droit international - de la France. Les Etats-Unis ainsi n’ont jamais cessé de reconnaître Vichy. Les Américains auraient même sans hésiter fait de Darlan – collaborateur notoire – le chef de la France libre, si celui-ci n’avait été assassiné par un jeune gaulliste.

    Par conséquent, d’un point de vue juridique, il existe bel et bien une solution de continuité entre les différents régimes. C’est donc à ce titre – mais seulement à ce titre – que Macron pouvait et devait s’excuser.

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