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Le socialisme dans un seul pays ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 16 juin 2018. dans Monde, La une, France, Politique

Le socialisme dans un seul pays ?

Dans cette chronique, je croiserai l’Histoire et l’Actualité, car cette question du « socialisme dans un seul pays » (et est-il possible aujourd’hui ?) remonte à très loin, au moins pour ces dernières décennies, à la période où, en France, François Mitterrand fut obligé de passer à la politique dite de « la rigueur ». Il y a un autre problème que je devrais poser, à côté des exemples donnés en fonction de la chronologie : celui des différents types de « socialismes » auxquels je vais être amené à faire allusion. En effet, il y aura le cas du socialisme démocratique (ou social-démocratie), le plus modéré de tous – tendant souvent vers le centre gauche. Il y aura ensuite celui des socialismes radicaux, allant de ce que l’on appelle « la gauche de la gauche » jusqu’à « l’extrême gauche ». Et puis, on trouvera aussi des nouveautés idéologiques dont on peut se demander s’il faut ou non les classer dans le cadre du « socialisme ». J’ai à analyser les exemples des grandes expériences qui ont globalement échoué (expression à nuancer), en partant de la France en 1983, puis dans le monde, aussi bien pour la social-démocratie que le socialisme s’affirmant comme « radical ». Et puis, il me faudra aussi évoquer le cas des gauches latino-américaines et du mélenchonisme français, qui n’ont plus grand-chose à voir avec le socialisme tel que nous l’avons connu en Europe depuis 1936 et après 1945. Je devrais aussi aborder rapidement dans mon texte la question des raisons de ces échecs (parfois relatifs), et aussi celle de savoir si demain la tenaille subie peut ou non se desserrer, avec notamment une social-démocratie qui serait redevenue simplement et possiblement active. Ou bien quoi d’autre encore ?

Pour rappel, c’est en Union Soviétique (née en 1922) que se développa l’expression de « socialisme dans un seul pays », au moment où le système de Staline (successeur de Lénine) passa à une vision nationale, voire, à certains égards, nationaliste. Cette conception aboutit alors à une vision économique de type quasi-autarcique, à l’image de ce qui se passait dans les autres pays totalitaires des années 1930 : Italie fasciste et Allemagne nazie. Economiquement, elle déboucha à la fois sur le sacrifice des paysans, l’industrialisation à marche forcée, et à un échec considérable pour les habitants sur le plan du niveau de vie. Faisons maintenant un bond dans le temps. Laissons de côté les expériences tchèque (en 1968, avec « Le socialisme à visage humain » d’Alexander Dubcek) et chilienne (au début des années 1970, avec le socialisme légaliste mais se voulant radical du président du Chili Salvador Allende (écrasée par le coup d’Etat militaire de Pinochet en 1973). Je commence donc à dérouler le tapis chronologique de mon sujet.

Un nouveau concept politique : l’illibéralisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 juin 2018. dans Monde, La une, Politique

Un nouveau concept politique : l’illibéralisme

Le terme apparut pour la première fois dans un article de Foreign Affairs de 1997. C’était alors une question purement théorique ou comment une « démocratie », tout en préservant – dans une certaine mesure – la liberté économique, la liberté d’entreprendre, peut néanmoins limiter, voire abolir certaines libertés politiques.

Viktor Orbàn, en Hongrie, reprit l’idée et surtout la mit en pratique, déclarant, par exemple, dans son discours de juillet 2014, à son parti, la Fidesz : « Nous devons rompre avec les principes et les méthodes de l’organisation libérale et, d’une manière générale, avec la conception libérale de la société (…) il faut restaurer les devoirs de l’Etat qu’ignore l’ordre économique qui prévaut en Europe de l’ouest ».

Depuis Adam Smith et John Stuart Mill, on avait, en effet, lié les deux : le marché et la démocratie. Certes, les contre-exemples ne manquaient pas ; le mix capitalisme et fascisme du général Pinochet, au Chili ; ou, à l’inverse, le mariage contre nature entre capitalisme et communisme, en Chine. Mais cela n’avait pas encore été théorisé. Pinochet l’avait rêvé, Orbàn l’a fait. Le phénomène a d’ailleurs suscité de nombreuses études en Autriche, pays voisin et directement concerné, car la coalition VPÖ-FPÖ (droite/extrême droite), emmenée par le jeune chancelier Sebastian Kurz, lorgne sur le régime hongrois.

Le quotidien conservateur – mais non extrémiste – Die Presse, sous la plume de Karl-Peter Schwarz, s’est lancé dans une défense et illustration de la ligne Orbàn : « Les critiques lui (Orbàn) rétorquent qu’un régime est soit démocratique et libéral, soit illibéral et antidémocratique. Ce faisant, ils oublient que la démocratie est un moyen et le libéralisme une fin. Lorsque la majorité qui voit le jour, a pour objectif le nationalisme ou le socialisme, il existe certes une démocratie, mais point de libéralisme ». Ainsi l’existence d’élections libres n’aurait pas d’autre signification que de définir le mode de désignation du pouvoir exécutif et n’impliquerait, en soi, aucun présupposé politique, étant compatible avec n’importe quelle idéologie…

Ce que, bien sûr, conteste le journal de centre gauche – Wiener Zeitung – dans un article d’Isolde Chorim : « Illibéral signifie agir contre les juges et les journalistes, contre le partage du pouvoir et la société civile, illibéral signifie un contrôle des médias, un monopole du discours politique et une oppression des minorités. Autrefois, la démocratie et le pouvoir autoritaire étaient antinomiques. Aujourd’hui, nous sommes en présence d’une forme hybride, telle que la démocratie illibérale, qui allie élections, parlement et pratiques autoritaires ». Une dictature « soft », en quelque sorte, une dictature respectueuse, à échéances fixes, de la volonté populaire.

Tous les populismes mènent à Rome

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2018. dans Monde, La une, Politique

Tous les populismes mènent à Rome

Ils sont fous ces Romains ; « un contratto di governo tra il M5S e la Lega ! », un contrat de gouvernement entre le Movimento Cinque Stelle et la Ligue… un peu comme si Jean-Luc Mélenchon s’alliait à Marine Le Pen. Le « méluche », d’ailleurs interrogé à ce sujet dimanche dernier sur RTL, a tout de suite botté en touche et renvoyé les uns comme les autres dos à dos : « tous des fascistes ! ».

Un peu vite dit. Certes, côté populistes de droite, il y a Matteo Salvini, à l’allure rapace d’un Iznogoud et au racisme tous azimuts, contre la « diversité » bien sûr, mais également – et non moins – contre les blancs du Mezzogiorno, le sud de la péninsule. Il n’y a pas si longtemps, il avait lâché à l’endroit des habitants de Naples, en parlant à un compère : « Sens-moi cette puanteur ! Les chiens s’enfuient, c’est que les napolitains arrivent ! ». La nouvelle Lega se veut à présent nationaliste italienne : « Prima gli Italiani ! », les Italiens d’abord ! Côté populistes de gauche, Luigi di Maio – le successeur de Beppe Grillo à la tête du M5S – a un physique de jeune premier, aussi bien mis et posé que le second était hirsute et brouillon. Les tractations entre les deux partis sous la houlette de Sergio Mattarella, le Président de la République, ont duré longtemps, trop longtemps. Di Maio était au bord de la rupture : « ça fait 50 jours que nous cherchons à trouver un contrat de gouvernement avec Salvini et la Lega ; je veux le dire officiellement : toute discussion avec la Lega s’arrête ici ». La question qui fâche avait trait au précédent partenaire de la Lega, le Forza Italia de Silvio Berlusconi, avec qui normalement Salvini aurait dû former une coalition gouvernementale… Di Maio, à bout de nerfs, se lamentait : « on a tout essayé avec la Lega ; on les a appelés à se tenir à l’écart de ce vieux repris de justice, Silvio Berlusconi ; mais Matteo Salvini préfère rester l’allié de l’ex-cavaliere ».

Finalement, vendredi la semaine dernière, une fumée blanche s’éleva au-dessus du Quirinal, le siège de la présidence de la repubblicà : le pacte était signé, non sans scepticisme. Di Maio : « nous concluons un marché aujourd’hui ; mais ni lui ni moi ne serons président du conseil ». Le troisième homme serait, au moment où j’écris ces lignes, Giuseppe Conte, un juriste diplômé de Yale et proche du Movimento.

Gouverner ensemble donc ; oui, mais pourquoi faire ? En premier lieu, dissiper un malentendu. La Lega, jusqu’à maintenant partisante d’une sortie de l’euro, voire d’un « italexit » a finalement – comme Marine Le Pen a commencé à le faire – mangé son chapeau : l’Italie demeurera au sein de la monnaie unique. Les marchés respirent. Autre concession de la Ligue, les prédicateurs ne seront pas tenus, comme Salvini le souhaitait, à prêcher en italien. Conclusion de Federico Pizzarotti, ex-M5S et maire de Parme : « ils se déplacent vers le centre ».

Etats : Quel nouveau souffle ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 avril 2018. dans Monde, La une, Politique

Revue de Politique Etrangère de l’IFRI, Printemps 2018

Etats : Quel nouveau souffle ?

Les Etats, leur concept, leur évolution récente et actuelle ; quel sujet phare pour une revue de géopolitique…

« Les Etats n’étaient plus à la mode. Au soir du siècle qui les avait installés, par la décolonisation, jusqu’aux confins du monde habité, après une bipolarité qui avait porté au paroxysme leur concentration de puissance, voici qu’ils semblaient être les empêcheurs d’accueillir la nouveauté ; et que les empires étaient cloués au pilori comme hystéries des perversités étatiques. C’étaient les sociétés civiles qui désormais imposaient leurs logiques à des politiques démonétisées. Qui tissaient sur la toile des solidarités d’un nouveau type. Qui annonçaient la naissance d’une opinion publique mondiale, dont les ONG garantiraient le sens moral et l’efficacité. Les années 1990 voyaient ainsi fleurir les débats sur le dépassement des Etats » (éditorial PE).

Où en sommes-nous, où en sont les débats sur la question : les Etats sont-ils en perte de vitesse (thèse décliniste) ou redressent-ils la tête (thèse de la résistance) ?

« Danser avec les Etats »(Serge Sur) dresse depuis les années 90 le tableau de la fragmentation des Etats, en Europe notamment, happés parfois par des empires « mal disparus ou renaissants », alors que de nombreuses tentations de sécessions secouent d’autres Etats européens. Tableau étendu à l’évolution de la notion d’Etat en Asie, Afrique.

Mais qu’est-ce qu’un Etat ? « Remplir pour sa population des missions telles qu’éduquer, protéger, favoriser son emploi, garantir la santé publique, reconnaître ses droits, assurer sa vie paisible, et l’épanouissement individuel de ses membres, dans un cadre juridique et politique, accepté sans discriminations par tous ».Ensemble fragile – Serge Sur parle de l’Etat Titanic – multipliant les défaillances, précipitant moins les sécessions par attaques extérieures que par faiblesses intérieures. Riche article faisant un point très précis et clair sur l’historique, fourmillant de notions définies ; ainsi du rappel de l’Etat nation dont le creuset intègre, et dont l’appartenance est de l’ordre d’une solidarité subjective, librement consentie (conception française ou américaine). Modèle qui cède souvent à présent le pas à une conception d’origine germanique, reposant sur une communauté ethnique.

« Les débats contemporains sur la fin des Etats »(Frédéric Ramel) : remarquable éclairage sur la somme des débats d’experts sur la thématique de « la fin des Etats » depuis la fin des années 70, alimentés par la fin de la guerre froide, relancés par le 11 Septembre, la crise économique et financière de 2008, le Brexit, bien sûr, et la victoire de D. Trump en 2016. Traversés par la crise des migrants dès 2015 en Europe, la montée des populismes. Où en sont les Etats dans ces difficultés et profondes modifications ? L’auteur examine ces débats à travers trois prismes : stratégique – désétatisation du fait guerrier, mais aussi retour des guerres entre Etats – économique – du G20, et de son utilisation – et morphologique – entendons, où en est le désir d’Etat aujourd’hui, et les représentations qui l’accompagnent ? De très utiles repères notionnels nourrissent l’article ; ainsi de l’évolution de l’Etat gendarme, de l’Etat providence, mais aussi de l’Etat virtuel, ou de l’Etat région. La mondialisation – élément fondamental dans le jeu étatique, oblige de fait à des adaptations incessantes (l’exemple éclairant est pris du Brexit dans ses origines, mécanismes, conséquences). Les Etats n’ont donc pas disparu, mais leur tectonique agitée, leur façon de se mouvoir dans le système international fait l’objet de constants changements.

De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 avril 2018. dans Monde, La une, Politique, Actualité

De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Que de mots en R dans l’affaire : le r de répondre, celui de riposte et de résister. En face, c’est de celui de recul et non moins de renoncer qu’il s’agit…

Refus des frappes en Syrie, évidemment, à moins que peurs, peut-être indifférence, ou tout bonnement ignorance…

On ne s’étendra pas ici sur ce qui a été martelé partout depuis à présent plusieurs jours : les frappes annoncées puis exécutées par USA, France et Royaume Uni sur des lieux de Syrie contenant ou ayant à voir avec des armes chimiques ; ceci après que la reprise de la Ghouta ait été « parachevée », bouquet du feu d’artifice à sa façon, par des déversements de chlore et de gaz sarin, faisant leur lot de blessés et de morts, toutes populations civiles confondues. Ceci, après les 1300 morts de l’été 2013, sous les mêmes armes chimiques et – déjà – le recul de B. Obama, laissant Hollande seul, face à la « ligne rouge » franchie, sans plus de réactions du monde occidental « démocratique et civilisé », que ce lamentable dos américain qui se tourne.

On résumera ce qui colore l’argumentaire des « anti » (frappes), parce qu’on en a tous, de ces voisins, amis, cousins, autour de nous. Ceux qui admettent ou soutiennent le passage à l’acte occidental seraient d’une espèce – à bon droit honnie – les va-t-en-guerre et les faucons, tenants de la violence, de l’œil pour œil, satisfaisant dans l’affaire une confortable guerre par procuration. Et puis, la peur chantée sous tous les tons, de l’engrenage possible, du terrible jeu de dominos amenant – on l’entend ça et là - la déstabilisation de tout le Moyen Orient, et au bout du bout « la » guerre mondiale de plus. Arguant – incontestable, pour autant – que depuis 2013, sont arrivés dans le théâtre d’opérations rien moins que l’armée russe, le califat de Daesh, et un Iran démultiplié. On entend aussi – plus dans le champ classiquement politique des camps et des alliances – ceux qui « font confiance » à l’ami Russe, Poutine de son prénom, pour calmer le jeu et faire preuve de pragmatisme. Il y a peu, notre Mélenchon hissé sur un balcon de Marseille discourait en ce sens dans une posture d’imperator aux arènes, larguant comme autant de bombes la « honte » que nous aurions à passer sous le joug des américains, le ton de sa voix calée carrément sur celle d’un De Gaulle face au refus de l’OTAN…

Il y a, enfin, le boucan de tous ceux qui ne croient pas au gaz – le mythe du complot en a vu d’autres sur le net et les réseaux sociaux, où toutes les 5 minutes chacun donne son avis sur tout ; et de ceux qui, via les mêmes tuyaux percés, vous disent que ce n’est pas Bachar qui est à l’origine de cet énième massacre, mais d’autres fumeuses engeances, rejoignant en cela l’argumentaire inamovible du dictateur de Damas face à sa troupée de « terroristes » supposés. On entend – c’est curieux – par contre assez peu de tirades autour des participants à l’affaire côté occidental ; l’inexpérience ? d’un Macron, et bien plus, la présence d’un Trump, ses insuffisances, ses foucades, sa loyauté ?? sa détermination (nous ne parlons pas de son côté obsessionnel) et sa cohérence (ici, ne pas entendre de quelconque allusion à l’âne têtu) ???

Le 8 mars : la femme et l’après-fête

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 31 mars 2018. dans Monde, La une, Politique

Le 8 mars : la femme et l’après-fête

On fait couler beaucoup d’encre et de salive à propos du 8 mars. Les jours qui précèdent ou suivent n’ont pas d’importance. La femme n’intéresse l’humanité qu’un jour dans l’année.

Dès le 7 mars, les réseaux sociaux sont pollués de posts pour souhaiter bonne fête aux femmes. L’internaute qui ne suit pas cette tradition est pris pour misogyne. Demain, dans la rue, au travail, partout dans le pays, on répète la même phrase : « Bonne fête ». Dans les établissements, une petite fête est organisée. Pâtisseries bariolées. Boissons. Et surtout des fleurs en plastique et des ustensiles de cuisine en verre recyclé. L’ambiance est embellie par des sourires hypocrites. Fin de la fête.

Le 9 mars, une autre fête recommence. Une fête éternelle en Algérie qui prend des pauses pour mieux dominer : l’hypocrisie. L’homme qui souhaitait hier la bonne fête et offrait des cadeaux à la femme, colle à nouveau son masque misogyne.

En se maquillant le matin, la femme affronte le regard agressif de son frère. Lui qui, après un scan minutieux, valide ou rejette la tenue de sa sœur. Allant au travail, les Don Juan sauvages lui demandent son numéro sans dire bonjour. Ils lui lancent des onomatopées érotiques en scrutant la taille et la tenue. Toute catégorie de femmes passe dans le crible : célibataire, divorcée, mariée, veuve, en minijupe, en hijab, ou en haïk… La misère sexuelle en Algérie est si aveugle que même les statues des femmes en béton sont objets de désir. Le policier à côté, indifférent, caresse sa moustache et n’ose pas la défendre. Des passants applaudissent plutôt les Don Juan : c’est la femme qui provoque. C’est sa faute. La femme prend le transport en commun. Tellement de gens qu’on étouffe. Les « caleurs » (appellation de Fellag) se collent à elle. Ils lui bloquent toute issue. Elle est colonisée. C’est sa faute. Elle a de belles courbes et sent un parfum séduisant. Le reste des hommes observent. Il vaut mieux ne pas se mêler.

Au travail. Elle est emprisonnée dans son poste pendant des heures comme le dicte le code du travail. Le mâle peut sortir prendre l’air, fumer dans le couloir, sortir en ville puis revenir… Il est chez lui. La femme doit travailler et baisser la tête. Là aussi la drague sauvage la traque. Juste la forme qui change. Un supérieur lui exige des rendez-vous glamour sous des menaces administratives. Lui dresser des bras de fer permanents pour l’attirer aux rets.

Retour à la maison. Rencontrer les « caleurs » du transport. Affronter les Don Juan adossés au mur. Puis passer au scanner du frère. Il vérifie si elle a fumé, fait la bise à un homme, ou contourné l’itinéraire, tracé par les ancêtres, qui mène du foyer au travail… Après le dîner, les barbus de la télé la menacent de leurs fatwas wahhabites. La nuit, des fantômes masculins la taraudent pour l’empêcher de réparer sa journée par des rêves.

Che Bordello !

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 mars 2018. dans Monde, La une, Politique

Che Bordello !

Oui, quel bordel (ce fut le gros titre de Il Tempo, sic !) que ces élections italiennes ! Aucune majorité claire ne s’en est dégagée… 229 sièges pour le M5S (Movimento Cinque Stelle), 124 sièges pour la Lega, 104 sièges pour Forza Italia (Berlusconi), 33 sièges pour Fratelli d’Italia et enfin 112 sièges pour la coalition de centre gauche emmenée par le Partito Democratico (parti de Matteo Renzi, avatar de l’aile droite de feu le PCI et de l’aile gauche de feu la Democrazia Cristiana) qui file le mauvais coton – à la Titanic – du PS français.

Quelles sont alors, sur le plan politique, les forces en présence ?

En premier lieu, l’on trouve le grand vainqueur de la consultation, le Cinque Stelle (5 étoiles), créé par le Coluche italien, Peppe Grillo, comique familier des shows télévisés, jadis primé pour une publicité qu’il tourna pour un pot de yaourt… M5S pratique une sorte de « et, et » transalpin ; mais au lieu d’être « et le centre gauche, et le centre droit », comme dans la France macronienne, ce serait plutôt « et les Insoumis, et le Front National ». Même populisme, même « dégagisme », « nous voulons tourner la page » a déclaré son nouveau leader, Luigi di Maio. Côté gauche, un « revenu de citoyenneté » universel de 780 euros par mois, à la Benoit Hamon ; et côté droite, un parti pris anti-migrants, « maintenant il est temps de se protéger, de rapatrier tout de suite les immigrés illégaux » avait écrit, il y a quelques années, Peppe Grillo.

Puis, en numéro deux, émerge la Lega, ex-Lega del Nord, parti anciennement séparatiste qui voulait une sécession de la Lombardie-Vénétie, le cœur riche et industriel de la péninsule, afin de faire advenir une « Padania libera », une « Padanie » libérée de ce Mezzogiorno, de ce sud pouilleux, si méprisé par le chef actuel de la formation, Matteo Salvini. Celui-ci, il n’y a pas si longtemps, avait lâché à l’endroit des habitants de Naples, en parlant à un compère : « Sens-moi cette puanteur ! Les chiens s’enfuient, c’est que les napolitains arrivent ! ». Désormais, changement de cap : on troque le racisme anti-méridionaux pour un racisme plus classique, anti-arabes et surtout anti-noirs. La nouvelle Lega se veut à présent nationaliste italienne, « Prima gli Italiani ! », Les Italiens d’abord ! Haro donc sur les migrants. « Il faut faire un ménage de masse, rue par rue, quartier par quartier » a vociféré Salvini, pendant la campagne. Le 3 février dernier, un drame a précipité l’ascension de la Lega dans les sondages. A Macerata, sur la côte adriatique, un forcené, Luca Traini, a foncé en voiture sur un groupe de réfugiés du Nigéria et du Mali, en blessant grièvement plusieurs, et ce, en guise de représailles contre Innocent Oseghale, un Nigérien accusé d’avoir assassiné une jeune femme. S’ensuivirent des manifestations monstres, à la fois des pros et des antis Traini. Conclusion de Matteo Salvini : « l’immigration est l’instigatrice de la violence ».

En troisième position, loin derrière, parvient le grand perdant – avec Renzi – du scrutin, la Forza Italia de Silvio Berlusconi, qui n’a pas réussi le retour qu’il espérait ; et tout à fait en queue de la droite, les Fratelli d’Italia (Frères d’Italie), ex-Allianza Nazionale de Gianfranco Fini, qui lui-même avait « défascisé » avec succès (à la différence de Marine Le Pen) le vieux Movimento Soziale Italiano du très mussolinien Giorgio Almirante, conseiller de Jean-Marie Le Pen, lors de la fondation du FN, lequel adopta le sigle du MSI, la fameuse flamme tricolore.

Une poupée dans la Ghouta

Ecrit par Sabine Aussenac le 17 mars 2018. dans Monde, Ecrits, La une, Politique

Une poupée dans la Ghouta

Sur un tas de cendre humaine une poupée est assise

Ou plutôt serrée dans les bras autrefois potelés d’une enfant.

C’est l’unique reliquat de la vie qui autrefois fut normale

Dans l’ancien verger de Damas. Quand l’oasis charnue embaumait

De ses fastes les paisibles villages où seul régnait l’ordre du châwî.

Là où était la beauté se tient, éventré, le désordre.

Là où palpitait l’eau vive, l’addân, les peupliers aux lignes accablées ne boivent plus que

Leur mémoire.

La poupée les a vus :

Les enfants aux yeux fixes tournés vers le ciel impitoyable, leurs petites mains encore

Suppliantes accrochées à leurs gorges de tourterelles suppliciées,

Quand le gaz faisait de leurs rires un enfer.

Les mères portant à bout de bras les bébés émaciés au ventre ouvert

Dépecé empli du déluge de fer de feu d’acier de sang, les mères portant le fruit de leurs

entrailles soudain réduit en charpie, piétas portant leur croix.

La poupée les a entendus :

Les bombes déchiquetant la nuit de leurs hurlements incessants les fracas sans nom

Des Maisons des immeubles des écoles des hôpitaux des fermes éplorées

Quand là où la main de l’homme avait forgé demain, soudain tout redevenait poussière

Du passé.

Les cris des vieillards aux djellabas rougies, les gémissements des mamans aux abayas

soudain empourprées, les pleurs des bébés aux linges vermeils. Puis

Le silence.

La poupée a de la chance car elle est protégée. Protégée par cette enfant

Survivante qui a caché les yeux de son jouet, car ce jouet est l’unique autre survivant dans

Tuez-les tous… mais pas ici, Pierre Pouchairet

Ecrit par Catherine Dutigny le 10 février 2018. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Plon, Coll. Sang neuf, janvier 2018, 468 pages, 19 €

Tuez-les tous… mais pas ici, Pierre Pouchairet

Toujours en prise directe avec l’actualité dans ce qu’elle recèle de plus sombre, les romans de Pierre Pouchairet donnent une lecture de la société qui parfois glace le sang.

Auréolé de son récent prix du Quai des Orfèvres 2017 pour son roman Mortels Trafics, l’auteur, en fin analyste de la criminalité contemporaine se penche une nouvelle fois (cf. par exemple son roman de 2015 La filière afghane http://www.lacauselitteraire.fr/la-filiere-afghane-pierre-pouchairet) sur les réseaux djihadistes et plus particulièrement sur le sort de ces jeunes gens qui quittent la France pour gagner la Syrie, mus soit par l’envie de combattre dans les rangs de Daesh, soit par souci humanitaire ou par amour comme dans le cas de la jeune Julie Loubriac partie rejoindre le garçon dont elle est éprise.

Les parents, divorcés, de Julie, après avoir écarté la possibilité d’une fugue, ne se résignent pas à la disparition de leur fille et vont tout entreprendre pour tenter de retrouver sa trace. Le père, Louis, un ex-flic, au parcours chaotique, a gardé des contacts dans la police qu’il compte exploiter, mais ne s’attend pas à ce que ce soit une puis deux anciennes connaissances, agents de la DGSI, qui le contactent en premier et lui procurent les informations lui permettant de remonter jusqu’à une filière de recrutement basée en Bretagne.

Ainsi s’organise peu à peu l’enquête qui conduira le père et son ex-femme de Quimper en Turquie, sur les traces de leur fille.

On retrouve dans Tuez-les tous, mais pas ici la maîtrise de la construction des romans de Pierre Pouchairet qui dans cet opus se décline autour des thèmes suivants :

– Celui de l’incompréhension et du sentiment de culpabilité des parents confrontés au départ pour la Syrie d’un enfant dont ils n’ont pas soupçonné la détresse, ou la fascination pour l’État Islamique. Celui de leur confrontation au manque d’empressement, voire au mur de silence du côté des autorités qui renforcent leur détermination à découvrir ce qui est advenu à leur progéniture. Le drame familial est pimenté par l’introduction d’un tiers personnage en la personne de Jenifer, la nouvelle compagne de Louis, exacerbant l’équilibre instable de ce trio dévasté par l’angoisse.

– Celui des luttes intestines à l’intérieur même des Services de renseignements, luttes d’influence entre la DGSE dont les activités sont définies par l’autorité politique et la DGSI avec d’un côté des hommes de pouvoir et de l’autre des hommes « de terrain ». La complexité de la lutte anti-terroriste où l’ego de certains hauts responsables, de conseillers, se confond parfois avec la raison d’Etat.

– Celui des relations internationales troubles entre la Turquie la Syrie et la France. Compromissions, marchandages, alliances dictées par l’opportunité, l’appât du gain, volonté de sauvegarder à n’importe quel prix la sécurité d’un État, de ne pas perdre la face. Un maelstrom diplomatique où ces jeunes gens partis pour « une nouvelle vie » voient la leur s’arrêter quelques kilomètres après avoir franchi la frontière turco-syrienne.

Les mouvements identitaires préfigurent-ils un renouveau du conservatisme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 janvier 2018. dans Monde, La une, France, Politique

Les mouvements identitaires préfigurent-ils un renouveau du conservatisme ?

C’est un fait, l’époque a fait sienne le thème de l’identité, certes sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy et de son conseiller occulte, Patrick Buisson ; mais n’y-a-t-il pas en profondeur quelque chose de plus, une vague de fond indicatrice, comme l’affirme l’universitaire catholique Guillaume Bernard, d’un « mouvement dextrogyre » ?

Le terreau « identitariste », rien qu’en France, brille par le nombre et la diversité de ses représentants : Bloc Identitaire, Français de souche, Troisième voie, Terre et peuple ; ce dernier groupuscule, étant animé par un admirateur d’Hitler, Pierre Vial, revendiquant des liens avec le parti grec néo-nazi, Aube dorée, et, brocardant la « tiédeur » du Front National en défilant par défi, une semaine après lui, au pied de la statue de Jeanne d’Arc.

Serait-ce là l’avant-garde « révolutionnaire » d’une idéologie, en réalité conservatrice ?

Conserver ou changer, le débat agite et divise la France depuis la révolution. « Le questionnement identitaire, écrit le pape de ce qu’on a appelé la “nouvelle droite” dans les années 70, Alain de Benoist, est bien un phénomène moderne. Il se développe à partir du XVIIIème siècle sur la base de l’individualisme naissant ». Frédéric Rouvillois, professeur de droit constitutionnel à l’université René Descartes, à Paris, et co-auteur d’un monumental Dictionnaire du conservatisme, récemment paru aux Editions du Cerf, précise : « L’attitude conservatrice, même lorsqu’elle n’est pas à proprement parler “réactionnaire”, s’analyse toujours comme une réaction à une menace pesant sur ce qui est (voire sur ce qui était) : elle ne se conçoit pas sinon ».

La « conservation » cherche, en effet, à poser des limites à des bouleversements dont le caractère illimité porte en lui les germes de la subversion de l’ordre ancien. « A partir des Lumières, note Zygmunt Bauman, philosophe et sociologue d’origine polonaise ayant enseigné à l’université de Leeds, on a considéré comme une vérité de bon sens le fait que l’émancipation de l’homme exigeait la rupture des liens des communautés, et que les individus soient affranchis des circonstances de leur naissance ». Sortie hors d’un cadre préconstitué, émancipation, affranchissement. Au XVIIIème siècle, le sujet devient – enfin ! – autonome. « Dans cette optique, poursuit Alain de Benoist dans son livre Problématique de l’identité, l’idéal d’« autonomie », hâtivement converti en idéal d’indépendance, implique le rejet de toute racine, mais aussi de tout lien social hérité », ce que Patrick Buisson nomme les « cadres normatifs des sociétés traditionnelles » et que l’universitaire souverainiste québécois Mathieu Bock-Côté résume par la formule « le pôle anthropologique de l’enracinement et de la limite ».

La problématique ne date pas d’hier. Déjà, au XVème siècle, Pic de la Mirandole, ne proclamait-il pas, dans son Discours sur la dignité de l’homme (1486), parlant fictivement en lieu et place de Dieu Himself : « je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, pour que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même, toi que ne limite aucune borne » ? C’était – déjà ! – ce que Marcel Gauchet appelle la « sortie de la religion », le passage de l’hétéronomie – d’une règle venue d’en haut et imposée de l’extérieur – à l’autonomie, c’est-à-dire à une autorégulation de l’homme devenu ainsi son seul et unique maître. Toutefois, précise Gauchet dans son dernier ouvrage Le nouveau monde, un changement de nature s’est produit : « l’aspiration à l’indépendance individuelle s’affirmait dans le cadre d’une appartenance qui la limitait et dont, à ce titre, elle combattait les contraintes ; mais qui lui fournissait en même temps un support et qui guidait largement sa participation à la chose commune ». Apparaît alors une abstraction : l’Homme contemporain, prométhéen et libre de toute chaîne, pur produit de la rationalité dix-huitièmiste, accentuée par l’individualisme propre à notre temps, « cette nouvelle créature, dit le philologue Rémi Soulié, détachée de ses appartenances jugées aliénantes, mais à qui sont avantageusement attachés des droits naturels ».

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