Monde

Vers la « trumpisation »

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 août 2016. dans Monde, La une, Politique

Vers la « trumpisation »

Trump a annoncé la couleur lors de son discours d’investiture : « Je suis le candidat de la loi et de l’ordre ». De ça on se doutait ; plus inquiétante, la suite : « Construisez le mur ! » Le mur, contre qui ? Pêle-mêle les musulmans, les hispaniques, les homosexuels, les pro-avortement, etc., etc.

Ne serions-nous pas, en France, engagés sur cette voie-là ? Dans le sillage du dernier attentat de Nice, la radicalisation, non seulement de la classe politique, mais encore de l’opinion dans son ensemble s’est accentuée. Déjà le lendemain, à Nice, des « non blancs » ont été pris à partie, aux cris de : « rentre chez toi ! ». La ratonnade pointe à l’horizon. L’islamophobie a abattu le masque dérisoire de la défense de la laïcité, elle apparaît désormais – et crûment – pour ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un racisme anti arabes.

Alors certes, cette évolution à l’israélienne se comprend : de même que là-bas, la suite ininterrompue d’attentats et d’agressions en tout genre a provoqué une paranoïa qui a porté au pouvoir une coalition de droite (le Likoud) et d’extrême droite (les petits partis religieux), de même les pertes en vies humaine – sans précédent, près de 250 morts en un an et demi – hystérisent les Français et font exploser les dernières inhibitions éthiques qui empêchaient certains d’adhérer à la thématique lepéniste.

La droite « républicaine », à cet égard, se borne à suivre ses électeurs, voire les électeurs en général. Un sondage publié par le Figaro montre que 81% des personnes interrogées approuvent « un renforcement des contrôles et la limitation des libertés publiques ». De là, les délires d’un Guaino (installer des lance-roquettes sur les places), mais aussi et de manière beaucoup plus significative, les propos du député Éric Ciotti : « si vous aviez vu les cadavres sur la promenade des Anglais, vous ne me poseriez pas cette question (quid de l’état de droit ?). Parce que eux, ils n’en parlent plus de l’état de droit ».

Le signal est clair : si les gens veulent de la sécurité à n’importe quel prix, ils l’auront. Le pouvoir a bien perçu la dérive et paraît désemparé, « on bascule je ne sais pas où, mais on y va » murmure-t-on dans le staff élyséen. De toute évidence, le discours humaniste et rationnel devient inaudible. Le peuple n’a cure des « valeurs »…

Donc Trump – pardon Marine le Pen – l’année prochaine ? Sans doute pas, mais la tendance lourde ne saurait être ignorée : l’époque des droits de l’homme est bien révolue. La demande sociétale d’un sauveur qui prémunisse contre le risque de mort éclipse toute autre préoccupation.

Nulle manipulation dans tout ça (même si la caisse de résonance médiatique aggrave les choses), la trouille déferle sur la France. Ne compte plus que l’urgence de sauver sa peau.

Le risque étant, bien entendu, de perdre les deux : et la vie et – en prime – son honneur.

L’Europe au défi des populismes

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 août 2016. dans Monde, La une, Politique

Revue de Politique Etrangère de l’IFRI

L’Europe au défi des populismes

Le dossier principal de la Revue, cet été, s’annonçait de toute première importance, et fera du reste l’objet d’un prochain article (Moyen Orient, le nouveau « Grand Jeu »), mais notre propre Une de fin d’été, par sa composition et ses préoccupations se devait de cibler le sujet de Contrechamps : L’Europe au défi des populismes.

Deux forts articles dressent remarquablement l’état des lieux en ce domaine charriant les peurs de tout démocrate. Jean-Dominique Giuliani examine l’Union face à ces menaces, tandis que Georges Mink s’arrête sur le cas de l’Europe centrale, particulièrement la Hongrie et la Pologne.

Extrémismes, populismes, nationalismes à l’assaut de l’Europe

Leçon en tous points limpide et brillante, de Jean Dominique Giuliani, président de l’institut Robert Schuman et Européen convaincu, à l’optimisme non moins ardent. Le paradoxe est posé d’emblée : « L’Europe reste un modèle pour le reste du monde… et les sociétés européennes sont en proie à des doutes profonds ». C’est par ces failles, à l’œuvre depuis longtemps, que s’infiltrent les menaces actuellement affichées des populismes (opposant systématiquement le peuple aux élites, aux dirigeants et aux partis de gouvernement) et autres nationalismes (subordonnant tous les problèmes à la domination hégémonique de la nation).

Implantation grandissante dans le paysage européen de ces composantes menaçantes qui existent pour autant ailleurs dans le monde : depuis le début des années 80, du Parti autrichien de la liberté, à Le Pen au second tour de 2002, au Vlaams Belang belge, jusqu’au parti pour l’indépendance du Royaume Uni (et au Brexit d’hier)… Chemin d’ascension sinueux, de réussite à 2 chiffres aux élections, participation à des coalitions en marge des grands partis classiques, notamment conservateurs, mais pas seulement, jusqu’à leur visibilité actuelle en passe de devenir champions à part entière (Europe centrale, France, Royaume Uni, Finlande, Slovaquie, Autriche). L’image des populismes gagne en carrure et en puissance et se banalise dans l’opinion. Communication arc-boutée sur un discours antisystème, de rejet de « la classe dirigeante, fondé sur la proximité des politiques conduites quelles que soient les alternances ». Le « syndrome TINA – there is no alternative » étant assimilé à « tous pareils ».

Ces partis populistes se nourrissent évidemment des défauts de l’Union, fabriquant à un rythme industriel les europhobes, émergeant avec un discours brutal, du peuple des eurosceptiques. Imperfections de tous ordres, tant dans sa construction : son « refus de la puissance met à mal l’Europe dans les rapports de force internationaux », que dans son fonctionnement : « juridique, diplomatique et non politique, lointaine, inaccessible au commun des mortels… organisée à travers un rapport indirect à ses citoyens ». Plus de 30 partis populistes, nationalistes, extrémistes, pavoisent actuellement, amplifiant leur audience par les réseaux sociaux à la « parole libérée », et immédiate, surfant sur la Crise et montant en puissance exponentielle avec la peur des Réfugiés arrivant en Europe. C’est cette carte-là – un énorme potentialisateur – dit J-D. Giuliani, qui est la plus efficace pour effrayer, et forme la trame constante et porteuse de ces discours. Poids des images circulant en boucle, des peurs archaïques, des projections diverses d’« invasions ». On ajoutera au tableau l’arme des référendums utilisés de plus en plus, rêvés par les populistes et souverainistes comme substitut à la démocratie représentative, et ne seront pas négligés les « ennemis » supposés de l’Union, avec au premier titre, selon cet article, Poutine et la Russie, qui « n’aime pas l’Europe et a décidé de l’affaiblir par tous les moyens », argumentation qui mérite débat, mais qui est convaincante.

Dear British brothers,

Ecrit par Lilou le 09 juillet 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Dear British brothers,

Mais que vous est-il arrivé dans cette volonté affirmée de nous quitter ? Je réécoute en boucle depuis l’annonce du Brexit The Green Fields of France et ne vous comprends toujours pas… Me reviennent en mémoire nos batailles passées et nos arcs-en-ciel par tous les temps, overseas, dans notre si beau village du monde rien qu’à nous. Je nous revois souriant de nous tous aux 4 coins du monde où nous avons ferraillé d’amour, de bières et de rêves. Je vous revois amis de Bombay et de Curitiba, frère et sœur de burnt oak, compagnons de fortune de Twickenham ou d’Anfield Road, je ris éternellement de ces barriques de Stellenbosh descendues méthodiquement sous l’air diaboliquement bon de Don’t take me home et de celui si doux de Will Grigg’s on fire. Je songe à nos moqueries de Covent Garden et de Stonehenge où nous n’avions pas encore atteint l’âge de ne surtout pas rire de tout avant que de commencer à vieillir. Vous me l’avez toujours dit, je suis parfois plus Anglais que vous. Votre vote me confond dans une infinie rage de vous perdre dans nos communautés de valeurs.

1er juillet 1916, il y a un siècle exactement ou tout juste hier plus sûrement, à 7h28, commençait l’assaut furieux de la Somme. Je repense souvent à nos pèlerinages ensemble à Albert, à Thiepval, dans le Bois de Delville, puis le lendemain sur le Mort Homme et la Côte 304. Je me sens aujourd’hui bien seul de vous voir nous quitter au milieu de ces ruines et ces champs de souvenir qui me rappellent que nos ancêtres ont construit ensemble notre Europe. Je me sens très seul de constater que l’individualisme nationaliste béat, de ce contre quoi vos ancêtres ont combattu il y a 1 siècle, vient de triompher. Vous êtes partis en claquant la porte avec vos vociférations d’un autre âge et votre haleine pleine de haine contemplative. Je n’aime pas les portes qui se ferment, ni votre souffle à méchante haleine, cela me fait trop penser à des cœurs qui se brisent et à des marins de passage préférant Macao à Singapour…

Britons et frères vous fûtes, Britons et frères vous resterez. Mais bon, comprendrez-vous toujours que ce qui vous entoure, nous l’avons construit ensemble et que vous refusez d’en faire plus ? Et que cela m’est insupportable ?

With love, and forever yours… Deeply…

En Colombie la paix, et maintenant ?

Ecrit par Alexis Brunet le 09 juillet 2016. dans Monde, La une, Politique

En Colombie la paix, et maintenant ?

Suite à la signature historique du cessez-le-feu définitif entre le gouvernement colombien et les Farc, des doutes subsistent.

Dans un restaurant bon marché de Santiago de Cali, troisième ville du pays, on ne pouvait pas dire que l’émotion était palpable lors de la retransmission des accords de paix à la Havane, le jeudi 23 juin. Tandis qu’apparaissaient à l’écran Juan Manuel Santos, le président colombien, Rodrigo Londoño Echeverri alias Timochenko, dirigeant des Farc, Raul Castro, Ban Ki-Moon pour l’Onu ou encore Enrique Peña Nieto, président du Mexique, l’attitude des clients frôlait l’indifférence ou presque. Il est vrai que la veille, la Colombie était éliminée de la Copa America par le Chili.

Un traité de paix sans précédent

La signature de la paix de Santos souhaite pourtant mettre fin à plus de cinquante ans de guerre entre le gouvernement colombien et une guérilla bien ancienne, les Farc. D’inspiration dite marxiste, ce mouvement est officiellement né en 1967 de paysans fuyant la répression de l’armée. Dans un contexte où quelques dizaines de propriétaires contrôlaient alors les terres du pays et ses millions de paysans, et où toute action politique était réprimée par la force, il n’y avait malheureusement pas de grande alternative à la voie des armes.

Pendant cinquante ans, le gouvernement et les Farc se livrent alors une guerre sans merci, avec son lot d’horreurs et exactions. Huit millions de victimes en tout, dont le plus grand déplacement de population interne au monde (de nouveau depuis cette année, selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés), et ce devant la Syrie. A la fin des années 80, un accord permet pourtant aux Farc de participer à la vie politique du pays. Les guérilleros retirent alors leurs treillis pour fonder le parti Union patriote. Mais la tragédie suivant son cours, ce dernier verra des dizaines de ses membres assassinés par des groupes paramilitaires, avec l’appui de certains membres du gouvernement.

La suite est un sanglant festival d’extorsions, enlèvements et massacres du côté des Farc, bombardements et massacres du côté du gouvernement. A quoi s’ajoute le rôle des paramilitaires, milices sanguinaires de citoyens garants de l’ordre, qui ont tué selon les estimations cinq fois plus de colombiens que les Farc, rappelons-le. Mais dans un pays où la censure médiatique n’a rien d’exotique, les outrances des Farc indigneront beaucoup plus l’opinion que celles des groupes paramilitaires d’extrême droite, qui sont moins relayées.

Et maintenant ?

Le traité signé le 23 juin à Cuba, après plus de trois ans de pourparlers, met en place un cessez-le-feu définitif entre le gouvernement et les Farc. Il a été conclu que ces derniers pourraient maintenant participer à la politique du pays de façon légale, sans les armes, et qu’ils livreraient toutes ces dernières à l’Etat sur une période de six mois, en vue de leur destruction. Si l’évènement a été éclipsé en France par le « Brexit », l’accord de paix est à juste titre à qualifier d’historique. Et dans un pays fort militarisé où en dix ans, près de 80 millions de dollars ont été dépensés dans la guerre, les sommes dégagées pourraient enfin servir à ce à quoi l’argent d’un Etat devrait avant tout servir : l’éducation, la santé, la culture et qui sait, subventionner des associations, voire des syndicats type CGT.

Sous le feu des projecteurs : l’Inde et ses viols collectifs

Ecrit par Martine L. Petauton le 02 juillet 2016. dans Monde, La une, Littérature

Sous le feu des projecteurs : l’Inde et ses viols collectifs

Depuis quelques années, les mots « viol collectif » sont, dans les média et l’imaginaire occidental, habillés à la manière indienne. Ainsi, ce grand pays dépassant le milliard d’habitants, crevant les records de croissance économique, nous inondant de ses produits made in India, dans une familiarité quotidienne ; cette Inde – foin de ses disparités multiples qui devraient nous faire dire : les Indes, serait un Janus modernité (morale ?) socio-économique, face aux archaïsmes de je ne sais quelles pulsions reculées particulières – tiens donc, à ces pays qu’on nomme « des Sud » après qu’ils aient si longtemps porté le drapeau du sous-développement tiers-mondiste. Rien de bien net, de fait, pense-t-on à l’envi, dans ces gens là, en mutation de tous poils. De là, à dire : que du normal ; un pas, pas plus.

Pourtant les données chiffrées semblent chanter autre chose, puisqu’il apparaît qu’une femme en France serait violentée toutes les 7 minutes, pas loin de ça pour les femmes américaines ou britanniques, tandis que nos Indiennes le seraient toutes les 20 minutes…

Alors, loupe médiatique ? Agencement complotiste politique ? Il y a certes de l’installation de représentations nouvelles et pas forcément bienveillantes ni honnêtes sur un tissu ancien où moulinait la femme, la caste, et même l’épouse jetée sur le bûcher mortuaire du mari, qui traîne dans les opérettes. Cependant… La montée considérable des faits de nature agression sexuelle est réelle, croisant du reste les villes dites modernes aux campagnes reculées. Pour autant, les motivations ou les formes sont différentes. Depuis 2012 (une femme violée dans un bus à Delhi, décédée de ses blessures, entraînant les plus importantes manifestations de rues de l’Inde actuelle), les agressions ont proliféré ? ou, bien plus, ont été rendues publiques, au même rythme que les articles, reportages et lois (durcissement des sanctions en 2013). Prise de conscience assez formidable de femmes et d’hommes qui « bougent » et font bouger, partout sur l’immense sous-continent. Avec plus ou moins de réussite, des reculs, mais aussi une dynamique que nous ferions bien d’étayer et d’encourager. La démocratie indienne en marche est à ce prix et a besoin de tous.

 

Avec l’autorisation de La Cause littéraire : Treize hommes, Sonia Faleiro, Actes Sud, 2016

Un furieux désir de referendum

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 juin 2016. dans Monde, La une, Politique, Histoire

Un furieux désir de referendum

23 Juin 2016 ; c'est fait – et, à l'inverse des derniers sondages, Great Britain a posé son « out », son « leave » aux sonorités d'amour déçu, sur la table, la nôtre. Une histoire démarrée en 1973 – le Moyen Age – prend un tournant. Pour des Anglais non nantis de tous horizons, apeurés du fond de leur île, «  leur ennemi c'est la finance », et à la mer, la City. Pour l'UE, l'effet domino est probablement le danger le plus évident. Début en langue française dès cette nuit, par la voix d'une Marine Le Pen, exigeant un France(exit) dans l'instant.  Car, dans la foulée, fleurit de-ci, de-là, un goût prononcé pour entrer dans cet exercice, qui vient d'accoucher en Angleterre, vieux comme le monde contemporain mais à la couleur  furieusement rajeunie : « referendumer », comme naguère on partait herboriser à la saison des pollens. Et, comme souvent, quand on s’entiche de ce qu’on baptise novelleté, foin de tous les autres outils…
Enfin, dire « soi-même » ce qu’on veut, ce qu’on pense de… ailleurs que  chez soi, ou à son bureau, autrement qu’au comptoir – petit blanc ou café noir. Être consulté, bref exister… sur une idée, un projet, pas une simple binette à poser sur un banc, sec et propice à la sieste – au fond de l’amphithéâtre mystérieux, comme hors du réel – d’une Assemblée législative quelconque. Brandir son moi dans son vote. « Referendumer » ; yes or no ? Il faut prendre en compte – en ce domaine, comme en plein d'autres, dans nos sociétés européennes bousculées, ces pulsions, ces emballements, ces désirs de, sans queue ni tête pour autant, qui ne s'arrêtent plus à la raison adulte et réfrénante leur disant – attention !  - On y va, on verra bien, on marche ! répondent des foules de révoltés, d'indignés aux sauces infinies, voulant tout et son contraire, tout de suite, et d'abord qu'on les entende ! D'où le formidable envol de l'envie de referendum ; comme au Mac Do, quelque chose d'une nourriture, quoi ? moins net. « Referendumer », être citoyen, à bas coût.
Rêve au plus profond de chaque citoyen, considéré en son chacun comme suffisamment important pour qu’« On » le regarde de là-haut et qu’on lui demande – enfin – son avis. Referendum ; du mot « referre » en latin, rapport ; ce qui doit être rapporté. Votation populaire pleine qui n’aura d’effets que si le « oui » l’emporte. Décisionnel, et non simplement consultatif, ce procédé fréquemment présent dans la boîte à outils des démocraties contemporaines, mais pas toujours ; utilisé au « coup par coup » et non ritualisé dans le mécanisme institutionnel, le referendum semble gagner en valeur en ce début XXIe, en Europe, notamment. Est-ce parce que nos « vieilles » démocraties représentatives perdent, elles, en lustre, s’étiolent, rentrent dans une ombre terne, que la montée des violences politiques et de l’abstentionnisme corroborent un peu partout ? Incontestablement. Au diapason aussi de ces rêves à allure de vertiges, de pouvoir fort – à tout le moins d’autorité martelante – qu’on ne peut qu’entendre, partout.

Le coût du statu quo et les attaques contre la démocratie

Ecrit par JCall le 25 juin 2016. dans Monde, La une, Politique

Le coût du statu quo et les attaques contre la démocratie

Un « statu quo » plus dangereux que jamais
La Guerre des six jours, en juin 1967, fut d’abord pour Israël une guerre d’autodéfense, face à une coalition arabe qui menaçait l’existence du pays et ses habitants. Mais ce fut aussi, par la force des choses, une guerre de conquête au terme de laquelle l’armée israélienne dirigée par le général Itzhak Rabin acquit le contrôle de territoires situés au-delà de la « ligne verte » définie par les accords d’armistice de 1949.
Certains de ces territoires furent ensuite évacués par Israël : le Sinaï, restitué à l’Égypte suite à l’accord de paix signé en 1978 par le premier ministre israélien Menahem Begin et le président égyptien Anouar El Sadate, et la bande de Gaza, évacuée unilatéralement en 2005 à l’initiative du gouvernement que dirigeait Ariel Sharon. On attend toujours l’homme d’État israélien qui sera capable d’effectuer le retrait de Cisjordanie et le partage de Jérusalem, parachevant le processus de paix israélo-palestinien lancé en 1993 sous la direction du vainqueur de 1967, Itzhak Rabin.
À ceux qui croyaient que Benyamin Netanyahou pourrait être cet homme-là, en vertu de l’adage selon lequel seul un dirigeant issu de la droite peut effectuer les concessions que la droite avait précédemment dénoncées, l’épreuve des faits a jusqu’ici apporté démenti sur démenti. Non seulement l’actuel premier ministre n’a jamais su prendre les décisions qui s’imposaient, mais il s’est lancé – et a lancé le pays – dans une course en avant folle et, à certains égards, suicidaire. Le maintien de l’occupation fait que bientôt Israël sera confronté à une alternative désastreuse : soit devenir un État où les Juifs seraient minoritaires dans leur propre pays, soit mettre en place un régime discriminatoire qui déshonorerait Israël et le transformerait en une arène de guerre civile.
La récente initiative française appelant à l’organisation d’une conférence internationale avant la fin de l’année avec la participation des Israéliens et des Palestiniens – initiative que nous avons soutenue dès son annonce et qui est devenue, après avoir reçu le 20 juin le soutien du conseil européen des affaires étrangères, une initiative européenne –, et simultanément des essais de réactivation du « Plan de paix arabe », auraient pu donner au gouvernement israélien une occasion ou un prétexte pour changer sa ligne de conduite. Hormis une tentative rhétorique de « jouer » l’une des initiatives contre l’autre, M. Netanyahou n’a pas saisi la perche qui lui était tendue. Il a exprimé quelques vagues assurances à destination des médias internationaux, tout en envoyant des messages de fermeté à l’usage du public israélien.
M. Netanyahou apparaît ainsi comme un adepte du procédé que l’on a longtemps reproché – à juste titre – aux dirigeants palestiniens : tenir des discours différents à des publics différents. Naftali Bennett qui « marque » Netanyahou à droite en espérant prendre un jour sa place, a cruellement insisté sur ce point quand il a déclaré : « On ne peut pas être pour Eretz Israël [dans le langage de Bennet, cela signifie « pour l’intégrité d’Eretz Israël », c’est-à-dire pour la pérennisation de l’occupation] en hébreu, et mettre en place l’État de Palestine en anglais ». Commentant cet échange, le quotidien israélien Haaretz publiait le 7 juin un éditorial intitulé « Netanyahou parle en hébreu », qui s’achevait sur ces mots : « Si Netanyahou veut que nous le croyions, il doit dire à la population ce qu’il a l’intention de faire ». On ne saurait mieux souligner l’ambiguïté qui est aujourd’hui le signe distinctif de la politique israélienne. Une ambiguïté dont les Palestiniens – et, dans le long terme, les Israéliens – paieront le prix.

Le puritanisme islamique

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 juin 2016. dans Monde, La une, Politique

Le puritanisme islamique

Le dimanche 11 juin, Omar Mir Sddique Mateen, Américain d’origine afghane, entrait, armé d’un fusil d’assaut et bardé d’explosifs, dans un bar gay d’Orlando, au nom de Daech, pour y assassiner 50 personnes, l’attentat le plus meurtrier commis sur le sol des États-Unis depuis le 11 septembre.

Comme le 13 novembre à Paris, il ne s’agit pas seulement de politique au sens strict (la lutte contre les croisés mécréants et islamophobes) ; c’est tout autant une affaire de mœurs : hier dénonciation du « satanisme » du spectacle du Bataclan, aujourd’hui « punition » des sodomites. Précisément, le Coran fait dire à Loth, endossant par là-même sa condamnation de Sodome : « Allez-vous accomplir l’acte sexuel avec les mâles de ce monde ? Et délaisser les épouses que votre Seigneur a créées pour vous ? ». Kamel Daoud parlerait mieux que moi du tabou absolu que la « chose » constitue dans le monde arabo-musulman, de l’Égypte, où les gays rasent les murs, au Maroc, où l’orientation sexuelle du roi Mohammed VI reste le vrai-faux secret d’état le mieux gardé. A vrai dire, dans ce domaine, ni le Judaïsme ni le Christianisme ne sont en reste, se référant eux aussi à une anthropologie normative qui sépare de façon radicale ce qui se conforme à la « nature » et ce qui, étant « contre-nature », la viole. Bref, Deus sive natura

Ainsi le puritanisme islamique rejoint-il le puritanisme américain. Les Pilgrim Fathers considéraient, en effet, l’homosexualité comme « the most abominable unnaturelle sinne », le péché le plus abominable et antinaturel. La littérature du XVIIème siècle, sur le sujet, abonde, depuis The cry of Sodom de Samuel Danworth jusqu’au Day of doom (le jour du Jugement) de Michael Wiggleworth. Le « crime » se voyait d’ailleurs puni de la peine de mort et le « gay bashing » s’observa encore en plein XXème siècle. En témoigne le film Le secret de Brokeback Mountain.

Il y a donc comme un écho entre les deux radicalités et ce n’est sûrement pas un hasard si Omar Mateen était à l’intersection des deux cultures également homophobes. « Pureté dangereuse » dirait BHL, pureté homicide pourrait-on ajouter, tant elle vérifie et confirme le diagnostic de Gérald Bronner, dans le livre dont j’ai récemment fait la recension : l’idéal – en l’occurrence, le pur, l’absence de souillure – se veut incommensurable, il ne se mesure à rien d’autre ; aucune valeur – fut-ce celle de la vie humaine – ne saurait entrer en compétition avec lui. D’où l’abolition de tout jugement éthique : tous les moyens sont bons, y compris le meurtre, pour laver l’infamie et extirper le péché.

Et si l’horreur indicible suscitée par la sodomie n’était que le reflet refoulé de la tentation qu’elle inspire ?…

Brexit : good bye to all that ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 juin 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Brexit : good bye to all that ?

« Adieu à tout ça ! », « good bye to all that ! », tel est le titre d’un roman autobiographique de Robert Graves, narrant non seulement la guerre de 14-18, mais le basculement du monde du XIXème siècle – le monde d’hier de Stefan Zweig – dans celui du XXème. Par le brexit (contraction de Britain exit), une réponse négative au référendum du 23 juin, la Grande Bretagne dirait-elle adieu à 40 ans de présence dans la construction européenne ?

C’est plutôt l’inverse : l’entrée dans ce qui s’appelait encore la CEE, dans les années 70, tourna une page d’histoire britannique. 1945, l’Angleterre sort ruinée mais victorieuse du second conflit mondial ; elle a encore son Empire et peut se vanter d’être la seule puissance belligérante d’Europe à ne pas avoir été occupée par les nazis. La décolonisation – à l’inverse de la France – se fera en douceur (se souvient-on que le premier président de l’Inde indépendante ne fut autre que… le dernier vice-roi, lord Louis Mountbatten ?!) ; les anciennes colonies et dominions restant – symboliquement – réunis sous le sceptre d’Élisabeth II, dans le cadre du Commonwealth. Alors, les demandes pleurnichardes d’un Macmillan à de Gaulle – cf. le « ne pleurez pas Milord » de 1962 – ressemblaient fort à une humiliation, motivée uniquement par l’impasse que constituait l’AELE, Association Européenne de Libre Échange, cette contre-CEE ultra libérale, que la Grande Bretagne avait elle-même créée en 1960, pour faire pièce au traité de Rome de 1957.

L’Angleterre hors de l’UE donc ? Ce serait, pour elle, une catastrophe économique. La prestigieuse London School of Economics prévoit déjà, dans cette hypothèse, une baisse du PIB comprise entre 3,8 et 7,8%. Dans la city, on s’inquiète, la plupart des grandes entreprises cotées au FTSE100 (l’équivalent du CAC40 parisien) s’affichent clairement « remainers », partisanes du statu quo ; et le ministre des finances, Georges Osborne, prédit 800.000 chômeurs de plus, dans l’éventualité d’un brexit.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il s’agit de la souveraineté. Le slogan des « leavers », de ceux qui prônent la sortie, se résume dans cette exhortation : « take control ! », prenez le contrôle ! Boris Johnson, le précédent maire de Londres, n’hésitant pas à comparer l’UE aux dictatures des années 30 : « l’UE veut un super état, dit-il, exactement comme Hitler le voulait ». La palme du lyrisme ampoulé, toutefois, revient, sans nul doute, à Nigel Farage, leader de l’UKIP – United Kingdom Independence Party, mouvement nationaliste flirtant avec l’extrémisme – qui, pas plus tard que le mercredi 8 juin, déclarait devant le parlement européen, où il est député : « la constitution européenne, rejetée par les Français et les Hollandais, sortie par la porte est rentrée en douce par la fenêtre. Ce n’est pas seulement mauvais pour le Royaume Uni ; c’est mauvais pour toute l’Europe. J’espère que le 23 juin ne sera pas uniquement le jour de l’indépendance pour nous, mais qu’il mettra un terme à l’ensemble du projet, de telle sorte que, dans quelques années, nous puissions être un état-nation souverain et démocratique ». A quoi David Cameron, le premier ministre, répond, perdant patience : « la souveraineté britannique à l’extérieur de l’UE est illusion ; y rester rendrait le Royaume Uni plus fort et plus sûr. Si vous aimez la Grande Bretagne, votez pour son maintien dans l’Europe ».

La Colombie a gagné deux à zéro

Ecrit par Alexis Brunet le 18 juin 2016. dans Monde, La une, Politique

La Colombie a gagné deux à zéro

Je suis allé à Salento, c’est un village près de la ville d’Armenia dans la région de Quindío, la région du café. J’ai vu les splendides montagnes s’enchevêtrant dans les nuages, l’image que j’avais de la Colombie et pourquoi je suis venu dans ce pays. Dans la vallée de Cocorá, j’ai vu des palmiers à cire, qui ne poussent que là au monde et que le gouvernement veut raser depuis qu’il a découvert de l’or dans le coin ; ce qui à juste titre provoque mécontentement et réaction des habitants. J’ai parlé avec des gens communicatifs et forts et aimables, qui m’ont demandé si j’étais en France au moment des attentats, et qui se sont empathiquement apitoyés sur le sort des Français qui avaient dû avoir « très peur ». Venant de la part d’habitants d’un pays où la guerre civile a fait au moins 220.000 morts et où l’insécurité n’est pas fondée que sur un sentiment, j’ai trouvé ça touchant.

De retour à Cali, j’ai appris que des voitures de police avaient foncé sur des manifestants à Rennes pour les disperser, et qu’il y avait eu des blessés. Sans prétendre savoir si la CGT a raison ou a tort dans un conflit social qui s’enlise et qui permet au moins à chacun de se défouler semble-t-il, j’ai trouvé qu’il faut quand même en tenir une couche pour en arriver à foncer sur des manifestants braillards. Qu’a-t-il bien pu se passer dans la tête de ces flics ? Même en état d’exaspération et de stress maximal, comme le disent ceux qui les défendent, on n’en arrive pas là quand on est garant de l’ordre d’un pays si fier de ses principes républicains.

Puis j’ai lu les nouvelles nationales. Le même jour en Colombie, les paysans manifestaient. Dans la région de Cauca, au sud du pays, il y a eu trois indigènes morts et quinze policiers blessés. Le lendemain vendredi, m’a appris le quotidien El Espectador, un étudiant de Bogota est décédé des suites de son passage à tabac lors d’une manifestation par les forces de l’ESMAD (Escuadrón móvil antidisturbios), superflics habillés en Robocop. Je n’ai vu personne s’indigner autour de moi, et encore moins dans la rue. Pourtant, les gens que je connais ne sont pas tous de droite, loin de là. Certains sont même bien à gauche, je vous rassure camarades. En revanche, j’ai vu de nombreux maillots jaune poussin de l’équipe de foot de Colombie ce vendredi. Les Colombiens ont le sens des priorités. Le soir en effet, le pays joue son premier match dans le cadre de la Copa America, qui plus est contre les Etats-Unis. La lutte sociale attendra. Après une semaine de confrontation pour le moins tendue, les agriculteurs et le gouvernement sont parvenus à un accord, signé à Cali. A partir du lundi, dans la région de Santander notamment, un peu au nord-est de Bogota, ils continueront leur grève mais cesseront de bloquer les routes. De forte composante indigène, ils demandent notamment « la fin des intimidations militaires » et que le gouvernement enquête sur les « assassinats et menaces de morts de la part des paramilitaires sur leurs communautés ». On saurait difficilement leur donner tort. A partir du lundi, ils seront rejoints par le secteur des transports, c’est-à-dire par les routiers. La Colombie a gagné deux à zéro.

 

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