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Les populismes de droite : leurs électorats ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 07 janvier 2017. dans Monde, La une, France, Politique

Les populismes de droite : leurs électorats ?

Les grands appareils médiatiques, notamment dans le contexte récent de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, ont massivement donné une explication moniste, celle de la seule « colère » des peuples (en Occident en général), déçus par l’incapacité des gouvernements placés entre les mains des partis de la droite classique ou de la gauche modérée pour faire face à la crise économique et sociale, qui s’est accélérée depuis 2008 avec la chute de la banque américaine Lehmann Brothers et ses conséquences. Loin de moi l’idée de remettre en cause ces aspects indiscutables de la crise (qui n’est d’ailleurs pas qu’économique et sociale) que nous traversons depuis la fin des « 30 glorieuses », à partir des années 1973-1979 – et initialisée par les deux chocs pétroliers. Mais, parallèlement à cette dimension de « colère », sur laquelle surfent les mouvements et partis populistes (dont l’extrême droite au sens strict), il y a aussi d’autres aspects, très différents (parfois complémentaires), que j’appellerais des tentations de replis et de rejets fondées sur des peurs de l’Autre, du nouveau « barbare » étranger, dans le cadre d’un mécanisme identitariste.

Je vais maintenant aborder la présentation des différents segments électoraux des populismes en prenant des exemples.

Si l’on se penche sur le cas de la France, pour ce qui concerne les segments électoraux du Front National, on peut en distinguer deux types. Il y a d’abord un électorat traditionnel, celui du Midi, sociologiquement « bourgeois », anti-immigration et parfois (de plus en plus depuis La Manif pour tous) coloré d’une certaine dimension culturelle catholique conservatrice ou même réactionnaire. C’est ce segment qu’essaye de récupérer Marion Maréchal Le Pen, la « Duchesse du Vaucluse ». On trouve ensuite un autre segment électoral frontiste, très différent sociologiquement, qui correspond au Nord et à l’Est de notre pays, zones qui furent fortement industrialisées (charbon, acier), économiquement en grande difficulté, voire sinistrées – donc un ancien électorat de type ouvrier (ce qu’on appela la « classe ouvrière » et qui apparaît comme étant en voie de régression ou en profonde mutation). Ce frontisme-là, que le politologue Pascal Perrineau (entre autres) avait appelé le « gaucho-lepénisme », dès l’époque de Jean-Marie Le Pen, s’est nourri de la quasi disparition progressive des bataillons ouvriers et populaires qui votaient essentiellement pour le Parti Communiste. Je rappelle que le Front National est devenu depuis assez longtemps le premier parti « ouvrier » de France, en rapport (mais pas seulement, car la xénophobie et le racisme s’y sont ajoutés) avec les conséquences sociales négatives issues des délocalisations provoquées par la mondialisation néo-libérale. C’est Florian Philippot et le groupe de ses amis, provenant pour la plupart de la gauche chevènementiste (avant tout) et même parfois d’anciens militants d’extrême gauche, qui incarnent cet autre Front National « populaire ». J’ajoute que Marine Le Pen, qui tente de s’implanter durablement dans les anciennes régions de tradition ouvrière du Nord et qui a intégré la tactique et même la stratégie du « groupe Philippot », est forcément plus proche de ce segment électoral frontiste-là que ne l’est sa nièce Marion Maréchal Le Pen – soutenue par ses amis du Bloc Identitaire dans le Midi. Bien qu’il y ait là un risque important d’implosion pour le Front National entre des électorats et des groupes dirigeants aussi opposés, en cas de prise du pouvoir (pour 2017 ou plutôt 2022), ce qui maintient l’unité du parti – aussi bien en ce qui concerne ses électeurs que ses chefs –, c’est le « fonds de commerce » liant l’immigration et l’islam à l’insécurité et au terrorisme. Il faut rappeler enfin que – même si ce phénomène provient du fait que les jeunes votent moins que les gens mûrs ou âgés (notamment retraités) – le Front National représente une potentialité de plus de 30% des électeurs chez les 18-25 ans, par rapport à une moyenne frontiste d’environ 25%...

Le masque de la haine

Ecrit par Brigitte Stora le 10 décembre 2016. dans Monde, La une, Politique

Le masque de la haine

« L’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous », Vladimir Jankélévitch (1957)


Je pense que la haine d’Israël qui semble bien être la matrice de l’antisionisme est synonyme d’antisémitisme.
Le débat sur le sionisme eut lieu dans le mouvement ouvrier juif au début du XXe siècle. Les communistes mettaient en avant l’internationalisme, les Bundistes visaient l’autonomie territoriale et culturelle, la majorité des sionistes considéraient que le socialisme passait d’abord par la création d’une nation pour les Juifs. Si j’avais eu 20 ans en 1920, sans doute aurais-je préféré aux drapeaux et aux hymnes nationaux, la bannière rouge de l’internationalisme prolétarien… mais l’Histoire est passée par là. Ce débat est désormais caduc, il a pris fin avec la création de l’Etat d’Israël.
Israël n’est plus un rêve, c’est un pays. L’antisionisme aujourd’hui n’est pas une position théorique sur l’avenir, il est une volonté de destruction de ce qui est. Et cela n’est pas et n’a pas été sans conséquences.
On peut, et c’est mon cas, considérer avec prudence toute forme de nationalisme, y déceler le plus souvent une forme de retrait, voire d’ethnocentrisme. On peut encore et toujours espérer comme Jan Valtin  un monde « sans patrie ni frontières » mais comment expliquer ce « refus » d’un seul nationalisme, celui du peuple juif, ce rejet d’un seul Etat, Israël ?
La critique marxiste du nationalisme a fini par prendre acte de la situation des peuples opprimés, de leur légitimité à une souveraineté nationale. Or, l’antisionisme dit en creux que les Juifs, contrairement aux peuples colonisés, ne sont pas un peuple opprimé mais peut-être bien un peuple dominateur. Et la haine d’Israël renoue avec le passé, avec l’imaginaire de la domination d’un nom. C’est ce nom que vomissaient Céline, Drumont et tous les antisémites bien avant l’existence de l’État d’Israël. Israël tentaculaire, suceur de sang, tueur d’enfants, fauteur de guerres et ennemi de l’humanité, la chose n’est pas nouvelle…
J’ai longtemps milité à l’extrême gauche, l’internationalisme avait encore un sens et la rage et le dépit n’avaient pas encore supplanté la révolte. Ni le Chili, ni la Pologne de Solidarnosc, ni la lutte des Kanaks ou des Sud-Africains n’ont jamais suscité cette étrange solidarité où la haine domine. Aucune « dénonciation » d’un gouvernement ou d’un régime n’a jamais mérité un vocable particulier, aucun pays non plus n’est considéré comme un nom propre auquel on peut accoler l’adjectif d’« assassin ». Or quand on crie dans une manifestation « Israël assassin », on peut se demander qui est désigné ? Un pays, un peuple ou un fantasme ?

The Donald et La Marine ; comparaison fait-il raison ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 19 novembre 2016. dans Monde, La une, France, Politique, Actualité

The Donald et La Marine ; comparaison fait-il raison ?

Depuis ce jour où l’Amérique, blottie dans ses sondages et dans la suffisance de ses habitudes, a basculé dans quelque chose, dont, chacun de par le vaste monde cherche désespérément le nom, de jour en jour. Depuis, on est au moins sûr que la trouille des grandes invasions – barbares et inconnues pour le moins – diffuse, gagne à la manière des antiques pestes. Quelqu’un chez nous, à Reflets, ne disait-il pas : – c’est pour quand, notre Trumpette à nous ?

L’équation avait été posée bien avant les résultats : en France on agitait le FN et Marine ; idem partout en Europe où la gens populiste en déguisements divers bruissait dans l’ombre des urnes à venir. Les States avaient naturellement ce produit en magasin – une forme d’automatisme propre à l’époque. Le refrain était le même partout : les Populistes arrivent ! La vague nauséabonde déferle ! Depuis le mardi noir américain, les basses ont pris une sacrée ampleur dans le concert... Vrai, évidemment, que le poids du tout en tout d’un Trump sur le podium aux USA, demeurant la première puissance mondiale, notamment, dans les imaginaires de tous, a barre sur un FN annoncé à 30% au premier tour du printemps 17 en France, sur la quasi victoire imminente des pires en Autriche, l’échec sur le fil en Hongrie, le Brexit et ses pulsions folio-économiques ; j’en passe, sans oublier les vagues froides en Scandinavie, Allemagne et le toutim. Ce n’est pas à Reflets du temps, où peu de semaines échappent à un article avertisseur en la matière, que nous vous dirons le contraire… Il y a des parallèles nombreux et récurrents qui s’installent à plus ou moins bas bruit – les « dormants » n’étant pas les moins dangereux.

Ne serait-ce que dans ce franchissement des digues, que peaufine, plus que signe, l’animal roux d’outre Atlantique. Parce qu’enfin – là, on a d’évidentes comparaisons – l’électeur, et son à présent sérieux collègue, l’abstentionniste, beuglait plus qu’il ne passait à l’acte, dans nos années pré-Trump, pré-FN au pinacle. Il poussait d’an en an, davantage et de plus en plus près de la ligne d’arrivée, avec sur son dos ses rancœurs, ses frustrations, ses peurs, bien entendu. Frileux, il craignait par-dessus tout l’extérieur, siège de ses plus prégnantes angoisses. Il poussait, mais – on avait pris l’habitude d’avoir dans l’oreille le bruit du freinage – au dernier moment il n’allait pas plus loin, regagnait ses pénates hostiles en bougonnant, et, parfois, donnait en grognassant le bout de la main à ceux du camp de « la raison », autant dire du réel. Front Républicain chez nous, et ailleurs, Raison/Clinton au pays de l’Oncle Tom (un beau slogan qu’on aurait dû tester). Mais les digues ont cédé, comme avec le Brexit, on a voulu voir le bruit que ça fait quand on renverse la table. Qu’est-ce-qu’on fait après, qu’est-ce-qu’on-fait de ça ? Refrain un brin austère et redondant qu’on entend à présent. Et qui ne fait ni sens, ni programme.

« Les » populismes – plus que « le » populisme –, le problème c’est qu’ils floutent sous la focale, dès qu’on les zoome un peu, alors que dans le regard initial, ils ont l’air de se ressembler tous. Passé le moment des gueulantes, des peurs surtout pas vérifiées, des défilés des laissés pour compte, des vieux métiers qui meurent, du bruit de l’industrie qui s’est fait la malle, et du silence de mort des campagnes en chagrin… passé ce temps du renverser-la table-on-va-bien-voir, tout ce qui se compare donc, dont la grille marche au poil ; quand on mire de plus près, ça change et pas qu' un brin. Justement parce que ces mouvements populistes ne font jamais dans la dentelle, que leur côté protestataire tient bon au lavage, qu’ils brassent trop large et que la déception à venir est comprise dans le package de départ… j’en oublie, forcément.

I can’t breathe

Ecrit par Ricker Winsor le 19 novembre 2016. dans Monde, La une, Ecrits, Politique, Actualité

I can’t breathe

I feel like I can’t breathe, drowned by the tsunami that just befell my country and the whole world. All of a sudden everything is up for grabs, including a woman’s right to choose, steps to combat climate change, NATO alliances, trade agreements, immigration, just about everything. But I won’t talk about all that ; so much has been said and is known by the reading public. Over the last eighteen months the brightest writers and thinkers had intellectually tied up Trump and thrown into the scrap heap of history. They were all wrong.

What has been thrown out is an approach to life that is egalitarian, compassionate, and respectful, an ethos based on the humanitarian ideals of a liberal democracy. Not too long ago all political combatants could be found in the shelter of that umbrella no matter what their differences. No more.

This debacle has been characterized as a « revolt against the elites » but it is more like revenge against « those who think they are better than us », those who worked to improve their minds through education and got ahead using their brains. It comes out of deep anger and resentment and a serious sense of inferiority. How else could the populace turn their backs on Trump’s blatant disrespect for : women, Muslims, Mexicans, and those who prepare and do their homework (e.g. Hillary and the debates). Our new leader thinks it is ok to grab women « by the pussy ». « When you are a star you can do anything you want » he said. He laughs at the disabled and, well, no need for me to go through the long list. What kind of message does this send to young people trying to grow up ? « Nice guys finish last » is what it says ; it is ok to bully anyone to put yourself forward, to win the race.

I get invited to certain occasions at the American Consulate here in Surabaya, East Java, Indonesia, the second biggest city. And today I was invited to witness the final day of the election. I prepared myself to answer questions about how I felt, never for a minute believing that Trump could win. I prepared my thoughts like this : « I am honestly disgusted that a man like Trump could actually have gotten this far in the election process. That fact itself discredits America and debases, if not annihilates, the idea of American exceptionalism ».

Now what do I do ? Our new chief has a majority in the House of Representatives and in the Senate. Checks and balances are minimal. He also won decisively, very decisively. All of the bruhaha about every woman in America standing against him, the surge of Latinos voting, the blacks and minorities being involved and taking a stand, never happened. A lot of them voted for Trump.

It is important to say something about Hillary Clinton beyond how she has been portrayed and the consequent vague or not so vague opinion of her. Even those who are dismayed by the existence of Trump often expressed dislike or suspicion about Mrs. Clinton. Based on what ? Nothing, only lies and bullshit. She is of my generation, the idealists, the ones who dreamed of « open borders », of everyone « getting along », of equal opportunity and service. Her whole life has been dedicated to that. I witnessed it all, and not from so far away because of university connections. She is one of « us » the sixties generation that fought for civil rights, for women’s rights, for Vista, for the Peace Corps, for inner city programs. We fought against that ill-considered debacle, war in Viet Nam. And yet, through a steady campaign that would make Joseph Goebbels smile from hell, where he no doubt dwells, the « no nothings » polluted the spring until they created « Crooked Hillary ».

JCALL - Quelles perspectives après l’élection de Trump

Ecrit par JCall le 19 novembre 2016. dans Monde, La une, Politique

JCALL - Quelles perspectives après l’élection de Trump

Réunion sur le combat des ONG israéliennes pour la paix

Comme la majorité des Juifs américains qui ont voté pour elle (1), nous aurions préféré l’élection d’Hillary Clinton à la Maison Blanche. Une semaine après, il nous est toujours difficile d’imaginer comment la première grande puissance du monde sera dirigée à l’avenir par un homme qui semble, au vu de ses déclarations de campagne, pour le moins imprévisible. Mais aux Etats-Unis, comme ailleurs, son discours, construit sur la peur et le rejet de l’autre, et qui s’adresse plus à l’émotion qu’à la raison, a convaincu une population tentée par le repli sur soi. La question que se posent maintenant tous les éditorialistes et les dirigeants du monde c’est de savoir si le président Trump tiendra les promesses du candidat Trump. Il est évidemment impossible d’y répondre, bien que depuis quelques jours le nouveau président tienne un discours plus modéré. La constitution de son équipe sera sans doute une première indication.

En Israël, la droite s’est tout de suite réjouie de ce résultat et des belles promesses faites par le candidat Trump, comme celle de déplacer l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem. Déjà des voix en son sein commencent à se faire entendre appelant à accélérer les programmes de colonisation qui avaient été mis en veilleuse par peur des critiques de l’administration d’Obama ou, tout simplement, à enterrer définitivement la solution des deux Etats. L’autre promesse du candidat Trump, espérée par Netanyahu, c’est la révision de l’accord sur le nucléaire iranien qui avait été soutenu, rappelons-le, par une majorité des Juifs américains et avec le soutien actif de JStreet. Une telle décision, si elle était prise, aurait sans doute le soutien des monarchies du golfe et des régimes autocrates musulmans, mais serait lourde de conséquences pour la région.

La question qui inquiète Netanyahu concerne l’hypothétique « legacy » qu’Obama pourrait laisser dans les deux derniers mois de son mandat sur le Proche-Orient : fera-t-il une déclaration définissant, comme Clinton en son temps, les paramètres pour une solution du conflit ? ou se contentera-t-il de ne pas s’opposer à une éventuelle motion présentée au Conseil de sécurité ? ou soutiendra-t-il le projet français de conférence internationale s’il devait se confirmer ? On peut s’attendre à ce qu’Obama ne veuille pas prendre le risque d’une initiative que son successeur soit obligé de dénoncer.

Dans tous les cas, il est certain que nous entrons dans une période d’instabilité. Par contre nos fondamentaux eux restent stables. Le conflit ne sera résolu que le jour où une majorité des deux peuples en sera convaincue et qu’elle poussera ses dirigeants à prendre les décisions difficiles. Devant le peu d’entrain de la classe politique israélienne à s’atteler aujourd’hui à cette question, la société civile reste la seule à se mobiliser, au travers de ses ONG, pour la mettre au cœur du débat public. C’est pourquoi nous avons invité à Paris Avi Buskila, le nouveau directeur de Shalom Arshav (La Paix Maintenant), et Yuval Rahamim, le directeur du Forum des ONG israéliennes pour la paix. Venez les rencontrer au cercle Bernard Lazare lundi 28 novembre à 20h30 (2).

Nous comptons sur votre présence.

Un éléphant, ça trumpe, ça trumpe…

Ecrit par Jean-François Vincent le 12 novembre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Un éléphant, ça trumpe, ça trumpe…

L’éléphant, le symbole du Grand Old Party, le plus vieux parti des Etats-Unis, celui d’Abraham Lincoln et des anti-esclavagistes du XIXème siècle, le parti qui « vira » à droite à partir des années 30 et de Roosevelt ; ce parti rejoint-il maintenant le chœur de tous ceux qui – en Europe et ailleurs – prônent le repli identitaire ?

Passons sur l’extrême médiocrité de la campagne – frasques sexuelles de Trump, correspondance privée de Clinton, néo puritanisme affolé et avidité de nouvelles croustillantes… le fond est ailleurs.

Aucune des mesures inouïes proposées par le candidat républicain – comme l’érection d’un mur à la frontière mexicaine ou l’interdiction d’accès au sol américain pour les musulmans étrangers – mesures qui avaient suscité doutes et réprobation, voire défections, au sein même de son camp ; tout cela n’aura pas suffi : la pression était trop forte.

Au fait, la pression de quoi ?

Les explications pullulent bien sûr : sentiment de déclin, paupérisation des classes moyennes (le syndrome du « petit blanc »), menace terroriste… allons plus loin. Frédéric Lordon a raison au moins sur un point : la politique est une affaire d’affects. D’affects plus que de raison. Ce sont les sentiments plus que la rationalité, le cœur – ou les tripes – plus que la tête qui guident les électeurs.

Or si l’affect de gauche est la colère, l’affect de droite est la peur. Une peur du chaos, en France, en 1968, qui a donné à De Gaulle une chambre introuvable ; une peur du djihadisme, en Espagne, en 2008, qui a porté à nouveau au pouvoir un PSOE, par ailleurs discrédité.

La peur. Peur du déclassement – individuel et collectif – peur de l’Arabe (terroriste ou non), peur qu’à terme, le salut au drapeau ou la dinde du Thanksgiving ne soient menacés. Peur de ne plus être soi-même (ou ce que l’on croit être).

L’Amérique avait besoin que quelqu’un la rassure, comme les Hongrois qui ont ont élu Orbàn ou les Autrichiens qui s’apprêtent à élire Norbert Hofer ; de même qu’en 1933, les Allemands – eux aussi – n’avaient de cesse que quelqu’un les rassure…

La protection, économique (protectionnisme), physique (sécurité publique), culturelle (identité nationale), focalise les aspirations. Le reste, justice sociale, droit des minorités, en un mot tout ce qui concourt à l’égalité, passe au second plan.

L’inégalité suscite l’affect colère, lequel provoque un soulèvement, voire une révolution. L’affect peur au contraire suscite un besoin de protection, un souci de conservation.

La conservation, le contraire de la révolution. Ou alors une révolution nationale ? Conservatrice ? Bref, avec un sénat et une chambre des représentants à l’unisson, une révolution « neo con »…

Trump. Etonnés ? moi, non plus...

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 novembre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Trump. Etonnés ? moi, non plus...

On sait  déjà qu'aux States, les sondages pédalent plus qu'à leur tour dans le maïs des grandes plaines. Il y a eu des précédents ; encore tout chaud notamment la présidentielle - Bush fils / Al Gore - en 2000, et visiblement cet immense territoire, ce continent – disent nos instituts de sondeurs européens, ne se prête guère aux pourcentages affinés, versus quasi scientifique, qui donneraient le résultat, pile juste avant la ligne d'arrivée. Plein de voix autorisées nous en rebattaient les oreilles depuis de longs mois, pourquoi aurait-il fallu que les tout derniers de ces sondages échappent à la règle ?  Alors, pourquoi ces cris de surprise effarée et pleurs suicidaires à notre matin-gueule de bois de certains, à leur nuit américaine, là-bas, dont les lampions annoncés se sont limités aux rues ( bien fréquentées) de N.Y, métropole éduquée XXL, multiculturelle depuis des lustres, ouverte aux vents de l'Atlantique et de la Mondialisation active, à prétention généreuse ; fanion d'une Amérique  se voulant résolument moderne,  qui parle au reste du monde bâti de la même chair : « notre » Amérique à nous.  Décidément, partout, le mot « représentation » campe ces temps-ci en haut de la liste... 

Sauf que d'autres Amériques, il en est plein – et, au final, davantage, au vu des résultats de cette présidentielle. Les États Unis ne sont pas toujours « un pays », mais généralement « des » pays. Ça ne date pas de ce sinistre 8 Novembre.

 Il faut avoir quitté la géante pomme de l'Est, Manhattan si petite, et le minuscule Greenwitch village de dessins animés, simplement avoir pris ces turnpikes qui n'en finissent pas de tracer l'immensité, avoir mangé un morceau – vraiment particulier - dans ces relais au bord de nulle part, au milieu des gens qui ne sont pas de N.Y, pas plus que de L.A ou de Frisco , pour ressentir qu'il existe un peuple américain en dehors de celui de nos imaginaires. Celui à qui Trump, cet étonnant spécimen du « populaire », a parlé, susurré - oreille,  cœur,  ego, et pourquoi pas, couilles,  dans chacun de  ses meetings.  Il faut avoir, même vite, mis le bout de l'orteil  dans ces terres de l'Amérique de tous les jours, une autre que celle des films, des livres et des chansons, fussent-elles celles du barde nobélisé. Avoir, sous un ciel blanc de chaleur plombée, par exemple, dans le bleu-rose étrangement layette de Miami, vu ces «  vieux et vieilles américains » de Floride, saturés d' héliotropisme dans leur parc-à personnes-âgées-apeurées, garantis sans émigrés, enfants, ni parfois, animaux.   Mauvais goût définitivement hors concours. Et que dire de tous ces vrais-faux Cow-boys des Grandes Plaines, plus blancs et racistes épais qu'on ne peut l'imaginer, territoires plus perdus que nos villages du Cantal, ceux qu'on voit si bien dans «  Brokeback mountain », ce film-chef d’œuvre qui dit Trump avant Trump... Étrange peuple, de notre point de vue, et différent, vivace ou plus assourdi depuis toujours ou presque, tout au long de l'Histoire américaine, depuis  1945, au bas mot. Petites classes moyennes agrippées à l'avoir, à cet américan dream du pionnier ayant posé son sac, d'une way of life, dessinée par la voiture, le réfrigérateur en attendant l'ordinateur. Ils ont cahoté  au rythme de la croissance généreuse,  et des inquiétudes des interventions ou des initiatives dans les guerres de ce qu'ils nomment en iliens qu'ils sont, le « rest » du monde, se sont trouvés immergés dans la crise des « Subprimes », ont chuté en 2001 avec les Tours... Comment de tels marqueurs auraient-ils pu s'effacer, ni même s'amoindrir – en vrai, ou via les TV et réseaux sociaux, dans la cacophonie actuelle des migrations, du terrorisme, menaces cauchemardesques d'invasions définitives... Tout le bruit de la victoire de Trump est là, mais était perceptible dans son raffut bien avant la nuit du 8 ; non ?

CETA ; Incorrigible Belgique

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 novembre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

CETA ; Incorrigible Belgique

Grand émoi dans le plat pays, la Belgique avait dit « non » au traité de libre échange avec le Canada. La Belgique ? Plutôt la Wallonie. Paul Magnette, son ministre président, clôturant comme suit le débat : « Nous avons toujours dit que nous n’avions jamais été contre d’avoir un accord avec le Canada. Mais nous ne voulons pas – ni maintenant, ni plus tard – d’arbitrage privé. Les conflits entre multinationales et Etats doivent être tranchés par des juridictions publiques ». C’était la raison officielle : des juridictions commerciales, parallèles, supranationales, suspectes de partialité envers les grands groupes d’outre-Atlantique. En réalité les Wallons, dont les industries traditionnelles (charbonnage, textile, sidérurgie) sont – tout comme celles du nord de la France – en pleine déconfiture, craignent de perdre toujours plus d’emplois.

Bref, l’Europe institutionnelle, après le Brexit, était à nouveau en berne. Cinq ans de négociations menées par la commission de Bruxelles pour rien…

Une histoire belge, en quelque sorte. Le royaume, en effet, se compose d’un gouvernement fédéral et de quatre « entités fédérées », dotée chacune d’un exécutif et d’un corps législatif : la communauté flamande, la communauté française (sic !), la communauté germanophone (Eupen) et la région de Bruxelles-capitale. L’horreur « communautariste » pour un Français républicain ! Une « réunion de concertation intrabelge » réunissant tous les protagonistes s’était tenue mardi dernier. En vain, Magnette n’en démordait pas… et sans unanimité, pas de « oui » possible.

D’où une cascade de conflits avec à la clef le spectre – à nouveau ! – de la partition. Conflit d’abord entre Charles Michel, le premier ministre démocrate-chrétien, et le socialiste Paul Magnette. Michel cherchant encore, à l’heure où j’écris ces lignes, un compromis de dernière minute. Conflit ensuite à l’intérieur des socialistes européens : le PS français soutient le traité et le président du groupe socialiste à l’assemblée de Strasbourg, Gianni Pitella, a vertement critiqué son camarade wallon : « C’est évident que si une petite communauté est capable de tenir en otages 500 millions de citoyens de l’UE, il y a un problème clair dans le processus de décision et le système de mise en œuvre en Europe ». Conflit enfin et surtout avec les Flamands, chauds partisans du Ceta. Bart De Wever, le leader du N-VA (Nieuw Vlaamse Alliantie, indépendantiste, très à droite) et bourgmestre d’Anvers, a déclaré tout de go : « Magnette double Syriza sur sa gauche ; le PS porte atteinte non seulement à La Flandre, mais également à l’Europe et au monde du commerce » – Syriza, le parti très radical du Grec Alexis Tsipras – et De Wever d’ajouter « Wat een hovaardigheid ! », Quelle arrogance !

Bref les Belges, tel un vieux couple qui ne s’entend plus mais ne veut pas divorcer, s’entredéchirent comme d’habitude. Au-delà d’un énième Clochemerle, la question se pose de la démocratie en Europe : une seule région a-t-elle le pouvoir de bloquer le continent tout entier ? Le principe de subsidiarité confie aux états les ratifications des traités. Aux états, mais pas aux régions, fussent-elles autonomes. La flagrante contradiction entre le droit européen et le droit constitutionnel belge devrait, d’une manière ou d’une autre, pouvoir se trancher. Et si, au final, la meilleure solution ne consistait pas à faire ratifier le Ceta par le parlement de l’Union, en lieu et place des parlements nationaux ?

Poutine populaire en France ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 22 octobre 2016. dans Monde, La une, Politique

Poutine populaire en France ?

Depuis quelque temps déjà, un phénomène qui peut apparaître comme extrêmement curieux se développe au sein de certains segments de la classe politique et de l’opinion publique françaises : une montée de la popularité du dictateur nationaliste russe Vladimir Poutine. Et ceci malgré l’agression (déjà ancienne) contre la Géorgie, l’annexion de la Crimée et maintenant les bombardements en Syrie, surtout sur Alep, correspondant à la volonté du chef russe de soutenir à bout de bras le régime du sanguinaire Bachar El-Assad, pour des causes sur lesquelles nous serons amenés à revenir. Je vais devoir évoquer les manifestations, les causes, les conséquences politiques et enfin géopolitiques (régionales et mondiales) de ce phénomène – dangereux jusqu’à un certain point pour la paix du monde.

D’abord, en ce qui concerne les manifestations de cette popularité (certes relative) de Poutine, on peut constater un croisement de soutiens à son égard dans notre pays. Il s’agit en premier lieu de celui du Front National de Marine Le Pen, dont le parti est assez largement financé – au nom du nationalisme partagé par Russie Unie et le parti frontiste – par les banques russes, à la demande expresse de Poutine. On a en second lieu le soutien du Parti De Gauche de Jean-Luc Mélenchon et d’une fraction du Parti Communiste – en rapport avec l’idée que la Russie de Poutine constituerait une espèce de « contrepoids » face à « L’Empire américain » (« l’atlantisme ») et à ses alliés « sionistes », comme à l’époque de l’URSS. Enfin, même au sein de sympathisants de la droite classique, un certain nombre de « politiques » et d’électeurs potentiels sont fascinés par la personnalité de Vladimir Poutine.

Ensuite, pour bien cerner les causes de la montée de cette popularité, il faut commencer par remonter de plusieurs décennies dans le temps. Une partie de l’opinion publique française regrette l’époque de la Guerre froide, dans la mesure où tout semblait simple : on était soit pro-américains (capitalisme libéral, économiquement et politiquement), soit pro-soviétiques ; ce qui évitait de se poser des questions de « complexité », puisqu’il fallait choisir son « camp » (celui du « bien » contre celui du « mal »). Pour de nombreux anciens (ou actuels) électeurs communistes (ou influencés par lui), ou du Front De Gauche en général, la Russie de Poutine est toujours vue – dans le cadre d’un réflexe de type pavlovien – comme une sorte de prolongation de ce que fut l’URSS jusqu’au début des années 1990. Plus étonnante – à première vue – semble être la popularité de Poutine dans l’électorat du Front National. Et pourtant, en réfléchissant un peu, on comprend que l’image d’autorité du chef russe séduit des nationalistes français en mal d’autoritarisme dans une société française travaillée par le message du « Tous pourris ! », comme du « Qu’ils s’en aillent tous ! » de Jean-Luc Mélenchon, qui dérive de plus en plus vers le nationalisme.

Shimon Peres : vis pacem, para bellum

Ecrit par Jean-François Vincent le 08 octobre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Shimon Peres : vis pacem, para bellum

Shimon Peres est probablement le plus populaire de tous les hommes politiques israéliens, à l’intérieur comme à l’extérieur, voire jusque chez les Palestiniens. Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, a tenu à assister personnellement à ses obsèques.

Il restera, bien sûr, comme une colombe : prix Nobel de la paix 1994, initiateur avec Yitzhak Rabin des accords d’Oslo, artisan la même année du traité de paix avec la Jordanie, fondateur en 1996 du Centre Peres pour la paix. La paix, toujours la paix donc.

Mais si Peres était pacifique, il n’était en rien pacifiste.

En tant qu’adjoint au ministre de la défense, il fut le père de l’arme atomique israélienne, maître d’œuvre du projet « Dimona », qui le vit négocier, au nom d’Israël, à Sèvres, dans la banlieue parisienne, la livraison d’un réacteur nucléaire civil ; lequel permit la fission d’uranium et de plutonium, indispensable à la fabrication de la bombe.

Sur le plan militaire, il coordonna en 1956 la riposte franco-anglo-israélienne à l’occupation par Nasser du canal de Suez ; et en 1996, il fut, cette fois en qualité de premier ministre, à l’origine d’une guerre – baptisée « opération raisins de la colère » – contre le Hezbollah libanais, en réponse au bombardement par celui-ci du nord du pays, au moyen de roquettes de type Katioucha.

Devenu président, Peres, bien que n’ayant plus qu’un rôle représentatif, approuva l’offensive « plomb durci » contre la bande de Gaza, dont le coût matériel et humain fut considérable. « Nous ne comprenions pas, expliqua-t-il dans un discours devant l’Agence Juive à Jérusalem, et nous ne comprenons pas encore maintenant, pourquoi, après avoir évacué Gaza, ses dirigeants commencèrent à tirer des milliers de missiles contre nos civils. Pour quelle raison ? Dans quel but ? ». Parallèlement, Peres soutint le – très controversé – blocus de Gaza : « Israël lèverait le blocus, affirma-t-il, si le Hamas montrait quelque intérêt à faire la paix ».

D’où l’épitaphe, mi-figue, mi-raisin, que lui réserva le quotidien de gauche Haaretz : « si Israël se trouve au bord d’un abyme moral, peut-on lire dans son numéro du 28 septembre, Peres y a sa part. Si c’est un pays en route vers l’apartheid, il en fut le co-fondateur ».

Jugement sévère. Peres était avant tout un réaliste, conscient de ce qu’un compromis est très difficile avec les leaders palestiniens actuels, en particulier ceux du Hamas, et plus difficile encore avec l’allié du Hamas, via le Hezbollah : l’Iran.

Ainsi qu’il l’écrit lui-même dans ses mémoires : « La paix ressemble beaucoup à l’amour. C’est un processus romantique. Il faut y vivre, il faut s’y investir, il faut y croire. De même qu’on ne peut imposer l’amour, de même, on ne peut imposer la paix ».

Si tu veux la paix, prépare la guerre. Oui, M. Peres, vous avez eu raison.

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