Bamako 2000

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 11 janvier 2013. dans Monde, Souvenirs, La une, Société, Voyages

Article de Bernard Péchon, publié en juin 2012 dans l’édition n°21 du Journal de Léo (Association Léo, 66, rue Saint Raymond, 84380 Mazan, www.orphelin-handicape-mali.org)

Bamako 2000

Bamako, son nom trop plein, trop rond, promet déjà plus qu’il ne peut tenir. Savoir qu’il fait allusion au fleuve nonchalant et aux caïmans que l’on n’y voit pas, ne fait qu’aggraver le malentendu. Une ville qui mue lentement, qui s’étire dans le prolongement des avenues coloniales. Un chaudron ou une calebasse de boue rouge et de poussière fine comme un vent d’épices.

C’est la ville de nos trois enfants. Est-ce que cela veut encore dire quelque chose, douze ans après ? L’aîné y a vécu un peu plus de deux ans, la seconde, dans l’ordre de l’adoption, n’y est pas restée trois mois et le troisième nous y a attendus sept ans. Aujourd’hui, il en a presque quatorze. Quand nous l’avons vu pour la première fois, nous venions chercher le petit Sidi de deux ans et demi que nous attendions depuis des mois et des mois. Sidi, notre garçon, était une merveille avec ses grands yeux noirs étonnés et sa démarche décidée sur ses petites jambes frêles et ses chaussures trop grandes. L’autre n’avait pas encore de nom. Il était accroupi dans une caissette et se poussait des mains sur le sol de la pouponnière, traînant sous lui sa caisse sans roues avec une agilité atroce. Je me souviens de sa tête trop grosse pour ce petit corps atrophié, et d’un regard dur ; il nous tendait les bras, comme à tous les adultes sans doute. On se blinde contre la pitié. On se détourne. Que pouvions-nous faire pour lui. Du mal puisque nous lui enlevions son copain Sidi. Et il nous l’a rendu par la culpabilité que nous allions porter pendant des années.

Quand nous revenons deux ans plus tard pour chercher la minuscule Nakani, deux mois et demi, deux kilos trois cents et déjà une volonté farouche de survivre, nous retrouvons le petit garçon handicapé. Il va avoir quatre ans ; il peut déplier ses jambes squelettiques et se hausser par la force des bras pour monter sur un de ces jouets en plastique à roues, camion ou tracteur, je ne sais plus. Il s’y accroche plus qu’il ne l’enfourche. Il a l’air de dire : – Je sais bien que vous ne voulez pas de moi mais je vous montre quand même ce que je sais faire, à tout hasard.

Que faire pour lui ? Renseignements pris, il apparaît que pour aider les pauvres gosses de cette cour des miracles qui survivent au rez-de-chaussée de la pouponnière, il est inutile de passer par les grands organismes internationaux ; une petite association d’Avignon s’est consacrée exclusivement aux orphelins handicapés de Bamako.

Trois ans plus tard, au cours d’une réunion de l’association Léo qui se passe chez nous, on projette des photos et des films récents des enfants que personne n’adopte. Nous y retrouvons Bakary, car désormais, il a un nom pour nous. Il parvient à faire quelques pas en se soutenant sur des barres parallèles. Il va à l’école. Il fait du cheval : découverte pour nous de l’équithérapie et de ses bienfaits sur les corps en souffrance. Cela fait partie des soins assurés par l’association. On évoque particulièrement son cas : en France, il pourrait peut-être marcher. Il est intelligent, il pourrait faire des études. Au Mali, quel sera son avenir ? La rue ?

Nous avons mis quinze jours avant de pouvoir en parler entre nous. Nous y pensions chacun de notre côté. Il faut adopter Bakary. Discussions avec les amis, circonspects, avec les parents, réservés en général, avec Juliette (la présidente de l’association) qui ne veut pas se prononcer : l’association Léo s’interdit toute implication dans les adoptions à la pouponnière. Scrupules vis-à-vis de nos deux enfants, notre pédiatre qui les suit depuis leur arrivée en France, nous rassure : les enfants épousent toujours les choix délibérés des parents. Il nous fait rencontrer une spécialiste du CHU qui s’est consacrée au traitement des handicaps. L’essentiel, nous dit-elle, est qu’il ait de bonnes mains pour pouvoir exercer un métier. Ne voit-elle pour lui qu’un métier manuel ?

Plus les doutes s’accumulent plus la décision s’impose. Les enfants, eux, ont très bien compris ce qui se tramait. Quand leur mère se rend en mission à Bamako pour étudier sur place « la faisabilité du projet », ils s’attendent à ce qu’elle revienne avec le petit frère. Il faudra encore huit mois de patientes démarches juridico administratives parce que Bakary a plus de cinq ans et n’est plus adoptable. Il ne sera « plénièrement » notre fils que dix mois après son arrivée en France. Ce jour-là, il aura choisi son prénom français en plus de son prénom malien, comme son frère et sa sœur. Il sera tout à fait rassuré. À la pouponnière, on promet aux enfants handicapés qui voient des étrangers venir chercher les bébés adoptés qu’un jour un blanc viendra aussi les chercher et les emmènera en avion. On ne peut pas vivre sans espoir. Mais en principe ça ne se produit pas. Bakary n’en a jamais vu partir. Mais lui, il a réussi !

On pourrait écrire un livre sur l’histoire de l’arrivée de Bakary, sur son intégration à l’école : plutôt un échec ; sur son parcours médical : trois ans avant de trouver le médicament qui réduit sensiblement son athétose ; sur ses progrès : aujourd’hui, il lit un peu, compte jusqu’à cent, il connaît l’heure et a un vocabulaire important, mais il a du mal à articuler et ne fait pas la différence entre le masculin et le féminin, ni entre le singulier et le pluriel. Il ne marchera pas mais il manipule son fauteuil roulant électrique comme ses consoles de jeu avec une adresse remarquable malgré ses gestes brusques et il sait très bien trouver ses chansons favorites sur Internet.

À l’Institut d’Education Motrice, où il est scolarisé, tout le monde nous dit que c’est un petit ado intelligent, charmeur, volontaire, joyeux, serviable, lucide sur ses capacités, très sociable et bien élevé. Son bonheur fait du bien à ses compagnons d’infortune, à ceux qui doivent porter la déception ou la culpabilité de leurs parents en plus de leur handicap. Lui, il n’a que notre amour à porter. À la maison, c’est un frère qui joue et se dispute très bien avec sa petite sœur et qui sait aussi bien obtenir de l’aîné (ils ont huit mois de différence) qu’il le tire d’affaire quand il est planté dans un jeu ou sur son ordinateur.

À lui, pour le moment, il ne faut pas parler de Bamako. Il est pourtant le seul à pouvoir s’en souvenir. Est-ce que les autres voudront s’y rendre un jour ? L’adoption internationale, c’est d’abord une transplantation géographique. Je me suis souvent demandé si c’était un service que nous leur avions rendu. Les enlever d’un pays jeune qui espère toujours marcher vers le progrès et la démocratie, quoiqu’on puisse en douter ces temps-ci, pour les implanter dans cette vieille Europe qui refuse de naître et thésaurise égoïstement son matérialisme impénitent.

À ces doutes superflus répond la rassurante certitude de l’irréversible. Un des mystères de l’adoption est que la loi française reconstitue une filiation fictive ; elle établit des faux sans aucun état d’âme : le livret de famille atteste que Thomas, France et Joseph sont nés à Bamako de Patricia et Bernard Péchon. Point à la ligne. Patricia a donc mis au monde à Bamako trois enfants dont ses deux garçons à huit mois d’intervalle. Il suffit d’y croire. En vérité, leurs dates de naissance sont approximatives, leur lieu de naissance est présumé et ils ne sauront jamais rien de leurs parents biologiques, l’abandon d’enfant étant interdit au Mali et donc forcément clandestin. Il leur faut se construire sur ces bases-là. Ça ne va pas toujours sans mal. Mais l’enfance ce n’est drôle pour personne. C’est après qu’on l’idéalise. Thomas se bat avec les sonates pour piano de Beethoven. France est furieuse quand elle n’est pas sur le podium aux rencontres d’athlétisme. Joseph évacue son énergie inutilisable contre Dragon Ball Z.

Alors Bamako, leurs racines, leurs origines ethniques, tout ce qui peut constituer une différence identitaire ? Et pourquoi ne deviendraient-ils pas vraiment des citoyens du monde ?


Bernard PECHON-PIGNERO

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    13 janvier 2013 à 09:30 |
    Un autre versant du Mali, ce jour, mais, au fond, la même chose déclinée en termes de solidarité et d'amour, pour un pays unique qui le mérite tant. Merci pour votre texte si personnel et si bouleversant. Il y a en vous, en votre histoire la lumière de ce pays, éclatante, somptueuse, et avant tout humaine.

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