Ce pourquoi nous n'irons jamais sur la Lune !

Ecrit par Kamel Daoud le 03 décembre 2010. dans Monde, Racisme, xénophobie, La une

Ce pourquoi nous n'irons jamais sur la Lune !

NDLR : Kamel DAOUD est chroniqueur au "quotidien d'Oran". C'est à la suite d'une chronique  parue dans ce journal qu'il a recu la lettre dont il est question en début de chronique.


« A K. David ». C'est par un tel en-tête qu'un lecteur lâche, (lâche parce qu'anonyme) a entamé une lettre fielleuse à l'adresse du chroniqueur. La critique reste libre même si dans le tas, le bonhomme confond un nom inaugural dans la généalogie prophétique de la Méditerranée avec un électeur du Likoud du XXIe siècle. En Algérie, c'est de coutume que de voir le sentiment anti-juif être confondu avec l'anti-israélisme et avec la xénophobie et le refus de l'altérité. C'est le cas de pathologie des religions lorsqu'elles sont affaiblies par des esprits incertains et ne tiennent plus la route que par les rites. Mais passons.

C'est qu'il y a à retenir dans cette lettre, c'est que depuis quelque temps, elle ressemble à beaucoup d'autres de plus en plus fréquentes : des missives signées par des gens qui ont « nationalisé » Dieu et privatisé l'Islam. Il suffit d'écrire que le pays se trompe en lançant le chantier d'une mosquée au lieu de lancer le chantier de l'avenir de nos enfants, pour voir pleuvoir sur soi des fatwas de café et des excommunications à la violence étonnante. Pays d'exception, l'Algérie est aujourd'hui à l'avant-garde des territoires où l'Islam est interdit à la réflexion individuelle par des recettes ridicules : il faut le consommer soi avec la sauce nationaliste, soi avec celle de l'ex-FIS.

Ecrire que le pays s'effondre vers des mythes infantiles en dénonçant le remplacement de l'économie par la barbe et le voile, répéter que si nous sommes si bien écrasés par les autres peuples, c'est parce que nous avons délégué à Dieu le devoir de faire du blé et des armes à notre place, et insister pour que ce peuple fasse la différence entre des ablutions et marcher sur la lune, est aujourd'hui signe d'une francophilie désuète, preuve d'un anti-religionisme populaire ou la marque d'un sioniste clandestin au sein de la terre de l'Algérie.

Ils se sont trompés ces gens qui nous répètent que l'islamisme et ses repliements nous sont étrangers et nous été exportés par d'autres pays « frères » : il y a dans l'histoire de l'Algérie et du Maghreb une antique tentation pour les idées de la pureté inhumaine et de l'intolérance et une longue histoire d'une religion en armes, politisée à l'extrême et incapable d'admettre la différence ou les relativismes nécessaires pour fonder une civilisation calme. Aujourd'hui, cette tentation revient, pas avec un projet politique mais avec un tableau clinique d'enfermement sur soi, de refus de l'autre et de négation de la contradiction et de l'avis différent. On peut longuement écrire sur la misère de ce pays, ses égouts, ses robinets rouillés ou ses routes défoncées, sa misère se résume finalement à une seule : du sommet à la base, l'idée d'une religion que l'on doit porter comme un collier et pas comme une chandelle ou une idée ou une interrogation.

Si ce peuple erre depuis si longtemps dans le même endroit, souffrant de vouloir être plus arabe que les Arabes, plus anti-chrétien que le reste, plus amazighe que ses voisins et plus nationaliste que le reste de l'humanité, il le doit à quelques idées mortes seulement qu'il promène depuis longtemps et qui lui servent à pendre le contradicteur, bloquer les rotations célestes et réinventer les intolérances au fur et à mesure des cycles de sécheresse. En Algérie, le FIS a réussi : pas à prendre le pouvoir mais à ce que le Pouvoir prenne ses tournures et se tourne vers ses zaouïas pour se sentir légitimé. A lire les livres des époques mortes, on reste étonné par cette vivacité de la réflexion qui marquait les empires musulmans d'autrefois, l'indépendance de ses opinions, la liberté de ton et les champs de réflexion ouverts malgré les désordres. Il n'en reste aujourd'hui que la propension à la fatwa, au meurtre et à l'hypocrisie. Cela s'aggrave lorsque le pays est un pays sec, n'a pas une longue histoire de livres, pas une tradition de cités et si peu de paix pour oublier les haines de la guerre. Là où Zawahiri, le numéro 2 d'Al-Qaïda, est un chirurgien, les « émirs » terroristes de l'Algérie n'ont pas dépassé le niveau du tôlier. Faut-il aujourd'hui s'étonner de ce retour d'un islamisme primaire qui s'écrase face au Pouvoir mais s'en prend à ceux qui ne lui ressemblent pas ? Non.

Tout nous y pousse comme des troupeaux. Tout nous mène vers un nouveau basculement terrible parce que nous n'avons rien réglé en profondeur. « K. David » n'écrit pas en anonyme, ne prend pas la chaloupe, ne mange pas au râtelier, ne se cache pas derrière Dieu, ne vote pas pour le pétrole et fait son chemin vers Dieu, à pied, et pas sur le dos des morts et des autres. Pourtant, on ne peut qu'être en colère contre cette misère des siens : elle promet des lendemains sinistres ! Ce genre de lettres qui font aveu de la haine du douar, du rural, de la langue étrangère, de l'étranger, du juif et de la haine de soi, ne sont pas des lettres mortes mais des signes d'époque.

A propos de l'auteur

Kamel Daoud

Kamel Daoud

Rédacteur

Journaliste/chroniqueur au "Quotidien d'Oran" (Algérie)

Ecrivain

Prix Mohamed Dib 2008

Sélection au Goncourt de la Nouvelle 2011 pour "Le Minotaure 504" (Editions Sabine Wespieser)

 

Commentaires (8)

  • Maurice Lévy alias PlG

    Maurice Lévy alias PlG

    04 décembre 2010 à 11:47 |
    Salam Chalom Salut à vous
    Natif de Tlemcen -que j'ai dû quitter en 1964-, j'ai toujours été proche des deux autres religions qui coexistaient avec la mienne. On se faisait des amis sans tenir le moindre compte de la religion de l'autre, protégés que nous étions par un colonialisme qui avait tout intérêt à faire régner une paix civile artificielle.
    Il m'a hélas fallu quitter cette belle cité, son calme, sa religiosité pacifique, après que les politiques aient cru tout résoudre par la guerre … Que de temps et d’occasions perdues …
    Je poursuis mes amitiés de l'autre côté de la Méditerranée, mais elles sont loin de satisfaire ma soif de l'autre.
    J'apprécie, M. Daoud, votre texte et je nourris l'espoir que votre jeunesse saura quitter cet immobilisme par des voies pacifiques vers des lendemains qui chantent. Bon courage.
    Maurice Lévy

    Répondre

  • Isabelle Blavet

    Isabelle Blavet

    04 décembre 2010 à 01:23 |
    Vous nous offrez là, M. Daoud, un moment important d'intelligence humaine et de vrai patriotisme. Quand on aime l'Algérie, et je l'aime de tout mon coeur, on ne peut supporter ces ombres permanentes qui assombrissent son avenir et son présent ! Vous êtes un homme des Lumières M. Daoud. Merci pour ça !

    Répondre

  • Christine Mercandier

    Christine Mercandier

    02 décembre 2010 à 16:31 |
    Chronique "soufflante" d'énergie et de combat. Ce texte montre combien l'Algérie est riche de talents, de valeurs morales et d'avenir. La route est peut-être longue mais au bout l'optimisme !

    Répondre

  • Martine L

    Martine L

    02 décembre 2010 à 12:06 |
    Admiration, Kamel, pour la noblesse de vos propos, l'amour criant de votre terre, et la juste colère qui roule dans votre manifeste . Vous montrez l'Algérie – mais aussi tant d'autres terres d'Islam, tant aimées, tant admirées – telle qu'elle devient : une figue, une datte sans plus aucun sucre, perdant, peu à peu, tout ce qui fait la civilisation ! Se desséchant, se «  sahélisant », plus vite, peut-être qu'on ne le croit, de ce côté de la Méditerranée.
    Me revient, à vous lire – à entendre votre cri – cette définition du mot «  civilisation », qu'il y a peu, encore, je donnais à mes petits collégiens : façon de vivre, de travailler, de penser, art, religion » ; chacun d'entre eux s'accordait à entendre qu'il fallait le tout, et que, du coup, il n'y avait pas de peuple sans civilisation ; en lisant le portrait de la route actuelle algérienne, plus d'un aurait protesté : «  la civilisation, ce n'est pas QUE la religion ! !  ce qu'il y a, ici, ce n'est pas DE la civilisation! »
    Si j'avais encore des élèves – je suis à la retraite – votre texte aurait fait l'objet d'un travail scolaire, car il touche à l'universel! 

    Répondre

  • Monika Berger

    Monika Berger

    01 décembre 2010 à 19:41 |
    Moi aussi M.Daoud, j'admire votre courage et votre colère. Votre ambition pour l'Algérie est grande et noble et j'espère qu'un jour proche vous serez fier d'elle!
    Inch'allah.

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 décembre 2010 à 19:35 |
    Au Maghreb et au Proche-Orient, l’islamisme a pris la place du nationalisme arabe dans la revendication identitaire. L’échec du nassérisme et du parti Baas, en Egypte, comme celui du FLN, en Algérie, ne pouvait que conduire à cette métamorphose qui renvoie à son tour à une question plus fondamentale encore : le monothéisme est-il compatible avec le relatif ? Kamel Daoud semble répondre positivement quand il écrit : « il y a dans l'histoire de l'Algérie et du Maghreb une antique tentation pour les idées de la pureté inhumaine et de l'intolérance et une longue histoire d'une religion en armes, politisée à l'extrême et incapable d'admettre la différence ou les relativismes nécessaires pour fonder une civilisation calme ». Pourtant la question se pose. Le 20 novembre dernier, le pape de Rome évoquait devant le collège des cardinaux la « dictature du relativisme ». Il est vrai que la Révélation présuppose le caractère absolu de la vérité qu’elle dévoile : cette vérité est sans contradiction possible, puisqu’elle émane – directement ou indirectement – de Dieu Lui-même. Les civilisations chrétiennes sont devenues « calmes » quand le modernisme leur instilla une bonne dose de relatif. Les pays d’Islam, eux, n’ont connu ni la renaissance ni la révolution industrielle du XIXème siècle ; au contraire, ils ont connu la colonisation qui a nourri un sentiment anti-occidental et favorisé un prisme historique où un fil rouge relie – dans la perspective d’une lutte de libération - les croisés de jadis aux israéliens d’aujourd’hui, en passant par les colons des ex-métropoles coloniales. Même Saddam Hussein, vieux routier du parti Baas et laïc s’il en est, s’était fait portraituré sous les traits de Saladin !
    Quoi de plus naturel que le caractère intrinsèquement absolu du discours d’une religion révélée, ne puisse trouver, dans un pareil contexte, aucune modération. Il faudrait pour que cela change un renouveau du nationalisme arabe laïc, trop longtemps discrédité par des régimes corrompus, et, bien sûr, un règlement du conflit israélo-palestinien,qui mettrait un terme à la haine des occidentaux et des juifs. Cette haine a entraîné une quasi disparition du Judaïsme en terre d’Islam, pour reprendre le titre d’un livre récent ; elle oblige les intellectuels et les journalistes à une autocensure. Le défi relevé par la presse libre, dont Kamel Daoud est un admirable représentant, n’en est que plus audacieux. Tous nos vœux l’accompagnent.

    Répondre

  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    01 décembre 2010 à 19:02 |
    Evidemment, quoi faire d'autre que hocher la tête et sentir les coins des lèvres s'affaisser.
    QUOI faire ?
    Et que dire.
    Le " soutien" comment le manifester et en faire autre chose que ce timbre collé d'office sur toute cause lorsqu'elle est assez lointaine ?
    C'est un texte intelligent.
    Au sens où seule l'intelligence sait s'extraire du magma et se maintenir là où règne le danger de la solitude et du vide.
    C'est ma façon de le soutenir que de lui reconnaître à lui et à son auteur la force qui tient debout, même si les épaules s'épuisent.
    Cher Kamel, avec tout mon respect.
    Elisabeth

    Répondre

  • Marc Calatayud

    Marc Calatayud

    01 décembre 2010 à 18:12 |
    On retrouve ici, cher M. Daoud, votre intelligence, vos valeurs et votre formidable courage ! Je suis enthousiasmé par cette chronique et rempli de l'espoir qu'elle aide à ouvrir les coeurs et les esprits Partout où elle sera lue et évidemment pas seulement en Algérie ! Les Français en ont aussi et bien besoin, et d'autres encore...
    Merci et bravo.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.