L'Enfant de Soweto

Ecrit par Martine L. Petauton le 16 juin 2010. dans Racisme, xénophobie, Monde

L'Enfant de Soweto

Il regarde, sa vuvuzela de pacotille à la main, s’allumer les lumières du grand stade, flambant neuf ; il restera dehors, les places sont trop chères ! La nuit de l’hiver austral est tombée, claire et froide ; il est content, pourtant : le monde le voit ; son pays, « arc en ciel » fait la fête au ballon rond… c’est l’été de l’Afrique du Sud, porte-drapeau des pays « émergents » ; — mais, qui émerge ? L’enfant du township —

Apothéose symbolique — mais, la politique, c’est du symbole —, cette coupe du monde de football 2010 (19e du nom), s’ouvre sur le continent noir et en Afrique du Sud, où près de 80 % de Noirs relèvent la tête, après 50 ans d’Apartheid, où les avaient tenus une poignée d’à peine 10 % d’Afrikaners… Survol historique de haute altitude ! Me diront certains ; la réalité est nettement plus diaprée, et demande une observation attentive, différenciée, et donc, plus nuancée… mais, n’en est-il pas ainsi, de tous ces « réels », au bout de « l’idéal », cher au grand Jaurès ?

Première puissance économique d’Afrique, devant l’Égypte et le Nigéria ; un réseau routier, loin devant celui du Maroc, l’Afrique du Sud : les gratte-ciel futuristes de Pretoria ; les lumières de Capetown ; le nouvel aéroport de Durban ; les banques alignées, sur les artères de Johannesburg, propres à rassurer plus d’un investisseur. À l’intérieur, ensoleillés , à la méditerranéenne, les vignobles des grands crus exportateurs, tenus par les riches familles, descendantes des Huguenots français, qui ont, en leur temps, échoué, là, pour fuir le fracas des guerres de religion… Pays de mélanges et de malheurs, aussi… pays pionnier, donc, d’une violence animale…

Quand il s’agit de ce pays-là, « ma » mémoire entre en mode « diaporama » : la montagne de la Table, qu’a vue Vasco, en partance pour les Indes ; les hauteurs enneigées du Drakensberg ; lumières rouges des hibiscus – comme dans « Alice au pays des merveilles », nos pots de fleurs, en géants — ; greniers à blé ; là-haut, bordures ensablées du Kalahari ; stations balnéaires — visez la vue, depuis le lodge, indécent, des Bleus — ; manchots du Cap… prisons ; sourire de Mandéla ; rugby — « Invictus » de C. Eastwood… — ; 1994 : la poignée de main du Blanc et du Noir… nation du drapeau aux 6 couleurs ; émeutes, violences urbaines – on quitte le soleil, Soweto, déjà…

Vitrine prospère, appâtant son touriste occidental : « l’Afrique du Sud ? Vaste, et pas chère ! », me dit cette amie, qui en revient ! On y va, on achète, on regarde, enfin sortis des réflexes, un rien « pavloviens », du boycott — anti — apartheid… ce que disait, en mieux, une récente chronique, que j’ai aimée…

Sauf, qu’en regardant de plus près, on aime moins ! La devise de la jeune nation a beau afficher : « l’unité, dans la diversité », le compte n’y est pas ! Ou, du moins, pas encore — il est vrai que 1994, c’est hier ! —

Politiquement, pourtant, nous écririons, sur le bulletin scolaire : « très gros progrès ; encouragements. » L’A.N.C., parti de Mandela, a, certes, étendu sa domination, mais, au final ( quelques ratés, quand même), a permis l’installation d’une vraie démocratie parlementaire, à l’abri d’une constitution, dont on dit qu’elle serait, des plus ouvertes, sur le plan des libertés individuelles…

Les jalons anti-apartheid, ont, avec cohérence été progressivement placés : discrimination positive, voulant promouvoir l’incontestable et chiffrée nouvelle majorité noire et métisse ; dans les campagnes, réforme agraire, permettant la restitution des terres confisquées, jadis, aux fermiers noirs… loi visant, dans les entreprises, à une représentation équitable en termes de % d’encadrement, par exemple… Cela peut paraître étrange, pour nous, nés dans les droits de l’homme, mais, là, encore, Histoire et symboles sont forcément à l’affiche !

Mécanique bien grinçante, pourtant ! Beaucoup de Blancs, notamment les plus diplômés, ont recouru, ces dernières années, à l’exil massif – saignant, ainsi le pays, comme tant d’autres, ailleurs — ; dans les campagnes où, la scolarisation progresse à petit trot, les fermiers noirs ont peiné à garder en valeur les terres, qui, parfois, retournent à la friche ! Du coup, l’extrême droite, telle la hyène des chemins de brousse, n’hésite pas à relever le col…

Mais, heureuse surprise, le gouvernement de Pretoria, plus attentif et réactif que notre vieille Europe, envisage maints dispositifs législatifs.

Dans les métropoles, cependant (la moitié des villes ont des townships), la pauvreté galope ! L’Afrique du Sud s’est globalement appauvrie, depuis 10 ans – même si, les écarts sociaux, se sont un peu tassés – 9% de la population – dont notre gamin de Soweto – vivent en-dessous du seuil de pauvreté, plus bas que le nôtre, bien sûr, tandis que 9 % — encore — de la population — les Blancs, en l’occurrence – se partagent l’essentiel des richesses ! Notre garçon et sa vuvuzela, ont — c’est sûr — un père au chômage, comme 40 % des Sud-Africains ; son frère ainé est touché, comme la jeunesse pauvre, par la sinistre déferlante — Sida… son quartier est toujours en « vigilance orange » et l’émeute menace en permanence ! Le pays serait — dit-on — un des plus dangereux du monde ; taux record de criminalité ; misère grondante, aux portes fermées, comme des fortins, des rues huppées… André Brink, écrivain que j’ai tant lu, au temps de l’Apartheid (« le mur de la peste », vous en souvenez-vous ? Une sorte d’étendard), en vient, amer, déçu, à désigner corruption et incompétences, comme autant de vautours déployés, pour masquer le retour des lumières…

Mais, assise sur l’or, les diamants, les mines et le soleil ; vitrine du capitalisme financier et exportateur ; l’Afrique du Sud, parade : elle a construit 9 stades, rénové autoroutes et parc hôtelier ; elle a même « déplacé » 20000 pauvres, pour « embellir » ses quartiers — la Chine, en son temps olympique, en avait fait autant — ; elle a formé des kyrielles de policiers, sécurité oblige ; elle a investi 10 fois ce qui était prévu ! Les bénéfices, une fois les rapaces de la Fifa, partis, c’est sûr, retomberont bien quelque part ! Dans des mains blanches, sans doute, ou dans celles, noires, des centres-villes, mais notre gamin de Soweto, restera-t-il, le bec ouvert à regarder passer les miettes…

Mais… « Aussi étroit soit le chemin

Bien qu’on m’accuse

Et, qu’on me blâme ;

Je suis le maître de mon destin

Et, capitaine de mon âme !… »

W.Henley- INVICTUS.

C’est ce poème qui, on s’en souvient, a permis à Mandela – cette icône – de « tenir » pendant son emprisonnement de 25 années…

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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