Tous les populismes mènent à Rome

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2018. dans Monde, La une, Politique

Tous les populismes mènent à Rome

Ils sont fous ces Romains ; « un contratto di governo tra il M5S e la Lega ! », un contrat de gouvernement entre le Movimento Cinque Stelle et la Ligue… un peu comme si Jean-Luc Mélenchon s’alliait à Marine Le Pen. Le « méluche », d’ailleurs interrogé à ce sujet dimanche dernier sur RTL, a tout de suite botté en touche et renvoyé les uns comme les autres dos à dos : « tous des fascistes ! ».

Un peu vite dit. Certes, côté populistes de droite, il y a Matteo Salvini, à l’allure rapace d’un Iznogoud et au racisme tous azimuts, contre la « diversité » bien sûr, mais également – et non moins – contre les blancs du Mezzogiorno, le sud de la péninsule. Il n’y a pas si longtemps, il avait lâché à l’endroit des habitants de Naples, en parlant à un compère : « Sens-moi cette puanteur ! Les chiens s’enfuient, c’est que les napolitains arrivent ! ». La nouvelle Lega se veut à présent nationaliste italienne : « Prima gli Italiani ! », les Italiens d’abord ! Côté populistes de gauche, Luigi di Maio – le successeur de Beppe Grillo à la tête du M5S – a un physique de jeune premier, aussi bien mis et posé que le second était hirsute et brouillon. Les tractations entre les deux partis sous la houlette de Sergio Mattarella, le Président de la République, ont duré longtemps, trop longtemps. Di Maio était au bord de la rupture : « ça fait 50 jours que nous cherchons à trouver un contrat de gouvernement avec Salvini et la Lega ; je veux le dire officiellement : toute discussion avec la Lega s’arrête ici ». La question qui fâche avait trait au précédent partenaire de la Lega, le Forza Italia de Silvio Berlusconi, avec qui normalement Salvini aurait dû former une coalition gouvernementale… Di Maio, à bout de nerfs, se lamentait : « on a tout essayé avec la Lega ; on les a appelés à se tenir à l’écart de ce vieux repris de justice, Silvio Berlusconi ; mais Matteo Salvini préfère rester l’allié de l’ex-cavaliere ».

Finalement, vendredi la semaine dernière, une fumée blanche s’éleva au-dessus du Quirinal, le siège de la présidence de la repubblicà : le pacte était signé, non sans scepticisme. Di Maio : « nous concluons un marché aujourd’hui ; mais ni lui ni moi ne serons président du conseil ». Le troisième homme serait, au moment où j’écris ces lignes, Giuseppe Conte, un juriste diplômé de Yale et proche du Movimento.

Gouverner ensemble donc ; oui, mais pourquoi faire ? En premier lieu, dissiper un malentendu. La Lega, jusqu’à maintenant partisante d’une sortie de l’euro, voire d’un « italexit » a finalement – comme Marine Le Pen a commencé à le faire – mangé son chapeau : l’Italie demeurera au sein de la monnaie unique. Les marchés respirent. Autre concession de la Ligue, les prédicateurs ne seront pas tenus, comme Salvini le souhaitait, à prêcher en italien. Conclusion de Federico Pizzarotti, ex-M5S et maire de Parme : « ils se déplacent vers le centre ».

La grande mesure qui ressemble à ce que Benoît Hamon proposait pour la France, se nomme « il reddito di cittadinanza », le revenu « citoyen » (litt. de citoyenneté). Le seuil de pauvreté étant officiellement fixé à 780 euros mensuels, il s’agit pour l’état de faire l’appoint afin que chacun, au total, ait ces 780 euros garantis. Un budget, au bas mot, de 17 milliards d’euros, ce qui cadre mal avec le souhait de la Lega de pratiquer des ristournes fiscales…

Reste LA proposition délicate entre toutes : le rapatriement de quelques 500.000 migrants. Luigi di Maio : « c’est un rêve qui peut, à présent, se réaliser ». Beaucoup de points d’interrogation subsistent cependant : combien y-a-t-il d’immigrés irréguliers en Italie ? Quid de ceux, déjà intégrés, qui travaillent au noir ? Enfin – last but not the least – peut-on sérieusement rapatrier de force 500.000 personnes ? Oliver Meiler de la Süddeutsche Zeitung de Munich ricane : « Des dilettantes ! Ils écrivent un livre de rêves ».

Des rêves populistes, en effet. En réalité, il ne se passera pas grand-chose. « Much ado about nothing », comme dirait Shakespeare, beaucoup de bruit pour rien. Les « antifas » en seront pour leurs frais : aucun Duce ne se pointe à l’horizon… Les Italiens en ont juste assez. Cela fait déjà un certain temps qu’ils pratiquent le « dégagisme » : après avoir viré la DC (Democrazia Cristiana) et PCI, ils ont viré leurs avatars – Forza Italia et le Partito Democratico de centre gauche. Alors ils essayent – pour voir – quelque chose de nouveau. Des illusions ?

« Io sono realistica ! » s’évertue à répéter Luigi di Maio… « Da vero ? » – Pour de vrai ? serais-je tenté de lui répondre.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    28 mai 2018 à 08:07 |
    Patatras! Le mécano laborieusement échafaudé par les Di MaIo/Salvini s'est écroulé...celui-ci avait déjà beaucoup mangé son chapeau eurosceptique, mais un des ministres proposés l'était encore trop. Non, décidément rien ne se passera. Pour paraphraser le titre d'un film de Frederico Fillini, "E la nave va", je dirais volontiers: "E il bordello va!".

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