Les prémisses philosophiques de la chirurgie

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 mars 2014. dans Philosophie, La une, Santé

Les prémisses philosophiques de la chirurgie

« Homo homini lupus, medicus homini lupissimus ». Cette maxime, dont la paternité de la première partie est attribuée – faussement ! – à Hobbes, figure dans une comédie de Plaute, Asinaria, ou comédie des ânes (on pressent les pièces satyriques d’un Molière !)… mais si le médecin est un loup puissance dix – un « lupissime » – pour l’homme, que dire du chirurgien ?

On s’est – bien à tort – esbaudi sur la « performance » qu’avait constituée l’implantation du cœur artificiel « Carmat » chez un patient (volontaire, il est vrai) de 76 ans… Las ! Le malheureux n’a survécu que 75 jours. Toutefois, au-delà de l’échec technique, c’est toute la conception chirurgicale de l’homme qui est remise en cause ; cette idée que l’être humain est une mécanique, dont on pourrait « remplacer » les pièces défectueuses comme on le ferait pour une voiture…

L’idée remonte à Descartes et sa théorie de l’animal (mais aussi de l’homme) machine. Il écrit dans son Discours de la méthode, Vème partie : « ceux qui, sachant combien de divers automates, ou machines mouvantes, l’industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort peu de pièces, à comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des veines, et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, considéreront ce corps comme une machine qui, ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements plus admirables qu’aucune de celles qui peuvent être inventées par les hommes ».

 Médecin et philosophe matérialiste, Julien Offray de La Mettrie, dans L’homme machine (1747) parachèvera le concept : « Le corps humain est une Machine qui monte elle-même ses ressorts ; vivante image du mouvement perpétuel. Les aliments entretiennent ce que la fièvre excite. Sans eux l’Ame languit, entre en fureur, & meurt abattue. C’est une bougie dont la lumière se ranime, au moment de s’éteindre. Mais nourrissez le corps, versez dans ses tuyaux des Sucs vigoureux, des liqueurs fortes ; alors l’Ame, généreuse comme elle, s’arme d’un fier courage, & le Soldat que l’eau eût fait fuir, devenu féroce, court gaiement à la mort au bruit des tambours. C’est ainsi que l’eau chaude agite un sang, que l’eau froide eût calmé (…) Etre Machine, sentir, penser, savoir distinguer le bien du mal, comme le bleu du jaune, en un mot être né avec de l’Intelligence, & un Instinct sûr de Morale, & n’être qu’un Animal, sont donc des choses qui ne sont pas plus contradictoires, qu’être un Singe, ou un Perroquet, & savoir se donner du plaisir ».

Paul Valéry, lui-même, dans son Discours aux chirurgiens, (Pléiade Tome 1, Etudes philosophiques) abondera dans le même sens : « l’homme n’est l’homme qu’à sa surface. Lève la peau, dissèque : ici commencent les machines ». Ce présupposé « mécanistique » n’est pas démenti par la Faculté actuelle. Le professeur Devauchelle, spécialiste de chirurgie maxillo-faciale, confesse, dans un ouvrage intitulé Ethique des pratiques en chirurgie (sic !) : « la dimension mécanique de l’homme sied à notre culture. Et sans conteste, la chirurgie s’y complaît ».

Normal ! A l’origine, la chirurgie est une affaire de coutelas. Ambroise Paré était, non un médecin, mais un barbier ! Paul Valéry, malgré son admiration pour ces messieurs, le concède : « chirurgie, manuopera, manœuvre, œuvre des mains »… eh oui ! Le « cheir-urgos » est littéralement quelqu’un qui travaille avec ses mains, un travailleur manuel ! C’est un édit de 1692 qui sépare définitivement les chirurgiens des barbiers et perruquiers, et leur interdit de tenir boutique dans les rues. Toutefois, ils demeuraient exclus de l’Université : aux médecins, la science, l’intellect ; aux chirurgiens, le bricolage anatomique, le vulgaire couteau…

Il faudra du temps pour que les chirurgiens accèdent au titre de médecin. Et pour cause ! Le précepte attribué à Hippocrate, primum non nocere, ne leur convient guère : pendant très longtemps la chirurgie a été plus nocive que bénéfique. Les patients survivaient rarement aux opérations ou restaient estropiés (cf. l’histoire du pied bot d’Hippolyte dans Madame Bovary). C’est cette « technique » (le chirurgien est d’abord un technicien) qui a contaminé le reste de la médecine, devenue elle-même technicienne et « protocolaire » (cf. le rôle du « protocole », schéma préétabli, applicable et appliqué aveuglément à tous les malades d’une pathologie déterminée, sans tenir compte de leur desiderata ou simplement de leurs caractéristiques propres).

L’homme est un organon, un tout, et non un assemblage improbable de pièces détachées. C’est par l’intelligence et la biochimie moléculaire que l’on soigne « scientifiquement ». La chirurgie – même si elle a acquis sa part de scientificité – demeure conceptuellement parlant une erreur.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    15 mars 2014 à 14:45 |
    Très intéressant !! et fort documenté ; peut-être faut-il dans ce chapelet de représentations traînées de tout temps, sur le " charcutage" du corps , reposer la part religieuse , presque tabou de l'attaque physique au corps ( on sait que les psychotiques en sont traumatisés plus que tout) , et cela rejoint votre A Paré et ses difficultés à autopsier. Egalement, et en conclusion, souvenons-nous de tous ces rêves, mi fantasmés, mais très présents encore aujourd'hui du : tout se répare, tout se change ; donc, l'homme neuf de bout en bout .

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