Risques…

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 avril 2015. dans La une, Actualité, Santé, Société

Risques…

On l’a compris avec l’affaire – sa médiatisation, mais pas que – de l’A320 : on veut vivre dans une société sans risques, maîtrisée, disons, à 90%. Les attaques qui se présentent, imprévues, forcément – attentats, accidents où nous ne sommes pas aux commandes, nous !! quand même – deviennent insupportables. Et, dans d’autres domaines, quand il nous faut (faudrait) peser le rapport bénéfices/risques, on sait que le mot « risque » passe à la trappe de nos conscients inconscientisés. Et vite.

Alors là, ça a pris un tour particulièrement bruyant, malmenant, sans que grand monde (plus de techniciens que d’observateurs de nos façons mentales de fonctionner dans les X débats sur la chose ces temps derniers et ce, même passé le « jour du copilote ») ne soit là pour entendre et faire entendre ce qui est le maître-mot : une vie collective sans risques n’existe pas. Sans compter celui-là, non moins important : on vit en société, donc - faudrait-il dire, hélas - on dépend des autres, des avions qu’ils construisent, vérifient, de ceux qu’ils conduisent…

 Quoique, là, ça coince quand même un brin – au moins au premier regard.

Vous êtes – je suis, et pas qu’un peu – bouleversé par ce qui semble s'annoncer comme la cause première, sinon la seule : ce n'est plus la machine toujours un peu étrangère à nous, qu'on devrait condamner, c'est d'un homme dont il s'agirait. D'un homme ? Enfin, c'est vite dit ! Plutôt , de ces monstres rampants en bordure de nos imaginaires, puisqu'il y a du dérangement mental dans l'équation. C'est déjà difficile, pour le tout venant, de penser un crash, sa violence inouïe, sa façon de rayer la vie à la vitesse du son, mais, là, il faut enregistrer quelque chose qui ressemble à une volonté ; un passage à l'acte. Notre rapport au risque est quasi menacé d'éclatement.

Psychose ? certainement pas tout le temps, plutôt schizophrénie dysthymique ? celle qui arrive par crises et repart se terrer des années durant ; celle qu’on sait soigner, surveiller, si c’est fait en milieu psychiatrique, avec traitement réglé ; celle dont, au bout, on ne sait pas tout, selon ce mental, ou l’autre. Celle qui au mieux entrera en rémission, plutôt qu’en guérison... C’est plus compliqué qu’un moteur d’avion, un mental ! Aucune posture déterminée – même avec l’arsenal toujours plus performant de la chimiothérapie. De l’à-peu-près. Loin de toutes les certitudes, ce champ de la médecine : « peu ou prou, le patient nous échappe toujours un peu ; il masque, on se trompe… » me dit à l’instant une connaissance, médecin de la chose. On le sait – faits divers à l’appui – on a peur, évidemment ; certains en viendrait à regretter les anciens bûchers de sorciers. Chaque fois, on se tourne vers ces spécialistes qui, c’est vrai, communiquent peu, bossent et réussissent – totalement, jamais. Un fémur à réparer ! j’en rêve ! me dit la dame…

Lui, il est passé entre les mailles du filet – probabilités incontournables, affolantes et indigérables par nos psychés, mais probabilités infimes. De la même façon que l’avion – la « merveilleuse machine » qui sait tout faire, et peut le faire à ma place – a ses troubles possibles, ses pannes et ses funestes erreurs, je dois admettre que les hommes qui sont là dans le cockpit ne sont pas demi-dieux ; sont faillibles. Mais, là, le grain de sable est noir comme celui de la mer qui baigne Santorin. Il a quelque chose de ces Enfers de nos cauchemars… L’admettre équivaut sans doute à m’admettre un jour potentiellement folle moi aussi, autant, pas moins que ce « fou-dieu-diable » dont on me parle…

C’est peut-être celui, d’entre ses thérapeutes du début, il y a quelques années, à l’âge où la « bête » se déclenche, qu’il faudrait interroger, car lui, il a failli, mais d’autres l’auraient fait avec lui. Une dépression ? C’est un des volets de son déguisement, à cette terrible maladie ; le jeune copilote s’est arrêté de travailler plusieurs années, s’est représenté, a repassé ses tests de compétences – excellents, dit la Luft ! Pauvres ! Qui, là, a autorisé cette fonction-ci (et pas quelque chose d’important, mais au sol) ? Qui, s’est laissé berner par ses savoirs, son intelligence sans doute fulgurante, bien au-dessus de la mienne et la vôtre… Comme si c’était fromage ou dessert… le débile, malade mental ou le cognitivement armé, forcément sain. Quand va-t-on (par exemple, dans ces conseils de classe dont je tiens la liste à disposition, où du coup aucun prodrome n’est repéré) cesser ces représentations médiévales des affections psychiques ?

Autre angoisse : les psychiatres soi-disant tenus par le secret professionnel. En direction de la société en vrac, fort heureusement ; en direction d’une entreprise de vols comme la Lufthansa, c’est fortement plus discutable. Où est le sens de la responsabilité de ces médecins ? A quel moment le sens d’assistance à personne en danger – les passagers, leur patient – a-t-il sonné en eux ? Effrayant… Se sont sans doute dits, ces « braves » , que les experts de la Luft, eux, feraient barrage. Et que je te passe la patate chaude ! Et pan, 150 morts au compteur ! Le même dilemme au fond (en plus engageant) que ces chauffards alcoolisés que le barman laisse partir au petit matin – dans quel état d’esprit ? La société est décidément faite d’une multitude de petites hésitations, mâtinées de grandes lâchetés. Aujourd’hui, dans ces cabinets médicaux d’Allemagne ; dans ces cabinets d’expertises d’une des compagnies aériennes les plus sûres et les plus sophistiquées du monde. Hier, et demain, c’était – ce sera – cacher ce Juif, ou ne pas macheter mon voisin Tutsie. Résister, c’est savoir dire non, a dit celui qui savait de quoi il en retournait, De Gaulle. Là, ils sont combien, ceux qui n’ont pas su ?

 Parce qu'il y a en effet de « ces gens-là », de ces « copilotes » potentiels. Ils font partie de notre tous ensemble. Inéluctablement. C’est difficile de vous assurer qu’« ils » ne croiseront jamais votre route, ni – entendez-le bien – que jamais votre proche, votre enfant, ne sera l’un de ceux-ci.

Le temps des asiles fermés est révolu, partout, et c’est heureux, pour eux, pour nous. Mais pas le temps des responsables. Nous tous.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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