Société

UNIVERSITES, un printemps d’escholiers de plus ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 avril 2018. dans La une, Education, Actualité, Société

UNIVERSITES, un printemps d’escholiers de plus ?

Au Japon, ils ont le printemps des cerisiers, nous, c’est rituellement celui des « escholiers » (sachant que des tréfonds du Moyen Age, ça bougeait déjà pas mal dans les rangs ; mes rues de Montpellier, la savante et la rebelle en ont vu défiler de l’étudiant, une manière de record en termes de battre le pavé !).

Selon les années, c’est plus ou moins jeune – lycéens encore boutonneux, étudiants des – premiers, le plus souvent – cycles des facs – quelquefois spécialisés, les élèves infirmiers ici, cette formation d’ingénieurs là. La parité flotte le plus souvent sur les cortèges, ça c’est au moins une solide avancée. Pas de printemps sans son quota d’étudiants en colère. Haussement d’épaules des nantis/insérés, surtout insérés. Alors, dit mon voisin rigolard (et retraité) – je me disais aussi, 50 ans après 68, ils vont bien se mettre à sortir !!

Ils sortent en effet. Plus de 10 grandes universités ont débrayé – ce n’est qu’un début, continuons le… qu’on disait, nous – les rues se peuplent, même quand il pleut, et ce n’est visiblement pas le lancement des commémorations du grand Mai. Pourtant, l’opéra n’a plus rien à voir avec le grand ancêtre, ni le décor, ni le livret, ni les chanteurs, ni les costumes, ni rien, si ce n’est l’âge des participants. – Quand on est jeune, on gueule, ponctue mon toujours voisin d’un rire indulgent. Tendez pourtant un micro dans les manifs actuelles, et risquez « 68 ? » ; on peut d’avance lister le résultat du sondage : ce temps festif ! de consommateurs gavés ! d’enfants de bourgeois en crise d’adolescence ! avides de toutes les libertés, de fait individualistes en diable ! cette époque roulant dans les idéologies abstraites ! ce rêve coûteux !!… de rejets doux en rejets forts, rien, semble-t-il, d’un quelconque culte aux grands ancêtres, en vue… Car on est, à présent, là, comme dans le reste de la société, plus qu’inquiet, et sérieusement, sur l’avenir de son « moi, je », et les slogans, les pancartes sont aux antipodes de ces – interdit d’interdire et autres sous les pavés, la plage… les méga crises et le chômage de masse sont passés par là, ainsi que – évidemment – la philosophie politique d’un E. Macron. La mine de l’étudiant, ou de celui qui est en partance pour l’être, cette année 18, est sombre, et n’a plus grand-chose à voir avec le sourire narquois et définitivement historique de notre Dany face au CRS. Un tout autre monde, mais un monde qui comme tous les autres, et même celui de 68, parle de formation, de diplôme, d’insertion professionnelle, bref, d’avenir et finalement de vie. Pas une brindille, on l’aura compris.

De quoi causent nos banderoles actuelles ? A Montpellier, comme cela n’aura échappé à aucun citoyen attaché aux valeurs de la république, on nous résume l’attaque par des nervis d’extrême droite, il y a quelques jours, d’un amphi occupé en Droit ; les gourdins volaient, en guise de procédé négociatif, et, ce, avec l’apparent accord, tacite ou pas, du doyen de la faculté. Important incident ou bavure, ayant violé la traditionnelle indépendance des universités, blessé des étudiants, au motif que le contexte socio-politique si sécuritaire et avide de protection de quelques-uns choisis au milieu de tous, suffirait à faire passer la pilule.

Mouvement social ; quel fouet pour la mayonnaise ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 31 mars 2018. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

Mouvement social ; quel fouet pour la mayonnaise ?

Ça n’a pas encore pris, ça ne prend toujours pas, voilà les titres des journaux, passée la fameuse journée du 22 (qui plus est, de mars !), dont on attendait, bizarre régression pythienne, qu’elle siffle enfin le départ du « mouvement social ». Après, à l’évidence, pas mal de départs avortés ou carrément passés à la trappe, notamment lors de l’adoption par les Ordonnances autoritaires, de presque tout le corpus des Lois-travail, mais pas moins, au moment de l’insupportable dispositif sur l’ISF, sans compter en début d’année le matraquage CSG. On dirait, me disait quelqu’un, que le corps social est pris dans la glace, ou bonnement parti visiter une bien lointaine planète.

50 ans après le grand Mai, peut-on du reste encore parler de mouvement social au singulier (en gros, celui articulé autour de la gauche autoritaire, CGT/PC, et celui de la deuxième gauche toute neuve, l’autre, la Socialiste libertaire). C’est bien clair qu’on n’en est plus là, après l’effondrement communiste mangé largement par les Socialistes au pouvoir, triomphants ou défaits dans l’œuf, et la progressive dévalidation d’une CGT croupionnisée.

C’est de « mouvements sociaux », un émiettement infini, une myriade inefficace, qu’il faut maintenant parler, simplement même de paroles sociétales, sans escompter la plupart du temps ni défilés communs, ni parole convergente aux tables de négociations ou ce qu’il en reste, et, ce, malgré les louables efforts passés d’un Hollande pour donner vie au dialogue social – formule devenue lunaire pour tant de gens…

 Or, hier, qui a battu le pavé des villes ? Aucun cortège convergent, des pancartes d’associations de « moi, moi, moi » ; telle corporation aux abois, telle autre légitimement inquiète ; cet assemblage fait-il un mouvement social ? « mes » revendications, rien d’une voix collective ; des défilés décousus, type ces engeances défendant le petit commerce à la fin du siècle précédent. D’usage militant et de gauche, qui dit mouvement social, dit, certes, défiler pour ses propres intérêts, menacés ou supposés l’être, mais (en même temps !) porter la parole de tous et des autres, être en bref, dans le collectif. Cela suppose, certes, une parfaite connaissance des enjeux et une capacité à trier, hiérarchiser ceux-ci, être dans le « d’abord, ensuite, enfin » qu’aucune pancarte ne mentionnait le 22. Hier, où était le grand cri défendant le sens même du service public, bien au-delà des intérêts spécifiques des cheminots ? muette était la rue, et ce silence fait froid dans le dos, car on peut penser qu’un danger doit être parfaitement identifié pour être efficacement combattu.

Encore, direz-vous, faudrait-il de solides porteurs de banderoles. Or, la CGT, ce qu’il reste de son ombre aux mains dures et butées d’un Martinez, Sud, et notamment l’intraitable Sud Rail et ce qu’on sait qu’ils sont, seront-ils vraiment en capacité de conduire la lutte SNCF, mais bien plus d’élargir demain à l’ensemble des services publics, puis enfin de convaincre une large population de l’urgence des causes à défendre. Sans remonter à Mai 68, 1995 et les grandes grèves, face aux « bottes » de Juppé et ses retraites, sont loin ; autre temps, autres mœurs sociales, syndicales. Peut-être, toutefois, ferions-nous bien de réviser vite fait ces pages d’histoire là… réviser ne voulant pas dire refaire le film, mais plutôt en tirer des leçons. Car, il semblerait qu’aucune avancée sociale d’importance (on peut aussi dire, à présent, aucune sauvegarde) n’ait jamais vraiment abouti hors de solides cortèges marchant du même pas, et voilà bien un credo qui résonne d’échec en réussite depuis la nuit des temps.

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Ecrit par Jean-François Vincent le 31 mars 2018. dans La une, France, Politique, Société

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Le mouvement « dextrogyre », ce décalage des idées vers la droite, tel que décrit par l’universitaire québécois Guillaume Bernard, a-t-il franchi un nouveau palier ? L’éloge funèbre d’Emmanuel Macron, dans la cour des Invalides, devant la dépouille de d’Arnaud Beltrame est révélateur. En phase avec la vague – légitime – d’admiration qui submerge l’opinion, il n’hésita pas à déclarer : « votre sacrifice, Arnaud Beltrame, nous oblige, il nous élève (…) accepter de mourir pour que vivent des innocents, tel est le cœur de l’engagement du soldat, telle est la transcendance qui le porte ». Mort, transcendance, sacrifice, constellation insolite dans notre société individualiste, consumériste et post-soixantuitarde…

Rien que le mot sacri-fice en dit long : sacer-facere, ce qui « rend » sacré, ce qui fait passer de l’ici-bas à l’au-delà, du côté des dieux ; ou plus exactement ce qui fait rentrer dans l’espace du temple, le fanum : le sacrifié ayant cessé d’être un pro-fane (litt. qui se tient devant le sanctuaire sans pouvoir y pénétrer) pour accéder à un statut divin. Le sacrificium passe par le sang versé. La victime se transformant en héros, ces demi-dieux – hemi-theoi – auxquels l’on rend un culte sur leurs tombeaux dans l’espoir d’un bienfait ou d’une guérison.

Toutefois, ces héros ne sont pas seulement des personnages mythologiques. Sur un mont qui surplombe les Thermopyles, Simonide de Céos a gravé sur une pierre patinée par les siècles un hommage bimillénaire aux quelques 300 spartiates, hoplites de Léonidas, qui offrirent leur vie pour assurer la victoire des Grecs sur les Perses de Xerxès : « passant, va dire à Sparte que nous sommes tous morts ici pour obéir à ses lois ». Ce qui caractérise ainsi le héros/le sacrificiel, c’est ce rapport spécial à la mort : mépris total, mieux, une anticipation du trépas ; il a par avance et de son plein gré quitté le monde des vivants auquel, en retour, il fait don d’une puissance surnaturelle.

Cependant, pareille « théologie » héroïque servit aussi de justification à toutes sortes d’exactions – croisades, guerres – ou d’idéologies mortifères y compris l’idéologie nazie. Les soldats tombés au combat étaient censés avoir péri pour « die Grösse und den Bestand von Volk, Führer und Reich », pour la grandeur et la pérennité du peuple, du Führer et du Reich. D’ailleurs, l’extrême-droite de l’Allemagne actuelle a repris ces thèmes. Le groupe de rock Varg, par exemple – le loup, dans les légendes germaniques – exalte le Heldentod, la mort du héros, dans la strophe suivante :

Bertrand Cantat ; la fatwa ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 17 mars 2018. dans La une, Actualité, Société

Bertrand Cantat ; la fatwa ?

Montpellier, un récent lundi de mars ;le Rockstore, scène mythique, affiche complet. Bertrand Cantat est à l’affiche. Dehors, une haie bruyante de manifestants siffle les spectateurs entrant, aux cris de – vous allez applaudir un assassin ; quelques fleurs et des photos de Marie Trintignant…

Drôles d’images mélangées ; retour de mémoire sur – 2003 – la mort de l’actrice sous les coups du chanteur à Vilnius, et 15 ans après - la justice, ayant, comme on dit, passé - ce tumulte de censeurs. Chanter après cette mort-là, comment y penser même ! vivre de sa musique (et donc de son métier), devenu une interdiction absolue. Parfum de fatwa, ou pas loin…

Cantat et son groupe Noir Désir ont honoré la qualité de la musique-rock, et au-delà, par les mots et leur engagement sociétal et politique, nos vies, dans les années 80/2000 ; ceci, pour situer le « phénomène » Cantat, autrement que par les pages people et les chroniques judiciaires. Ce garçon demeure musicien de métier, et ne sera rien d’autre, comme vous et moi avons des identités professionnelles et – au-delà – passionnelles. Alors, certes, et sans doute pour le restant de sa vie, sa personnalité c’est aussi Vilnius et – semble-t-il – une haute violence intrinsèque, qui concerne probablement ses séances chez son thérapeute… mais certainement pas le passant de la rue de Verdun à Montpellier, sa pancarte sur le dos…

Ce qui m’interpelle si fortement, dans cette actualité là, moi qui serais bien en peine de siffloter le moindre morceau de Noir et de Cantat, qui appartenaient plus à la génération de mon fils qu’à la mienne, ce qui fait mon malaise intense et résonne si désagréablement, ce sont d’autres images, parfois très anciennes, parfois d’hier ou d’aujourd’hui, ailleurs : Calvin tonnant à Genève, et imposant, au milieu des femmes en noir et sans bijoux, l’interdiction des loisirs et de jouer d’aucun instrument le dimanche, et, plus près de nous, les Talibans d’Afghanistan, fustigeant les musiques décadentes, dont bien entendu, le rock démon de l’Occident. Terrible charia qui recouvre Daech et ses califats, passés et à venir, qu’on découvrait, médusés, souvenez-vous, dans le film Timbuktu, décrivant le Mali privé de musique, la veille du jour noir de Charlie. Terrible et constante pulsion de censure, de rejet, de jugement, on va dire, « populaire », de guillotine symbolique, alimentés inextinguiblement par des réseaux sociaux surfant sur l’impunité.

Ce qui m’interroge et me révulse, finalement, c’est – encore ce côté « justice du peuple » – la façon dont on fait bon marché de la Justice, celle de Vilnius, d’abord, qui avait condamné le chanteur, évidemment,  celle de notre pays, en réponse aux différents appels, qui lui a fait purger sa peine, et, au bout de décisions qu’on peut supposer pesées et démocratiquement menées, a considéré qu’il pouvait retrouver la vie de tous les jours. Comment appelez-vous ça, sinon qu’il était libre. Depuis quand, « libre », chez nous, voudrait-il dire, vivre, mais… vivre, sauf, choisir ses activités, sauf, retrouver son métier, fusse-t-il la scène, sauf, chanter et se produire…

Qu’est-ce que la « race » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 mars 2018. dans La une, Société, Littérature

Qu’est-ce que la « race » ?

La question, dans le politiquement correct marmoréen qui impose sa chape de plomb à la pensée, est en soi iconoclaste : la « race » étant un non être – offensant, par définition, les chastes oreilles antiracistes – il en devient tabou ; le simple fait de l’utiliser rend suspect…

Certes, la biologie a démontré l’inexistence des « races » ; mais, au-delà de la théorie, quid de la réalité concrète ? De la représentation que s’en font les uns et les autres ? Bref, pour employer un – détestable ! – néologisme, quid de la « racialisation » des mots et des comportements ; autrement dit, le fait de réintroduire le vocable proscrit, d’une quelconque manière, dans le réel ?

Au lieu de bannir la « race », mieux vaut l’interroger, pour mieux en dégager le signifié.

Le livre de Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, The origin of others (non encore traduit), publié en 2017 aux Harvard University Press, en fournit l’occasion. Pour Morrison, la « racialisation » se résume à un phénomène d’« altérisation » : rendre le « racialisé » autre, différent de la « norme » blanche. Le racisme précède donc la « race » ; il la suscite même à des fins d’autoprotection, « la nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère, écrit Morrison, apparaît comme une tentative désespérée de confirmer sa propre normalité. L’urgence à distinguer entre ceux qui appartiennent à l’espèce humaine et ceux qui sont décidément non-humains, détourne les projecteurs, en les braquant sur non l’objet ainsi déchu, mais bien sur l’auteur de cette déchéance ».

Cette non-humanité de l’« altérisé » s’observe aisément dans le Code Noir, par exemple. Promulgué en 1685 par Louis XIV et préparé par Colbert, ce code, censé régir les rapports entre maîtres et esclaves, définit ces derniers comme des « choses », des biens meubles et non pas des personnes. Des meubles ou des animaux, comme on voudra. Le « nègre », en tout cas, ne saurait être « comme nous ». Ma propre nourrice, qui veilla sur moi pendant ma prime enfance, dans les années 60 – une sainte femme, totalement apolitique – m’apprenait à décliner en français les noms des différents types de bêtes : un lion, une lionne, un lionceau, et, pareillement, un nègre, une négresse, un négrillon…

Toutefois, la « race », n’est-ce que cela ?

L’ethnographe soviétique Julian Vladimirovith Bromlej décrit, dans la revue allemande Gesellschaftwissenschaften (4,1978), ce qu’il nomme « die ethnische Selbstbewusstsein », la conscience de soi ethnique. Il s’agit d’un ensemble de composantes, dont la langue, la communauté de destin (en particulier face aux persécutions), la religion, la nationalité juridique, sans oublier le phénotype. Ce dernier mérite que l’on s’y arrête un instant ; car si le génotype – le patrimoine génétique – ne diffère pas selon les individus ou les groupes, le phénotype – l’apparence, l’expression obvie du génome – (tout aussi héréditaire que le génotype) s’articule, lui, en – au moins – trois entités distinctes : les négroïdes, les « caucasiens » et les mongoloïdes. Catégories non pas biologiques, mais anthropométriques. Remplacer « race » par « phénotype » permet donc de sortir du politiquement incorrect, tout en restant fidèle à la fois à la réalité empirique et au ressenti de chacun.

Psycho-histoire : « L’expérience » de Milgram

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 10 mars 2018. dans La une, Société, Histoire

Psycho-histoire : « L’expérience » de Milgram

Je pense que peu de personnes – jeunes notamment, et n’ayant pas fait d’études de psychologie, de sociologie, ou d’histoire – ont entendu parler de ce qui eut lieu, dans les années 1960-1963, aux États-Unis, et qui fut présenté comme une « expérience » fondée sur des « tests psychologiques », tout ceci sous le couvert d’annonces dans un journal (afin de trouver des volontaires), et en présence de nombreuses « blouses blanches », un peu équivalentes – d’une certaine façon – à celles que l’on pouvait trouver dans un hôpital, ou une clinique. J’ajoute le fait que le très bon film français I… comme Icare, réalisé par Henri Verneuil, avec Yves Montand dans un rôle d’un procureur (un Attorney aux Etats-Unis) – une sortie en salle en 1979 –, reprit les bases de cette « expérience » ; on y trouve notamment une scène célèbre où le « bourreau » potentiel (je m’expliquerai plus loin) finissait par essayer de souffler de bonnes réponses à la « victime » (même chose), tout en lui envoyant des décharges électriques, en raison des réponses non… « valides » du second… Mais, que s’était-il donc passé dans le cadre de « l’expérience » réalisée par Stanley Milgram ?

Ma toute première connaissance personnelle de confrontation au comportement d’êtres humains face à l’obéissance à l’Autorité – puisqu’il s’agissait de cela – eut lieu lors de mes études. Etudiant en Histoire à l’Université des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, j’avais eu le privilège d’assister à une conférence de Max Gallo sur le fascisme italien (dont il fut l’un des grands spécialistes), un cours d’une durée d’environ deux heures au cours duquel il nous raconta, notamment en liaison avec le slogan fasciste « Mussolini ha sempre ragione » (Mussolini a toujours raison), face à notre amphi pétrifié, ce qui s’était produit lors de ces fameux « tests » américains du début des années 1960. Je vais y venir, mais je dois vous dire d’abord que mon traumatisme fut si grand que, dès les débuts de mon professorat d’Histoire, j’avais – chaque année, en terminale, puis en première – raconté, et fait réagir mes élèves (stupéfaits, eux aussi…) sur ces éléments extrêmement troublants. Exposons donc rapidement les faits. Il s’agissait de ce que l’on appelle depuis « l’expérience de Milgram », Stanley Milgram (1933-1984) était à l’époque un psychologue américain, qui organisa ces « tests », dans le cadre de l’Université de Yale (à New Haven, Etat du Connecticut). Il voulait mesurer le degré de soumission à l’Autorité, mais pas n’importe quelle autorité… Ces « tests » furent présentés comme une sorte d’expérience d’apprentissage sur la mémorisation. Les volontaires (« bourreaux » potentiels, totalement ignorants qu’ils seraient en réalité les cobayes de l’expérience) étaient rétribués et issus de milieux sociaux et culturels diversifiés. Il n’y avait que des hommes, entre 20 et 50 ans. Les « victimes » et les représentants de « l’Autorité » étaient tous – ce qui est fondamental – des comédiens professionnels. Des questions, sur des listes de mots à retenir, étaient posées aux « victimes » potentielles, attachées à un siège muni d’électrodes, et, en cas de réponses fausses, le « bourreau » devait sanctionner la « victime » par une décharge électrique de plus en plus forte au cours du déroulement de l’expérience ! C’était la « règle »… définie par l’Autorité… 636 « bourreaux » potentiels furent testés. Alors, tenez-vous bien… En effet, si les électrodes avaient été vraiment branchées, plus des 2/3 des « bourreaux » cobayes seraient allés jusqu’à une obéissance maximale – occasionnant ainsi des lésions plus ou moins graves, ou même, dans un certain nombre de cas, le décès, pour les « victimes » !

De la puissance paternelle à l'autorité parentale : vers un nouveau matriarcat ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 février 2018. dans La une, Société

De la puissance paternelle à l'autorité parentale : vers un nouveau matriarcat ?

La loi du 4 juin 1970 a aboli l’article 373 du Code Civil dans sa version napoléonienne, qui disposait : « le père seul exerce l’autorité dans le mariage ». Ainsi était mis fin à cette « puissance paternelle », directement issue de la patria potestasdu droit romain.

Mais qu’était-ce, au juste, que cette si stupéfiante notion ? Outre un arbitraire disciplinaire – correction manuelle, possibilité d’arrêter et de mettre en détention le fils sans consultation de la mère – il existait un – incompréhensible pour une conscience moderne ! – ius vitae necisque, un droit de vie et de mort. Comme l’écrit Dion de Pruse, rhéteur de la seconde sophistique du premier siècle de notre ère : « il est permis au père de mettre à mort les fils, sans jugement et sans aucun chef d’accusation ». Cette disposition – extravagante – était réservée aux fils ; les filles, quant à elles, n’étant, aux termes la lex Julia de adulteris, passibles de la peine capitale qu’en cas d’adultère et… de consommation de vin !…

Il faut dire que, dans l’antiquité romaine, il existait une sorte d’osmose entre le père et le fils – pater et filius eadem persona, dit le Code Justinien : en clair, ils forment la même personne. Même osmose entre le père et l’Etat. L’historien Tite Live parle ainsi d’un pater imperiosus, littéralement un père « impérieux ». Mais il s’agit, en réalité, de l’imperium, ce pouvoir de commandement d’origine jupitérienne. « Munus deorum dandi auferendi vitam » écrit Sénèque, dans le De Clementia : la fonction des dieux est de donner et de reprendre la vie. Cette fonction fut d’abord celle des rois de l’époque archaïque, puis celle des consuls de la République, toujours escortés de licteurs dont les faisceaux étaient surmontés d’une hache servant aux exécutions capitales. De fait, le consul Brutus fit décapiter son fils en 509 avant notre ère. La paterfigure, par conséquent, une espèce de consul à l’échelle de la famille : « unpater familias, note l’historien du droit Yan Thomas, n’est pas seulement chef de la domus, il est aussi investi d’un pouvoir d’Etat ».

D’où le caractère sacrilège du parricide : un scelus incredibile, un crime incroyable ! Rien toutefois de spécifique à Rome, l’anthropologue sinisant Maurice Godelier raconte que « en Chine, en tuant son père, le meurtrier portait atteinte à l’empereur, qui avait reçu mandat du ciel pour apporter aux populations de son immense empire la prospérité, la justice et la paix ». Le parricide constitue donc un régicide. Et inversement ! Balzac, dans Mémoires de deux jeunes mariées, fait dire à Mademoiselle de Chaulieu écrivant à Madame de l’Estorade : « en coupant la tête à Louis XVI, la révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a que des individus ».

Il semblerait, de la sorte, qu’il fallut attendre un peu plus de deux siècles pour que cette décapitation symbolique s’inscrivit dans la législation.

La loi de 1970, en effet, stipule qu’il ne saurait y avoir un « chef de famille » ; elle instaure une stricte égalité entre le père et la mère : la coparentalité. Depuis une autre loi, de 1978, l’on ne parle plus, en cas de divorce, de « garde » de l’enfant mais d’« exercice de l’autorité parentale » ; et une troisième loi, datant de 2002, dispose que cet exercice de l’autorité – et par les deux géniteurs – devient permanent, hors séparation, et, qui plus est, peut associer le mineur à la prise de décision : « les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité » (art. 371-1 du Code Civil).

Servir…

Ecrit par Martine L. Petauton le 23 février 2018. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

Servir…

… Mot qu’il avait utilisé – j’avais bien aimé – sous les lumières du Louvre de son sacre, le Président. Mot que j’apprécie particulièrement, par ce qu’il contient de prise en compte, de conscience des autres, tous les autres, par ce binôme qu’il construit forcément avec « société » et pas loin, avec « tous ensemble ». « Croyez-vous que vous serez capable de faire une société ? » disait, ce matin, en radio, un intervenant au rapporteur LREM de la future loi « asile », ce qui est un autre sujet, quoique…

Car ces temps-ci, frissonne – comme parfum d’ambiance diffusé – un tissu social détricoté, troué, menacé. C’est du Service Public dont il s’agit, du nôtre, ce modèle français qui valut exemple jusqu’en un temps pas si éloigné. Aujourd’hui, pile dans le viseur des jeunes réformateurs trentenaires qui parlent haut, et « on n’y revient pas, svp ; avançons ! », sans un regard sur le peuple qui passe, car ce sont des sachant et qu’on se le tienne pour dit…

Service public, puissance publique, un refrain, qui en France, fait sens depuis si loin dans l’Histoire ; Front Populaire, Libération, grandes lois cadres du Gaullisme triomphant… jamais vraiment remis en question, ce service public, 50 ans après 68. Il était un pays où la fonction publique, on était persuadé qu’elle était bien utile, et du coup, plutôt fiers, de part et d’autre de l’échiquier politique : l’instituteur, l’infirmier de l’hôpital, celui de la mairie, ceux, l’hiver des routes enneigées, le gendarme bien au-delà de Saint-Trop, vissé à son rapport, partageant avec vous un verre carton de café innommable, enfin, enfin ! celui des trains entrant en gare au son du jingle de la SNCF. En vrac, d’autres flashs : la terrible tempête de l’an 2000 et les France Télécom à pied d’œuvre, à pas d’heure, dans les bois de Corrèze. Celui – vous en connaissez tous – qui vous a dépanné, réconforté, sorti votre gamin de la panade, pris le temps si précieux de l’écoute, de l’empathie, vieux mot passé mode… un homme, un service, un fonctionnaire (faisant son métier), un triptyque, une logique française. Un type, recruté honnêtement, dans la transparence républicaine, par des concours aussi divers et nombreux que fleurs des champs – celles du sous-préfet du vieux Daudet ? Le bonhomme que je vois, duquel je me plains s’il y a lieu, qui signe la réponse à ma lettre, bref, que j’identifie comme mon interlocuteur.

Vous me direz, votre film a quelque chose des Pagnol en noir et blanc d’avant-guerre ; c’était avant. Avant les glissements, un peu de soulagement des budgets par des ventes de la main à la main, silencieuses, de pans entiers de la Fonction Publique. Prenez les France-Télécom et leur mariage avec Orange, la carpe et le lapin, et de sacrés coups de chiens : j’emménage ces temps-ci chez le fruit monopolistique des connexions ; on m’annonce le passage d’« un France-Télécom », mais en fait, c’est une entreprise de sous-traitance, privée, qui ne sait pas, ne connaît pas les autres, ne peut donc pas dire si, quand… vague bout de tissu en haute mer. On en sort, amer, perplexe, fatigué… Qui est qui, qui fait quoi, qui, même, existe-t-il ??

Maître Jakubowicz, bienvenue au pays de l'humanité souffrante !

Ecrit par Mélisande le 23 février 2018. dans La une, Actualité, Société

Maître Jakubowicz, bienvenue au pays de l'humanité souffrante !

Opinion

 

Voilà une personnalité étonnante, une charnière métaphysique faite homme, entre Bien et Mal, qui se présente, au-delà d’une quelconque dualité, ou manichéisme réducteurs.

Voilà un homme de foi profonde, un militant actif de la transcendance, bref quelqu’un qui a été confronté à l’expérience tragique de la volonté d’anéantissement. Voilà un homme qui a éprouvé dans sa chair le désir sadique de certains, désir qui illustre une époque sournoise et diabolique, alors qu’il était question de vouloir jusqu’à :anéantir l’âme.

Un avocat qui suit l’inaccessible étoile de la rédemption en l’homme, et ce, même quand tout le condamne aux enfers : accusé, assassin, auteur d’actes abominables, pour qui est de la nature du Vivant et encore plus, de l’Humain.

Et parfois, sans qu’il n’ait rien fait de répréhensible, condamné par sa propre origine. Ce qui le fait douter de l’existence même de Dieu quand chacun en garde l’idée en lui, alors qu’il se trouve confronté à l’absence épouvantable de justice divine, alors même que la notion de l’homme comme émanation de l’Unité Divine semble devenir l’objet, dans une époque donnée, d’un désir coercitif collectif et synchronisé, de destruction totale.

Alors cet homme, cet avocat, défend un assassin et pas n’importe lequel : celui d’une enfant de 9 ans. Une engeance que même les détenus menacent : ils sont prisonniers et défendent leur dignité blessée, par un code de déontologie strict, une forme d’honneur carcéral qui se dresse vent debout contre toutes les adversités qui condamnent quelqu’un à l’exclusion de l’humanité. Ils sont en prison et ils savent au plus profond de leur âme, ce que c’est qu’être un mauvaisau milieu des hommes, et devant l’Eternel aussi.

HULOT, LE SYMPTÔME

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 février 2018. dans La une, Média/Web, Actualité, Société

HULOT, LE SYMPTÔME

Citoyennement détestable, ce qui se passe pour Nicolas Hulot, devenu cible du hachoir – vraiment bien aiguisé – de la houle « balance ton... », ses porte-voix, sa résonance, pouvant – aussi – tourner à la foire techno.

 L'affaire – visiblement,  flotte sur un fond réel quasi inexistant, reflet, écho, leurre. Une plainte qui n'a pas abouti il y a x années, avec  une plaignante qui ne poursuit pas,  et une erreur de transcription d'une autre affaire, liée, elle, aux alentours de la – vraie – histoire Denis Baupin. Bref, du probablement faux et du – on dit que... ainsi qu' un vague «  on ne prête qu'aux riches » (l' homme passe pour séducteur et vous conviendrez avec moi, qu'on s'en fout), et une rumeur qui prend le vent, tous les vents, au pays du tam-tam médiatique et des redoutables réseaux sociaux. Parce qu'enfin, tout ce temps long à attendre les pointilleux cas par cas de la Justice, alors qu'il est si facile, si vite fait, et, j'ose dire, tellement jouissif, de souffler un bon coup dans Face Book, à l'abri d'un bon pseudo, bien sûr.

J'aime beaucoup Nicolas Hulot, de mon lointain fauteuil TV – ses émissions «  Ushuaïa » et «  Okavango » ont été l'honneur de la télévision, ont brassé du pédagogique, du beau, du vrai regard à la fois admiratif et inquiet, sensible et vivant, pour des générations, y compris de jeunes en demande de repères. J'aurais payé spécifiquement pour ces images,  ces odeurs, ces gens, qu'on croisait bien autant que les animaux menacés ; pour moi ( j'ai voyagé aussi grâce à Hulot) et surtout pour mes petits collégiens. Une chronique entière ne suffirait pas à dire tout le bien que je pense de ses émissions, et de lui à la barre...  Mais, il y a aussi  - en même temps, comme il faut à présent dire, l'  écologiste politique – la seule écologie qui vaille à mon sens, et c'est la citoyenne qui, là, apprécie, fait confiance à  celui qui se penche sur la fleur désertée par l'abeille et, relevant la tête  voit, en expert, loin, le monde tel qu'il va mal et pourrait devenir pire, à moins que sauvé par une humanité en progrès de conscience. Visionnaire, pas seulement gestionnaire, un ministre d' un genre particulier, un idéal de ministre et de politique,  au fond, que cet Hulot, toujours à part, mais, paraît-il, très écouté en Macronie, et c'est une excellente chose...  Vous me direz, différencions le privé de l'homme , du métier, du talent, et de la fonction, des contenus des accusations de la rumeur. Évidence, que même un tribunal des plus obtus, refuserait pour autant de transformer en tranches de saucissons, car on peut espérer vouloir parler à l' ensemble d'un individu, construit justement de ses différences.

L'homme, nous dit-on, est «  fragile », son itinéraire ne peut que nous le rendre sympathique, et pour tout dire, précieux. Son visage était  un cœur ouvert impressionnant, lorsqu'il a pris le risque, l'autre matin,  de devancer le flot attendu de la rumeur, en évoquant et en dénonçant point par point sa composition. On verra si la vitesse de dégonflement submerge l'étendue des boues, car voilà maintenant le curieux théorème auquel est affrontée toute personne publique  à partir d'un certain niveau de rayonnement.

Car – JF Vincent le disait dans une chronique récente et le contenu des commentaires  l'étayait – au pays de l'affaire Weinstein et des «  balance ton porc », la vie prend de bien curieuses couleurs. Sous couvert – ô combien légitime, de la consolidation des femmes,  des drames et autres crimes sexuels, se coulent des eaux glauques et sombres : la dénonciation anonyme ou sous pseudo, les plaintes ressorties après des lunes de prescriptions des faits, les anecdotes répandues sur la toile - stigmatisations automatiques et privées de tout droit de réponse - plutôt que dans les enceintes dédiées, police, justice, avec, certes, les  énormes insuffisances qui leur traînent aux basques.

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