Société

Déchéance de la nationalité ; la tenaille de l’An II

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 janvier 2016. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

Déchéance de la nationalité ; la tenaille de l’An II

Notre temps sonne comme d’autres périodes anciennes, même si en Histoire, seules les ressemblances et non l’analogique valent. Il y eut « Les années Lumières »  – c’est le titre d’un très beau film sur la Révolution Française – les libertés volaient au rythme des Droits accordés ; de sujet, le Français devenait citoyen. La République était inscrite une et indivisible. Notamment. Puis les temps se durcirent ; on sait ce que fut l'An II de la République : « le 14 Juillet avait délivré ; le 10 Août avait foudroyé… la liberté d’un citoyen finit où la liberté d’un autre citoyen commence… fournaise mais forge, promulgations… la Convention le faisait ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et sur les épaules, ce tas de tigres, les Rois… », « 1793, Victor Hugo », bien sûr…

Dans ce qui nous traverse, nous a traversé, cette année 15, il y a dans la montée des menaces contre la démocratie, dans les dangers bien réels, dans cet État d’urgence, que les représentants de la Nation ont voté avec l’unanimité qui s’imposait, un triste jour de novembre ; il y a – forcément – de ce vent de l’An II qui repasse ; causes/conséquences restant un des moteurs de lecture de l’Histoire. Et l’An II, ce fut justement ce balancement libertés/sécurité qui semble nous animer aujourd’hui. Principes alors d’un Droit balbutiant, négociés - en une époque autrement plus martiale et faisant de la vie, bon marché plus rapidement que de nos jours - contre un tout-effort de guerre, tout-muselage de droits, portés aux quatre coins de la jeune Nation prise à la gorge, par nos commissaires de la république que doublaient presqu’en nombre égal ceux aux armées. Tous, à bride abattue, coiffés de grands chapeaux noirs qu’éclairaient les trois couleurs… Autres temps, autres références ; comparaison qu’on arrêtera là, en gardant cependant la trace en mémoire – il faut toujours un peu veiller sur les cendres fumantes...

Parce qu’il y a tout de suite des débats qui chahutent les médias, les milieux politiques, et surtout, nous tous, citoyens, enfants de cette République indivisible, et donc… citoyens indivisibles, entrés sur ce sol qui dit le droit, au fur et à mesure de toutes ces républiques qui nous séparent de la première (le sinistre Vichy n’étant en rien du nombre !). Débat ; pas d’autre mot, et non chipoterie, et non simple couac gouvernemental (elle avait dit… il a tranché autrement). Débat, ce mot important de la vie citoyenne ; honorable ô combien, s’agissant d’argumentaire et non d’argutie, sur des Textes premiers – ne dit-on pas la Loi fondamentale, pour la Constitution. Débat qu’il faudrait mener à la hauteur du sujet. S’il vous plaît !

L’exécutif propose d’amender la partie État d’Urgence de la Constitution, en réaménageant la possibilité de la déchéance de nationalité. C’est-à-dire en s’attaquant à cette indivision de la citoyenneté dont il était question au-dessus. Réaménagement, car elle existe déjà pour des bi-nationaux, dont la citoyenneté a été acquise. Elle est proposée pour ceux qui sont nés ici. Nés,  et, du coup, déterminant une espèce de citoyens moins citoyens que les autres, insécures de par leurs antécédents familiaux ? et les mauvais coucheurs qui se disent historiens, d’entrouvrir la page du régime de Vichy, face au statut des Juifs… La chose – inconvenante, inappropriée, et pour tout dire indécente – frétillerait actuellement sur les réseaux sociaux dont l’aptitude au bavassage de comptoir n’est plus à démontrer, et, bien entendu, hante les réveillons de l’Extrême-gauche entre deux bouchées de foie gras ( bio, je vous rassure).

« 2 Bras, 2 Jambes » A deux pas du bonheur

Ecrit par Sabine Vaillant le 04 janvier 2016. dans La une, Société

« 2 Bras, 2 Jambes » A deux pas du bonheur

Quitter à pied, sac à dos, son village ardéchois un 2 novembre n’a rien d’une fugue, ni d’un défi, c’est un acte de liberté accompli par Françoise Dasque, comédienne et auteur. Vingt mois durant, elle arpente la Terre, avec l’Orient en point de mire, mue par le désir de marcher et de découvrir.

Après 12 pays traversés, un blog, un livre, la voilà seule en scène devant un mur de pierre avec sac à dos, bâtons et chaussures de marche, réserve d’eau, foulard et téléphone portable. Françoise Dasque déroule son épopée, simple en apparence… De son sac s’échappe une joyeuse farandole qui prend par la main et entraîne jusqu’au Japon. Au fil des personnages qu’elle campe avec bonheur, où pointe parfois le timbre de Murielle Robin, se dégagent l’air de rien des idées, des questionnements tricotant pas après pas un récit philosophique.

Les lumières, leur couleur, le jeu de scène, le mime donnent du rythme au récit et assurent le passage des frontières. L’imaginaire du spectateur se cale sur les mots et se saisit des pépites que sème la comédienne. Loin des effets spéciaux, des décors somptuaires, des costumes étudiés… le spectateur crée son univers et voyage.

« Qui es-tu, mariée, des enfants, des petits-enfants, où vas-tu, seule avec les loups, les ours, les dangers… », les questions fusent toujours les mêmes. Sésames codifiés d’une approche concertée pour découvrir, le plus souvent, l’altérité. Accepter l’autre, accepter de recevoir de l’autre et donner aussi. Chose oubliée sous notre ciel.

Sous les étoiles, au pied des montagnes, dans la cohue des villes, au bord de l’eau, la condition de la femme se dessine. La femme ne s’appartient pas. En Iran, loin de se résigner, elle s’offre des moments à elle. Fugace bonheur d’exister.

Á des années lumière des chemins empruntés, balisés, de Compostelle, repoussant les « sex lovers » indiens de tous poils, les bandits à moto, Françoise Dasque règle le quotidien d’une voyageuse au budget serré, d’une femme qui se respecte, se laisse surprendre, accueille l’instant.

A-t-elle douté ? « Oui au sortir de son village… », mais après Françoise Dasque a choisi de ne pas regarder l’objectif lointain mais de vivre au fil de ses semelles. Ce qu’elle s’était promis dix ans auparavant, plâtrée après une chute.

Forte de ses rencontres attachantes, du périple accompli, la comédienne chante, en anglais, « toutes les cellules de mon corps sont heureuses » et rentre chez elle, accueillie par Thaïs, sa petite-fille, née quelques mois avant son retour. « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… »

 

2 bras 2 jambes

Comédie épique de Françoise Dasque

Mise en scène par Zarina Kahn

Jusqu’au 9 janvier 2016

Au Ciné XIII Théâtre à Paris

Les Français Djihadistes

Ecrit par Alexis Brunet le 28 novembre 2015. dans La une, Actualité, Société

recension du livre de David Thomson, les Arènes, 2014

Les Français Djihadistes

Faut-il  lire un ouvrage dont l’auteur se vit accuser de « fascination » à l’égard de ses sujets, une dizaine de djihadistes de chez nous, par une auditrice du « Téléphone sonne » ? Quand Nicolas Demorand a rétorqué que la présence de l’auteur était intéressante puisqu’elle enrichissait le débat, et que l’auteur concerné s’est justifié en arguant que si l’accusation était légitime, il estimait que pour combattre son ennemi, il fallait le connaître, je me suis procuré l’ouvrage ; par un certain voyeurisme sans doute, car pourquoi s’intéresser au fonctionnement d’une machine de haine quand on ne la combat pas soi-même, si ce n’est pas un certain voyeurisme ?

Reste que ce que vient confirmer en premier lieu cet ouvrage, c’est ce que David Thomson, l’auteur, déclara lors de ce même Téléphone sonne, et qui à la première écoute peut faire sourciller : « ces djihadistes ne sont pas fous ». Un peu paumés oui, pas très cultivés, souvent en rupture idéologique avec leurs parents, au passé souvent délinquant, nihilistes, ils ont néanmoins une logique, une idéologie assez structurée, façonnée au cours de leurs longues heures passées à visionner des prêches appelant au djihad sur internet. Internet, plus que les mosquées salafistes que peu ont fréquentées, voilà le vecteur qui a radicalisé cette dizaine de djihadistes, et qu’ils utilisent pour djihadiser les nouveaux « frères » venus. Car comme le dit justement Abu Nai’im, un français converti de 23 ans, fraîchement arrivé sur la terre bénie de l’Etat Islamique en Irak et au Levant : « je vois les gens les kouffar (mécréants) de France, ils disent oui on a peur d’internet, les djihadistes sur internet etc. Mais vous avez raison d’avoir peur ! Ils ont raison d’avoir peur ces kouffar ! Parce qu’il y a beaucoup de gens je les ai ramenés en Syrie et je les ai ramenés à partir de là. Donc ils ont raison d’avoir peur, voilà je fais mon travail et je vais continuer à faire venir des gens et eux ils continueront à rien pouvoir faire pour les empêcher de venir. Ça c’est une réalité ! »

Internet qui permet de s’abreuver de prêches de Ben Laden, du cheikh Youssef Qaradawi, d’un belge converti dit Jean-Louis le Soumis, et d’autres ; internet qui permet de se convertir tout seul derrière son écran (Clémence : « j’ai cherché sur Google comment se reconvertir. J’ai découvert qu’il fallait juste prononcer la shahada. Donc je l’ai fait toute seule derrière mon ordinateur, dans mon petit village ») ; internet qui permet même de se marier par Skype ; et Facebook, ce réseau diabolique moins surveillé que les forums djihadistes, qui permet une propagande (propagation de la foi au sens premier) très très large, tant en Europe qu’en Amérique, qu’en Afrique ou qu’en Asie, et particulièrement en France, où ceux qui sont partis faire le djihad en Syrie sont dix fois plus nombreux que ceux qui partirent naguère le faire en Bosnie ou en Afghanistan, à l’époque où le web était beaucoup moins développé. Comme le dit un jeune djihadiste récemment arrivé à Alep en 2013 : « personne n’imagine combien il y a de français qui sont partis au Sham (terre sacrée des musulmans) ! Ce qu’ils nous disent à la télé c’est du mensonge ! La vérité c’est qu’ils sont des centaines […] Comment il s’appelle le ministre déjà là en France ? Valls. Lui il a dit qu’il y en a que trente ou quarante ! Mais qu’est-ce que tu racontes espèce de clown ! Tu connais rien ! Mais lui il veut se rassurer. Ici, c’est le retour du califat ! Nous, soubhanallah, on est une génération sans précédent ! ». A l’époque (entre 2012 et 2014) relatée par David Thomson, les nouveaux moudjahidines, qui s’imaginent revivre les aventures guerrières du prophète qu’ils s’attribuent, se rendent alors à Alep en attendant la grande confrontation, au nord de la Syrie, entre ceux qui ont embrassé la cause djihadiste, les « vrais » musulmans, loin de l’islam bisounours des mosquées françaises, et les mécréants, c’est-à-dire tous les autres, puis la venue du Mahdi qui surgira avant la libération de Constantinople (Istanbul), Jérusalem et la fameuse Palestine.

Où sont passés les intellectuels ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 novembre 2015. dans La une, Actualité, Société

Où sont passés les intellectuels ?

Il y eut un temps – c’était il y a longtemps – où Zola écrivait son J’accuse en deux nuits, un jour plein, et par-delà procès et autres bagatelles, dût s’enfuir à la brune pour l’Angleterre. Dans le jardin de Médan, on jetait des immondices et les lettres anonymes peuplaient sa boîte aux lettres… C’était probablement un autre temps.

Là, ces jours-ci – où, notons-le, pas mal de monde, bardé de peur comme vous et moi, bat le pavé, ou se pose en terrasse – j’ai beau tapoter Google ou allumer les chaînes en boucle ou celles (il en reste) un poil plus réfléchies et sachant se tenir ; on s’en frotterait les yeux ; d’intellectuels, point. Sont-ils dans les marches blanches, juste sous le nez noir des caméras ? Nenni. Sont-ils au pied des monuments bleu-blanc-rouge ; pas davantage. Ont-ils comme tant, sur leur « page », facebooké leur chère image avec le drapeau ? Pas à ma connaissance. Alors, il faut se rendre à l’évidence. Nos Intellectuels sont en vacances ; rentrés au logis, bramant peut-être, mais dans leur intime. Je n’écrirai pas : ont joué à trou-souris, but

Mais qu’entendre à cette heure, par le mot d’intellectuels, mis dans l’espace public, justement, au moment de l’« Affaire Dreyfus » par Clemenceau ? Sans doute ce qu’on voudrait qu’ils soient : pas obligatoirement aussi présents, aussi politiques que ceux de l’Après-guerre et des « Temps modernes », mais ayant en bannière leurs compétences, peut-être moins que leur être construit par celles-ci ; l’identité qu’ils portent à nos yeux, via ces livres – romans, essais –, ces recherches, ces articles, et – n’oublions pas surtout – cet art, aussi, quel qu’il soit. Ils sont « gens de parole », aren’t they ? Leur œuvre-regard sur le monde, donc, et leurs mots pour le dire. Leur avis argumenté, en quelque sorte, qui m’importe ; et pourquoi refuserait-on le mot : leur éclairage. Ou bien pour ceux que ces intellectuels-lanterne ou phare du monde font sourire ou soupirer ; pour qui considère qu’il y a là un modèle quasi obsolète et bien prétentieux, légèrement pompier et parfaitement inutile, qui plus est. Pour ceux-ci, que je peux comprendre, mais dont je ne suis pas, on pourrait peut-être avancer que, peser ce que pense un tel, mesurer à son aulne, son regard sur cet événement, ou ses choix, ça rassure, interroge à l’ancienne. Une influence ; à moins qu’une référence ; un pas tout seul. J’aimais bien ce temps pas si loin, où l’on disait : une conscience. Un maître à penser-tout-prêt ? pensez-vous ; ce n’est plus guère de saison ! Cela fait du reste beau temps que de fringants, jeunes et déjà médiatiques «  nouveaux philosophes » ont définitivement décrété «  la fin des maîtres penseurs », ayant depuis, malheureusement, accusé un certain défaut de mise en œuvre. Entre ce modèle révolu et une actuelle façon de philosopher, ou d'intellectualiser, n'y aurait-il donc aucun chemin ? Las, on le croirait ! Alors que, un auxiliaire pour penser le monde, comme on a ailleurs des auxiliaires de vie, s'avère un besoin criant. Précieux à engranger par ces tempêtes. Et bien, nous devons faire le voyage – du moins, pour la première semaine « après les attentats », nouveau marqueur temporel, sans même – ou, si peu – le coude d’un intellectuel de bonne facture à tenir pendant ces marches – rose blanche à la main, cet après-midi plus que froid à Montpellier – où alternent dans une sobriété de haut niveau les minutes de silence et La Marseillaise… On est renvoyé à penser tout seul, comme des grands, ou – diront les plus optimistes, s’il en reste – à inventer d’autres modèles. Plus d’ombre sur la page, même d’un BHL, un rognaton du déjà vieux Glucksmann ; le regard ténébreux et toujours encoléré d’un Finkielkraut, l’auriez-vous croisé ? Je n’ai pas entendu ni Bedos, ni Bruel, toujours prompt, côté show-biz, ni personne ; on m’a dit que Bruckner, peut être… j’ai seulement tenté de pécher dans ceux qui fréquentent les plateaux TV, vous l’aurez compris. Ailleurs, il se pourrait – dit un récent article du Monde – que « les intellectuels pensent la riposte », mais ça tarde à venir, et que des professeurs au Collège de France, comme Pascal Engel et Claudine Tiercelin, argumentent autour des valeurs de la République, et nient le fait que seule la religion aurait matière à remplir le vide de sens, dont on suppute que nos sociétés sont atteintes. Mais – permettez ! – quel jeune de banlieue va lire l’article…

Le « spécisme », une nouvelle discrimination ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 novembre 2015. dans La une, Société

Le « spécisme », une nouvelle discrimination ?

Le 30 octobre dernier nos amies les bêtes ont pu fêter un anniversaire : celui de leur promotion statutaire. En effet, le 30 octobre 2014, un amendement a été adopté par l’assemblée nationale et promptement inséré dans le Code Civil (art. 514-14) : « les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens corporels ». Ce n’est qu’une bataille, diraient certains, la lutte continue ! Les animaux, aux termes de l’article 528, demeurent des « meubles par nature ».

Au fait, de quel combat s’agit-il ? Il s’agit du combat « antispéciste…

Le mot a une histoire déjà longue. Dans le sillage de l’Australien Peter Singer (The animal liberation, 1975), le Britannique Richard D. Ryder a forgé le terme, dans un ouvrage non encore traduit, Animal revolution, changing attitudes towards speciesism, paru en 1989. Qu’est-ce donc que le « spécisme » ? Voici comment Ryder le définit : « il dénote non seulement une discrimination, mais également un préjugé, et – plus important encore – l’exploitation, l’oppression et l’injustice cruelle qui découlent de ce préjugé ».

Ryder met ensuite en parallèle (et de ce fait, sur le même plan) racisme, sexisme et « spécisme » : « alors que sémantiquement le “spécisme” équivaut au sexisme (ou à la phallocratie) et qu’ainsi la Libération Animale est le corolaire de la Libération de la Femme, on se demande alors quel serait l’équivalent du féminisme ? Faudra-t-il ranimer la zoophilie ? Un “sensibilitisme” est-il possible ? ». Au-delà de la candeur avec laquelle il prend le vocable de « zoophilie » dans un sens strictement étymologique (l’amour des animaux), l’on voit se dessiner toute une argumentation : c’est la sensibilité animale, le fait qu’ils soient susceptibles de souffrir, qui impose un réévaluation de leur situation juridique, « il est important de se souvenir d’une chose, écrit Ryder : nous pouvons tous souffrir ».

Oui, mais jusqu’où aller ? La logique même du raisonnement suggère qu’il faut en finir avec l’inégalité entre les espèces, aussi détestable en soi que l’inégalité entre les sexes ou entre les « races ». En un mot, l’« antispécisme » revendique une égalité de droits entre ce que Ryder appelle les « animaux non humains » et les « animaux humains ». Certes, Ryder – prudemment ou hypocritement – hésite à tirer pareille conclusion, sans doute en raison du grotesque auquel elle aboutirait : à quand le vote des vaches, les syndicats de cochons ou les sondages de poules ? Mais de nombreux indices montrent que c’est bien cela qu’il a en tête. Il affirme, par exemple, qu’au cours de l’histoire « beaucoup d’hommes et de femmes ont considéré, à bien des égards, les animaux comme leurs égaux », ou encore : « certains singes sont plus intelligents que nombre de primates humains, handicapés mentaux ».

La carte et le territoire

Ecrit par Sabine Aussenac le 31 octobre 2015. dans La une, Education, Société

La carte et le territoire

Comme tout prof qui se respecte, qu’il pleuve ou qu’il vente, et même au cœur des vacances de Toussaint, mon premier geste fraîcheur du jeudi matin est la consultation du Saint Graal ; j’ai nommé le BO. Oui, comme d’autres font du yoga, consultent leur messagerie ou écoutent France Info, nous, les profs, espérons toujours, même à la veille de la retraite, dénicher l’info du siècle dans cette Bible devenue numérique ; un poste qui se libèrerait au lycée français de NY, celui où nous avions failli enseigner à 25 ans, ou notre auteur fétiche qui serait mis au programme de l’agreg, ou encore un pote de fac qui deviendrait IPR…

Ce matin, toutefois, les bras m’en sont tombés avant même ma correction de copies du jour… Sous mes yeux dessillés par l’étonnement se dessina soudain une bien étrange « Carte des langues vivantes ». En effet, même avant mon litre de thé vert, j’ai eu la finesse de remarquer que cette « carte » ne reposait pas sur une « carte » réelle, j’ai nommé ces bonnes vieilles cartes, pêle-mêle d’état-major, de France, du monde, du ciel, puisqu’elle est entièrement constituée non pas de reliefs, de villes, de frontières, de pictogrammes, mais simplement de mots et de phrases.

Chouette, me suis-je dit en mon for intérieur, vous savez, celui qui a toujours été nul en coloriage : not’Cheffe a compris que l’interdisciplinarité passait aussi par l’allègement des programmes. Voilà qu’elle nous propose des cartes sans géo, puisque après tout, nous sommes nombreux à avoir compris sa réforme comme l’annonce d’un collège sans latin, sans allemand…

Intriguée, j’ai tout de même pris le temps de fouetter un matcha latte en beurrant mon pain sans gluten, avant de revenir découvrir à quelle sauce j’allais être croquée, malgré mon statut de presque Mère-Grand, par le Loup de la Réforme…

Bon, ça commence soft, après le bla-bla habituel, avec même un clin d’œil appuyé vers ce qui est, somme toute, déjà en place depuis des décennies, comme la possibilité d’apprendre des langues diverses et variées, hors des quatre piliers de base le plus souvent enseignés…

« Ainsi, la carte des langues permet d’impulser une politique linguistique cohérente et diversifiée. Elle conforte l’enseignement des quatre langues les plus enseignées (anglais, allemand, espagnol et italien) et encourage le développement des autres langues à plus faible diffusion dans notre système scolaire : arabe, chinois, grec moderne, hébreu, japonais, langues scandinaves, néerlandais, polonais, portugais, russe et turc ».

Réformes à l’école ou éducation des élèves ?

Ecrit par Jean Gabard le 24 octobre 2015. dans La une, Education, Société

Réformes à l’école ou éducation des élèves ?

Depuis quarante ans, l’Ecole a connu des bouleversements et s’est considérablement améliorée. La question de la rentabilité de l’école occupe pourtant le devant de la scène. Ses résultats semblent en effet en baisse et l’échec scolaire, loin de diminuer, s’accroît. Après les multiples réformes à l’école, il est toujours possible d’en proposer d’autres et même de procéder à « une refondation de l’Ecole », mais ne faudrait-il pas plutôt changer l’angle d’attaque ? Ne serait-il pas primordial, pour pouvoir instruire les élèves, de s’intéresser d’abord à leur éducation ? Les « réformes » à proposer sont alors plus délicates mais n’est-il pas temps de le faire ?

Il est peu probable que l’élève, de milieu aisé ou défavorisé, soit moins intelligent que ses prédécesseurs. Devenu le centre du système scolaire, il se peut, par contre, qu’il soit de moins en moins motivé. De multiples réformes ont pourtant été adoptées pour rendre plus intéressants et plus efficaces les apprentissages. Et quels en sont les résultats ? Non seulement ceux-ci ne sont pas positifs mais la motivation des élèves paraît inversement proportionnelle à l’amélioration de leur condition de travail ! Les nouvelles méthodes, seraient-elles en cause ? Celles-ci sont certainement perfectibles mais sont sûrement bien meilleures que celles utilisées autrefois. Elles devraient donc apporter, au moins, un petit progrès, mais ce n’est pas le cas ! Ne serait-il pas alors nécessaire d’oser franchir le pas et de se demander s’il n’y aurait pas d’autres causes au malaise scolaire.

Il se pourrait effectivement que les réformes aient des effets pernicieux et que ceux-ci ne se trouvent pas dans les méthodes elles-mêmes mais dans les motivations et l’attitude de ceux qui tiennent à les mettre en pratique !

A force de vouloir changer, en invoquant le fait que les conditions de travail sont toujours mauvaises, que les méthodes d’enseignement sont toujours inadaptées, que les enseignants sont mal formés, les élèves (alors très attentifs) trouvent en effet dans ces réquisitoires de bonnes raisons de ne pas être motivés et ainsi d’attendre pour faire l’effort de travailler. Comment, d’ailleurs, pourraient-ils en avoir envie quand ce qu’ils entendent à la maison, dans les médias et même parfois dans la bouche de responsables de l’Education Nationale est soit une critique des enseignants qui ne seraient pas assez compétents, intéressants, modernes, attentifs, aimants, soit une dénonciation de l’école elle-même qui serait trop ennuyeuse, trop ou pas assez exigeante, trop inefficace, trop injuste, trop inégalitaire et même sexiste… L’échec de certains élèves à l’école n’est d’ailleurs plus leur échec mais devient l’échec de l’école, comme si le fait de s’inscrire à l’école, qui rappelons-le n’est pas une obligation mais un service, donnait le droit aux diplômes.

Le non avenir d’une illusion

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 octobre 2015. dans La une, Société

Le non avenir d’une illusion

Un certain nombre de nos contributeurs – en particulier notre ami Jean Gabard, mais pas seulement – cherchent, pour des raisons d’ailleurs opposées, à « naturaliser » les orientations sexuelles et, d’une manière plus générale, les comportements humains qui y sont liés (mariage, filiation, etc.). C’est cette conception « naturaliste » de l’homme, sous couvert d’anthropologie, voire de neurosciences, que je voudrais ici réfuter.

Éric Fassin, professeur de sociologie  à l’École Normale Supérieure, le dit fort bien dans un article – pertinemment intitulé L’illusion anthropologique, paru dans la revue Témoin 12 (mai/juin 1998) : cette conception naturaliste « constitue la clef de voûte de notre système anthropologique ». Au-delà du fameux « paradigme perdu » (Edgar Morin) de la nature humaine, une telle démarche tend à « essentialiser » la différence. Comme l’écrit Françoise Héritier, professeur honoraire au Collège de France, dans son classique Masculin/Féminin, la pensée de la différence (1996) : « il m’est apparu qu’il s’agit là du butoir ultime de la pensée, sur lequel est fondée une opposition conceptuelle : celle qui oppose l’identique au différent ». Bref, si l’autre est autre (sexuellement, mais – pourquoi pas ethniquement – parlant), c’est que sa « nature » n’est pas la même. Et Irène Théry, directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales, de surenchérir dans la revue Esprit (octobre 1997) : « cette symbolique des genres, du masculin et du féminin, existe dans toutes les sociétés humaines : elle est ce par quoi la culture accorde sens à la caractéristique sexuée de l’espèce vivante que nous sommes, mais à laquelle nous ne nous réduisons pas ».

Héritier, quant à elle, dénonce ce qu’elle nomme « l’illusion naturaliste » : « les catégories de genre, les représentations de la personne humaine sexuée, la répartition des tâches réelles, telles que nous les connaissons dans les sociétés occidentales, ne sont pas des phénomènes à valeur universelle, générés par une nature biologique, mais bien des constructions culturelles ». Les contre-exemples extra-occidentaux sont légion. Ainsi Fassin, s’appuyant sur une étude de Melville Herskovits, Women Marriage in Africa, évoque cette pratique – apparemment répandue en Afrique – pour une femme riche, mais stérile, de prendre une « épouse » pour assurer sa filiation : « la biologie s’efface devant la logique sociale : la femme peut être un « “mari” ».

Logique sociale, voire logique religieuse : Héritier mentionne, dans son livre, les Inuits chez qui le « genre » dépend de la réincarnation, « l’enfant qui vient au monde a certes un sexe apparent, mais ce sexe n’est pas nécessairement considéré comme son sexe réel. En effet, le sexe réel est celui porté par l’identité, par l’âme-nom ; c’est-à-dire le sexe de l’ancêtre dont l’âme-nom a pénétré telle femme, s’est installée dans sa matrice pour renaître à nouveau. Et de donner un exemple concret : « Iqaliijug est la réincarnation du père de sa mère. Elle se souvient de sa vie intra-utérine où, sur deux banquettes situées à droite et à gauche, reposaient les symboles du travail masculin et féminin. A sa sortie, homme réincarné, elle se saisit, par choix, des objets masculins. Homme par son âme-nom, elle naquit avec un sexe apparent féminin ».

En un mot comme en cent, rien ne va de soi. La « nature » est le cache-misère d’une ignorance, déguisée sous la fausse évidence de cette notion – intrinsèquement exécrable – de « bon sens » : un homme est un homme et une femme une femme. Le « genre », catégorie – il faut le rappeler – grammaticale et non pas physiologique (donc arbitraire, autrement dit variable selon le lieu et l’époque), est construit – socialement ou individuellement – et non point gravé dans le marbre par la biologie. D’où le miroir aux alouettes que représente l’anthropologie, lorsqu’elle s’institue en science « universelle » de l’homme. Comme nous le dit Éric Fassin : « l’anthropologisme est la défaite de l’anthropologie ».

Fonctionnaires ; vers l'hallali ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 26 septembre 2015. dans La une, France, Politique, Société

Fonctionnaires ; vers l'hallali ?

Il paraît que nous serions dans les pays développés, celui où est nourri – gavé – un peuple immense de fonctionnaires ( pas loin  de 6 Millions ! À ajouter aux émigrés et autres réfugiés... ah, j'oubliais les assistés... Ciel !). Un sinistre record, dit la TV, ou ces papiers divers comparant Suède – jadis socialiste, madame  ! et France, dans une brouillade de chiffres balancés – les ratio/population ignorés – pour nous inviter à la seule conclusion qui vaille : trop de ces fonctionnaires qui sont payés « à vie » ( et Dieu sait qu'elle est longue), employés à pas grand chose, qui pompent – terribles Shadoks, nos impôts, incarnent mieux que SNCF et feu EDF réunis, le « privilège », entendez, ce que tu as et que je n'ai pas  ; celui qui annonce à grands bruits notre grande Révolution. Et la guillotine de commencer, sinistre, de  rouler sur les pavés de nos villes...

Tout en haut de l’État – maître des fonctionnaires - le jeune et brillantissime Macron ( oui, celui qui dégoupille de temps à autre, pour voir ) a lancé l'idée que demain, on pourrait rejoindre le troupeau des raisonnables en élaguant et même en transformant ces hordes d'immobiles, d'inamovibles, de chambre des pairs à perruque, en – quelle imagination ! CDD, CDI, bref, en « travailleurs ordinaires », deux mots particulièrement osés en la matière. Il n'a encore rien dit, cependant,  sur l'imminence de délocalisations massives vers des pays «  neufs »...

Mais, alors, chez nous, pourquoi on aimait tant avoir une fonction publique ? A ce point ?  Tout simple, et vieux comme notre centralisation . Parce qu'un fonctionnaire, c'est quelqu'un ( pas un robot, pas une voix automatisée) à qui je parle, qui me regarde, me connait, communique sans me noyer ( parle ma langue ou me traduit) ; me renseigne, me soigne ( « mon » infirmière), me rassure ( « mon » commissariat),  s'occupe de « mes » bambins, et me dit tout ce qu'il faut bien faire, et où mettre les pieds sur les chemins piégeux de l'administration – justement. Les fonctionnaires, ici, on les aimait, parce qu'ils étaient – tout mis bout à bout – une gigantesque assistante sociale , une maman du dehors, qui nous tenait la main jusqu'à bien tard dans notre vie, à nous. Ils servaient l’État et, ma foi, prenaient ( ils n'étaient pas trop payés, mais, le temps long de leur carrière compensait largement) ce temps si particulier à leurs missions, aux antipodes des obligations de profit et réussite du champ de toutes les productions réunies. Ils étaient tout ça, et pas que dans l’Éducation Nationale, où s'agitaient les hussards noirs, avaient l'impression d' assurer une mission, la plus haute : servir l’État et la République ; pas l'enrichir, la servir. C'était à la fois immense et simple ; chacun connaissait sa tâche ; les trains arrivaient à l'heure – le courrier aussi du reste - le gamin accrochait le bac ou, en tous cas, trouvait sa voie ; aux urgences de l'hôpital, le temps d'attente – en chambre, pas dans le couloir des WC, était acceptable. Comment vous dire : la fonction publique, c'était la tranquillité, une sorte de mutuelle en qui notre confiance allait naturellement. C'était nous. Un vague parfum de Front Populaire et de Libération réunis.

L’inquiétante étrangeté

Ecrit par Jean-François Vincent le 12 septembre 2015. dans La une, Politique, Société

L’inquiétante étrangeté

Je viens de passer deux jours dans un château-hôtel niché dans la montagne, au bord du lac de Brienz, en Suisse, pour fêter les 88 ans de ma mère.

L’endroit était rempli de riches touristes venus des Émirats Unis ou d’Arabie Saoudite. On y voyait toutes les nuances de la pudeur musulmane féminine : depuis le simple voile diaphane s’envolant au premier coup de vent jusqu’à la burqa, en passant par l’habituel hijab. Et encore ! il y a burqa et burqa, des burqas fantaisie, multicolores, roses pour les plus jeunes, et puis la totale : noire de haut en bas, encapuchonnant la tête, en ne laissant apparaître qu’une mince fente au niveau des yeux.

J’avoue avoir ressenti un malaise à cette vue. Je me suis demandé pourquoi.

J’ai toujours été contre l’interdiction du voile et même de la burqa, au nom de la liberté de tout un chacun de s’habiller comme bon lui semble.

Alors pourquoi ?

Pour les femmes, contre leur asservissement ? Je n’ai jamais pratiqué l’ultra féminisme et considère qu’à partir du moment où elles-mêmes sont consentantes voire demanderesses, il n’y a rien à redire.

Pour la laïcité ? Ceux qui me connaissent – et cela transparaît dans mes écrits – savent que je suis tout sauf un « laïcard » et vois dans la sacro-sainte loi de 1905, qui prétend ne reconnaître aucun culte, une curiosité très française, aussi obsolète que républicaine…

Donc pourquoi ? Pourquoi ce mal-être face à cette vêture – certes extrême – mais courante dans le monde arabo-musulman ?

J’ai fini par songer à ce que Freud nomme « das Unheimliche » et que Marie Bonaparte a traduit par « inquiétante étrangeté » : cette irruption déstabilisante de l’étrange/étranger dans le familier, le connu. Et c’est vrai, cette femme me faisait penser à Belphégor, vieille frayeur enfantine des années 60. Je pensais également à cette religieuse orthodoxe (dont la tenue ressemble à la burqa, excepté la dissimulation du visage), qui se « déguisait » en bonne sœur catholique pour ne pas attirer l’attention.

Dans une précédente chronique, j’ai montré le lien qui existe entre la barbarie (ou perçue comme telle) et l’altérité, l’étrangeté. Il semble que même pour moi, pourtant amateur d’étrange, il y ait un seuil de tolérance/intolérance à l’Unheimliche. Peur, assimilation à des fantasmagories du passé, résultant ultimement en une fermeture, un rejet.

L’ouverture à l’autre, au Tout Autre, est un combat jamais terminé. Je devrais peut-être faire un stage d’accoutumance – d’acculturation – en Arabie Saoudite.

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