Société

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Ecrit par Jean-François Vincent le 31 mars 2018. dans La une, France, Politique, Société

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Le mouvement « dextrogyre », ce décalage des idées vers la droite, tel que décrit par l’universitaire québécois Guillaume Bernard, a-t-il franchi un nouveau palier ? L’éloge funèbre d’Emmanuel Macron, dans la cour des Invalides, devant la dépouille de d’Arnaud Beltrame est révélateur. En phase avec la vague – légitime – d’admiration qui submerge l’opinion, il n’hésita pas à déclarer : « votre sacrifice, Arnaud Beltrame, nous oblige, il nous élève (…) accepter de mourir pour que vivent des innocents, tel est le cœur de l’engagement du soldat, telle est la transcendance qui le porte ». Mort, transcendance, sacrifice, constellation insolite dans notre société individualiste, consumériste et post-soixantuitarde…

Rien que le mot sacri-fice en dit long : sacer-facere, ce qui « rend » sacré, ce qui fait passer de l’ici-bas à l’au-delà, du côté des dieux ; ou plus exactement ce qui fait rentrer dans l’espace du temple, le fanum : le sacrifié ayant cessé d’être un pro-fane (litt. qui se tient devant le sanctuaire sans pouvoir y pénétrer) pour accéder à un statut divin. Le sacrificium passe par le sang versé. La victime se transformant en héros, ces demi-dieux – hemi-theoi – auxquels l’on rend un culte sur leurs tombeaux dans l’espoir d’un bienfait ou d’une guérison.

Toutefois, ces héros ne sont pas seulement des personnages mythologiques. Sur un mont qui surplombe les Thermopyles, Simonide de Céos a gravé sur une pierre patinée par les siècles un hommage bimillénaire aux quelques 300 spartiates, hoplites de Léonidas, qui offrirent leur vie pour assurer la victoire des Grecs sur les Perses de Xerxès : « passant, va dire à Sparte que nous sommes tous morts ici pour obéir à ses lois ». Ce qui caractérise ainsi le héros/le sacrificiel, c’est ce rapport spécial à la mort : mépris total, mieux, une anticipation du trépas ; il a par avance et de son plein gré quitté le monde des vivants auquel, en retour, il fait don d’une puissance surnaturelle.

Cependant, pareille « théologie » héroïque servit aussi de justification à toutes sortes d’exactions – croisades, guerres – ou d’idéologies mortifères y compris l’idéologie nazie. Les soldats tombés au combat étaient censés avoir péri pour « die Grösse und den Bestand von Volk, Führer und Reich », pour la grandeur et la pérennité du peuple, du Führer et du Reich. D’ailleurs, l’extrême-droite de l’Allemagne actuelle a repris ces thèmes. Le groupe de rock Varg, par exemple – le loup, dans les légendes germaniques – exalte le Heldentod, la mort du héros, dans la strophe suivante :

Bertrand Cantat ; la fatwa ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 17 mars 2018. dans La une, Actualité, Société

Bertrand Cantat ; la fatwa ?

Montpellier, un récent lundi de mars ;le Rockstore, scène mythique, affiche complet. Bertrand Cantat est à l’affiche. Dehors, une haie bruyante de manifestants siffle les spectateurs entrant, aux cris de – vous allez applaudir un assassin ; quelques fleurs et des photos de Marie Trintignant…

Drôles d’images mélangées ; retour de mémoire sur – 2003 – la mort de l’actrice sous les coups du chanteur à Vilnius, et 15 ans après - la justice, ayant, comme on dit, passé - ce tumulte de censeurs. Chanter après cette mort-là, comment y penser même ! vivre de sa musique (et donc de son métier), devenu une interdiction absolue. Parfum de fatwa, ou pas loin…

Cantat et son groupe Noir Désir ont honoré la qualité de la musique-rock, et au-delà, par les mots et leur engagement sociétal et politique, nos vies, dans les années 80/2000 ; ceci, pour situer le « phénomène » Cantat, autrement que par les pages people et les chroniques judiciaires. Ce garçon demeure musicien de métier, et ne sera rien d’autre, comme vous et moi avons des identités professionnelles et – au-delà – passionnelles. Alors, certes, et sans doute pour le restant de sa vie, sa personnalité c’est aussi Vilnius et – semble-t-il – une haute violence intrinsèque, qui concerne probablement ses séances chez son thérapeute… mais certainement pas le passant de la rue de Verdun à Montpellier, sa pancarte sur le dos…

Ce qui m’interpelle si fortement, dans cette actualité là, moi qui serais bien en peine de siffloter le moindre morceau de Noir et de Cantat, qui appartenaient plus à la génération de mon fils qu’à la mienne, ce qui fait mon malaise intense et résonne si désagréablement, ce sont d’autres images, parfois très anciennes, parfois d’hier ou d’aujourd’hui, ailleurs : Calvin tonnant à Genève, et imposant, au milieu des femmes en noir et sans bijoux, l’interdiction des loisirs et de jouer d’aucun instrument le dimanche, et, plus près de nous, les Talibans d’Afghanistan, fustigeant les musiques décadentes, dont bien entendu, le rock démon de l’Occident. Terrible charia qui recouvre Daech et ses califats, passés et à venir, qu’on découvrait, médusés, souvenez-vous, dans le film Timbuktu, décrivant le Mali privé de musique, la veille du jour noir de Charlie. Terrible et constante pulsion de censure, de rejet, de jugement, on va dire, « populaire », de guillotine symbolique, alimentés inextinguiblement par des réseaux sociaux surfant sur l’impunité.

Ce qui m’interroge et me révulse, finalement, c’est – encore ce côté « justice du peuple » – la façon dont on fait bon marché de la Justice, celle de Vilnius, d’abord, qui avait condamné le chanteur, évidemment,  celle de notre pays, en réponse aux différents appels, qui lui a fait purger sa peine, et, au bout de décisions qu’on peut supposer pesées et démocratiquement menées, a considéré qu’il pouvait retrouver la vie de tous les jours. Comment appelez-vous ça, sinon qu’il était libre. Depuis quand, « libre », chez nous, voudrait-il dire, vivre, mais… vivre, sauf, choisir ses activités, sauf, retrouver son métier, fusse-t-il la scène, sauf, chanter et se produire…

Qu’est-ce que la « race » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 mars 2018. dans La une, Société, Littérature

Qu’est-ce que la « race » ?

La question, dans le politiquement correct marmoréen qui impose sa chape de plomb à la pensée, est en soi iconoclaste : la « race » étant un non être – offensant, par définition, les chastes oreilles antiracistes – il en devient tabou ; le simple fait de l’utiliser rend suspect…

Certes, la biologie a démontré l’inexistence des « races » ; mais, au-delà de la théorie, quid de la réalité concrète ? De la représentation que s’en font les uns et les autres ? Bref, pour employer un – détestable ! – néologisme, quid de la « racialisation » des mots et des comportements ; autrement dit, le fait de réintroduire le vocable proscrit, d’une quelconque manière, dans le réel ?

Au lieu de bannir la « race », mieux vaut l’interroger, pour mieux en dégager le signifié.

Le livre de Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, The origin of others (non encore traduit), publié en 2017 aux Harvard University Press, en fournit l’occasion. Pour Morrison, la « racialisation » se résume à un phénomène d’« altérisation » : rendre le « racialisé » autre, différent de la « norme » blanche. Le racisme précède donc la « race » ; il la suscite même à des fins d’autoprotection, « la nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère, écrit Morrison, apparaît comme une tentative désespérée de confirmer sa propre normalité. L’urgence à distinguer entre ceux qui appartiennent à l’espèce humaine et ceux qui sont décidément non-humains, détourne les projecteurs, en les braquant sur non l’objet ainsi déchu, mais bien sur l’auteur de cette déchéance ».

Cette non-humanité de l’« altérisé » s’observe aisément dans le Code Noir, par exemple. Promulgué en 1685 par Louis XIV et préparé par Colbert, ce code, censé régir les rapports entre maîtres et esclaves, définit ces derniers comme des « choses », des biens meubles et non pas des personnes. Des meubles ou des animaux, comme on voudra. Le « nègre », en tout cas, ne saurait être « comme nous ». Ma propre nourrice, qui veilla sur moi pendant ma prime enfance, dans les années 60 – une sainte femme, totalement apolitique – m’apprenait à décliner en français les noms des différents types de bêtes : un lion, une lionne, un lionceau, et, pareillement, un nègre, une négresse, un négrillon…

Toutefois, la « race », n’est-ce que cela ?

L’ethnographe soviétique Julian Vladimirovith Bromlej décrit, dans la revue allemande Gesellschaftwissenschaften (4,1978), ce qu’il nomme « die ethnische Selbstbewusstsein », la conscience de soi ethnique. Il s’agit d’un ensemble de composantes, dont la langue, la communauté de destin (en particulier face aux persécutions), la religion, la nationalité juridique, sans oublier le phénotype. Ce dernier mérite que l’on s’y arrête un instant ; car si le génotype – le patrimoine génétique – ne diffère pas selon les individus ou les groupes, le phénotype – l’apparence, l’expression obvie du génome – (tout aussi héréditaire que le génotype) s’articule, lui, en – au moins – trois entités distinctes : les négroïdes, les « caucasiens » et les mongoloïdes. Catégories non pas biologiques, mais anthropométriques. Remplacer « race » par « phénotype » permet donc de sortir du politiquement incorrect, tout en restant fidèle à la fois à la réalité empirique et au ressenti de chacun.

Psycho-histoire : « L’expérience » de Milgram

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 10 mars 2018. dans La une, Société, Histoire

Psycho-histoire : « L’expérience » de Milgram

Je pense que peu de personnes – jeunes notamment, et n’ayant pas fait d’études de psychologie, de sociologie, ou d’histoire – ont entendu parler de ce qui eut lieu, dans les années 1960-1963, aux États-Unis, et qui fut présenté comme une « expérience » fondée sur des « tests psychologiques », tout ceci sous le couvert d’annonces dans un journal (afin de trouver des volontaires), et en présence de nombreuses « blouses blanches », un peu équivalentes – d’une certaine façon – à celles que l’on pouvait trouver dans un hôpital, ou une clinique. J’ajoute le fait que le très bon film français I… comme Icare, réalisé par Henri Verneuil, avec Yves Montand dans un rôle d’un procureur (un Attorney aux Etats-Unis) – une sortie en salle en 1979 –, reprit les bases de cette « expérience » ; on y trouve notamment une scène célèbre où le « bourreau » potentiel (je m’expliquerai plus loin) finissait par essayer de souffler de bonnes réponses à la « victime » (même chose), tout en lui envoyant des décharges électriques, en raison des réponses non… « valides » du second… Mais, que s’était-il donc passé dans le cadre de « l’expérience » réalisée par Stanley Milgram ?

Ma toute première connaissance personnelle de confrontation au comportement d’êtres humains face à l’obéissance à l’Autorité – puisqu’il s’agissait de cela – eut lieu lors de mes études. Etudiant en Histoire à l’Université des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, j’avais eu le privilège d’assister à une conférence de Max Gallo sur le fascisme italien (dont il fut l’un des grands spécialistes), un cours d’une durée d’environ deux heures au cours duquel il nous raconta, notamment en liaison avec le slogan fasciste « Mussolini ha sempre ragione » (Mussolini a toujours raison), face à notre amphi pétrifié, ce qui s’était produit lors de ces fameux « tests » américains du début des années 1960. Je vais y venir, mais je dois vous dire d’abord que mon traumatisme fut si grand que, dès les débuts de mon professorat d’Histoire, j’avais – chaque année, en terminale, puis en première – raconté, et fait réagir mes élèves (stupéfaits, eux aussi…) sur ces éléments extrêmement troublants. Exposons donc rapidement les faits. Il s’agissait de ce que l’on appelle depuis « l’expérience de Milgram », Stanley Milgram (1933-1984) était à l’époque un psychologue américain, qui organisa ces « tests », dans le cadre de l’Université de Yale (à New Haven, Etat du Connecticut). Il voulait mesurer le degré de soumission à l’Autorité, mais pas n’importe quelle autorité… Ces « tests » furent présentés comme une sorte d’expérience d’apprentissage sur la mémorisation. Les volontaires (« bourreaux » potentiels, totalement ignorants qu’ils seraient en réalité les cobayes de l’expérience) étaient rétribués et issus de milieux sociaux et culturels diversifiés. Il n’y avait que des hommes, entre 20 et 50 ans. Les « victimes » et les représentants de « l’Autorité » étaient tous – ce qui est fondamental – des comédiens professionnels. Des questions, sur des listes de mots à retenir, étaient posées aux « victimes » potentielles, attachées à un siège muni d’électrodes, et, en cas de réponses fausses, le « bourreau » devait sanctionner la « victime » par une décharge électrique de plus en plus forte au cours du déroulement de l’expérience ! C’était la « règle »… définie par l’Autorité… 636 « bourreaux » potentiels furent testés. Alors, tenez-vous bien… En effet, si les électrodes avaient été vraiment branchées, plus des 2/3 des « bourreaux » cobayes seraient allés jusqu’à une obéissance maximale – occasionnant ainsi des lésions plus ou moins graves, ou même, dans un certain nombre de cas, le décès, pour les « victimes » !

De la puissance paternelle à l'autorité parentale : vers un nouveau matriarcat ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 février 2018. dans La une, Société

De la puissance paternelle à l'autorité parentale : vers un nouveau matriarcat ?

La loi du 4 juin 1970 a aboli l’article 373 du Code Civil dans sa version napoléonienne, qui disposait : « le père seul exerce l’autorité dans le mariage ». Ainsi était mis fin à cette « puissance paternelle », directement issue de la patria potestasdu droit romain.

Mais qu’était-ce, au juste, que cette si stupéfiante notion ? Outre un arbitraire disciplinaire – correction manuelle, possibilité d’arrêter et de mettre en détention le fils sans consultation de la mère – il existait un – incompréhensible pour une conscience moderne ! – ius vitae necisque, un droit de vie et de mort. Comme l’écrit Dion de Pruse, rhéteur de la seconde sophistique du premier siècle de notre ère : « il est permis au père de mettre à mort les fils, sans jugement et sans aucun chef d’accusation ». Cette disposition – extravagante – était réservée aux fils ; les filles, quant à elles, n’étant, aux termes la lex Julia de adulteris, passibles de la peine capitale qu’en cas d’adultère et… de consommation de vin !…

Il faut dire que, dans l’antiquité romaine, il existait une sorte d’osmose entre le père et le fils – pater et filius eadem persona, dit le Code Justinien : en clair, ils forment la même personne. Même osmose entre le père et l’Etat. L’historien Tite Live parle ainsi d’un pater imperiosus, littéralement un père « impérieux ». Mais il s’agit, en réalité, de l’imperium, ce pouvoir de commandement d’origine jupitérienne. « Munus deorum dandi auferendi vitam » écrit Sénèque, dans le De Clementia : la fonction des dieux est de donner et de reprendre la vie. Cette fonction fut d’abord celle des rois de l’époque archaïque, puis celle des consuls de la République, toujours escortés de licteurs dont les faisceaux étaient surmontés d’une hache servant aux exécutions capitales. De fait, le consul Brutus fit décapiter son fils en 509 avant notre ère. La paterfigure, par conséquent, une espèce de consul à l’échelle de la famille : « unpater familias, note l’historien du droit Yan Thomas, n’est pas seulement chef de la domus, il est aussi investi d’un pouvoir d’Etat ».

D’où le caractère sacrilège du parricide : un scelus incredibile, un crime incroyable ! Rien toutefois de spécifique à Rome, l’anthropologue sinisant Maurice Godelier raconte que « en Chine, en tuant son père, le meurtrier portait atteinte à l’empereur, qui avait reçu mandat du ciel pour apporter aux populations de son immense empire la prospérité, la justice et la paix ». Le parricide constitue donc un régicide. Et inversement ! Balzac, dans Mémoires de deux jeunes mariées, fait dire à Mademoiselle de Chaulieu écrivant à Madame de l’Estorade : « en coupant la tête à Louis XVI, la révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a que des individus ».

Il semblerait, de la sorte, qu’il fallut attendre un peu plus de deux siècles pour que cette décapitation symbolique s’inscrivit dans la législation.

La loi de 1970, en effet, stipule qu’il ne saurait y avoir un « chef de famille » ; elle instaure une stricte égalité entre le père et la mère : la coparentalité. Depuis une autre loi, de 1978, l’on ne parle plus, en cas de divorce, de « garde » de l’enfant mais d’« exercice de l’autorité parentale » ; et une troisième loi, datant de 2002, dispose que cet exercice de l’autorité – et par les deux géniteurs – devient permanent, hors séparation, et, qui plus est, peut associer le mineur à la prise de décision : « les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité » (art. 371-1 du Code Civil).

Servir…

Ecrit par Martine L. Petauton le 23 février 2018. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

Servir…

… Mot qu’il avait utilisé – j’avais bien aimé – sous les lumières du Louvre de son sacre, le Président. Mot que j’apprécie particulièrement, par ce qu’il contient de prise en compte, de conscience des autres, tous les autres, par ce binôme qu’il construit forcément avec « société » et pas loin, avec « tous ensemble ». « Croyez-vous que vous serez capable de faire une société ? » disait, ce matin, en radio, un intervenant au rapporteur LREM de la future loi « asile », ce qui est un autre sujet, quoique…

Car ces temps-ci, frissonne – comme parfum d’ambiance diffusé – un tissu social détricoté, troué, menacé. C’est du Service Public dont il s’agit, du nôtre, ce modèle français qui valut exemple jusqu’en un temps pas si éloigné. Aujourd’hui, pile dans le viseur des jeunes réformateurs trentenaires qui parlent haut, et « on n’y revient pas, svp ; avançons ! », sans un regard sur le peuple qui passe, car ce sont des sachant et qu’on se le tienne pour dit…

Service public, puissance publique, un refrain, qui en France, fait sens depuis si loin dans l’Histoire ; Front Populaire, Libération, grandes lois cadres du Gaullisme triomphant… jamais vraiment remis en question, ce service public, 50 ans après 68. Il était un pays où la fonction publique, on était persuadé qu’elle était bien utile, et du coup, plutôt fiers, de part et d’autre de l’échiquier politique : l’instituteur, l’infirmier de l’hôpital, celui de la mairie, ceux, l’hiver des routes enneigées, le gendarme bien au-delà de Saint-Trop, vissé à son rapport, partageant avec vous un verre carton de café innommable, enfin, enfin ! celui des trains entrant en gare au son du jingle de la SNCF. En vrac, d’autres flashs : la terrible tempête de l’an 2000 et les France Télécom à pied d’œuvre, à pas d’heure, dans les bois de Corrèze. Celui – vous en connaissez tous – qui vous a dépanné, réconforté, sorti votre gamin de la panade, pris le temps si précieux de l’écoute, de l’empathie, vieux mot passé mode… un homme, un service, un fonctionnaire (faisant son métier), un triptyque, une logique française. Un type, recruté honnêtement, dans la transparence républicaine, par des concours aussi divers et nombreux que fleurs des champs – celles du sous-préfet du vieux Daudet ? Le bonhomme que je vois, duquel je me plains s’il y a lieu, qui signe la réponse à ma lettre, bref, que j’identifie comme mon interlocuteur.

Vous me direz, votre film a quelque chose des Pagnol en noir et blanc d’avant-guerre ; c’était avant. Avant les glissements, un peu de soulagement des budgets par des ventes de la main à la main, silencieuses, de pans entiers de la Fonction Publique. Prenez les France-Télécom et leur mariage avec Orange, la carpe et le lapin, et de sacrés coups de chiens : j’emménage ces temps-ci chez le fruit monopolistique des connexions ; on m’annonce le passage d’« un France-Télécom », mais en fait, c’est une entreprise de sous-traitance, privée, qui ne sait pas, ne connaît pas les autres, ne peut donc pas dire si, quand… vague bout de tissu en haute mer. On en sort, amer, perplexe, fatigué… Qui est qui, qui fait quoi, qui, même, existe-t-il ??

Maître Jakubowicz, bienvenue au pays de l'humanité souffrante !

Ecrit par Mélisande le 23 février 2018. dans La une, Actualité, Société

Maître Jakubowicz, bienvenue au pays de l'humanité souffrante !

Opinion

 

Voilà une personnalité étonnante, une charnière métaphysique faite homme, entre Bien et Mal, qui se présente, au-delà d’une quelconque dualité, ou manichéisme réducteurs.

Voilà un homme de foi profonde, un militant actif de la transcendance, bref quelqu’un qui a été confronté à l’expérience tragique de la volonté d’anéantissement. Voilà un homme qui a éprouvé dans sa chair le désir sadique de certains, désir qui illustre une époque sournoise et diabolique, alors qu’il était question de vouloir jusqu’à :anéantir l’âme.

Un avocat qui suit l’inaccessible étoile de la rédemption en l’homme, et ce, même quand tout le condamne aux enfers : accusé, assassin, auteur d’actes abominables, pour qui est de la nature du Vivant et encore plus, de l’Humain.

Et parfois, sans qu’il n’ait rien fait de répréhensible, condamné par sa propre origine. Ce qui le fait douter de l’existence même de Dieu quand chacun en garde l’idée en lui, alors qu’il se trouve confronté à l’absence épouvantable de justice divine, alors même que la notion de l’homme comme émanation de l’Unité Divine semble devenir l’objet, dans une époque donnée, d’un désir coercitif collectif et synchronisé, de destruction totale.

Alors cet homme, cet avocat, défend un assassin et pas n’importe lequel : celui d’une enfant de 9 ans. Une engeance que même les détenus menacent : ils sont prisonniers et défendent leur dignité blessée, par un code de déontologie strict, une forme d’honneur carcéral qui se dresse vent debout contre toutes les adversités qui condamnent quelqu’un à l’exclusion de l’humanité. Ils sont en prison et ils savent au plus profond de leur âme, ce que c’est qu’être un mauvaisau milieu des hommes, et devant l’Eternel aussi.

HULOT, LE SYMPTÔME

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 février 2018. dans La une, Média/Web, Actualité, Société

HULOT, LE SYMPTÔME

Citoyennement détestable, ce qui se passe pour Nicolas Hulot, devenu cible du hachoir – vraiment bien aiguisé – de la houle « balance ton... », ses porte-voix, sa résonance, pouvant – aussi – tourner à la foire techno.

 L'affaire – visiblement,  flotte sur un fond réel quasi inexistant, reflet, écho, leurre. Une plainte qui n'a pas abouti il y a x années, avec  une plaignante qui ne poursuit pas,  et une erreur de transcription d'une autre affaire, liée, elle, aux alentours de la – vraie – histoire Denis Baupin. Bref, du probablement faux et du – on dit que... ainsi qu' un vague «  on ne prête qu'aux riches » (l' homme passe pour séducteur et vous conviendrez avec moi, qu'on s'en fout), et une rumeur qui prend le vent, tous les vents, au pays du tam-tam médiatique et des redoutables réseaux sociaux. Parce qu'enfin, tout ce temps long à attendre les pointilleux cas par cas de la Justice, alors qu'il est si facile, si vite fait, et, j'ose dire, tellement jouissif, de souffler un bon coup dans Face Book, à l'abri d'un bon pseudo, bien sûr.

J'aime beaucoup Nicolas Hulot, de mon lointain fauteuil TV – ses émissions «  Ushuaïa » et «  Okavango » ont été l'honneur de la télévision, ont brassé du pédagogique, du beau, du vrai regard à la fois admiratif et inquiet, sensible et vivant, pour des générations, y compris de jeunes en demande de repères. J'aurais payé spécifiquement pour ces images,  ces odeurs, ces gens, qu'on croisait bien autant que les animaux menacés ; pour moi ( j'ai voyagé aussi grâce à Hulot) et surtout pour mes petits collégiens. Une chronique entière ne suffirait pas à dire tout le bien que je pense de ses émissions, et de lui à la barre...  Mais, il y a aussi  - en même temps, comme il faut à présent dire, l'  écologiste politique – la seule écologie qui vaille à mon sens, et c'est la citoyenne qui, là, apprécie, fait confiance à  celui qui se penche sur la fleur désertée par l'abeille et, relevant la tête  voit, en expert, loin, le monde tel qu'il va mal et pourrait devenir pire, à moins que sauvé par une humanité en progrès de conscience. Visionnaire, pas seulement gestionnaire, un ministre d' un genre particulier, un idéal de ministre et de politique,  au fond, que cet Hulot, toujours à part, mais, paraît-il, très écouté en Macronie, et c'est une excellente chose...  Vous me direz, différencions le privé de l'homme , du métier, du talent, et de la fonction, des contenus des accusations de la rumeur. Évidence, que même un tribunal des plus obtus, refuserait pour autant de transformer en tranches de saucissons, car on peut espérer vouloir parler à l' ensemble d'un individu, construit justement de ses différences.

L'homme, nous dit-on, est «  fragile », son itinéraire ne peut que nous le rendre sympathique, et pour tout dire, précieux. Son visage était  un cœur ouvert impressionnant, lorsqu'il a pris le risque, l'autre matin,  de devancer le flot attendu de la rumeur, en évoquant et en dénonçant point par point sa composition. On verra si la vitesse de dégonflement submerge l'étendue des boues, car voilà maintenant le curieux théorème auquel est affrontée toute personne publique  à partir d'un certain niveau de rayonnement.

Car – JF Vincent le disait dans une chronique récente et le contenu des commentaires  l'étayait – au pays de l'affaire Weinstein et des «  balance ton porc », la vie prend de bien curieuses couleurs. Sous couvert – ô combien légitime, de la consolidation des femmes,  des drames et autres crimes sexuels, se coulent des eaux glauques et sombres : la dénonciation anonyme ou sous pseudo, les plaintes ressorties après des lunes de prescriptions des faits, les anecdotes répandues sur la toile - stigmatisations automatiques et privées de tout droit de réponse - plutôt que dans les enceintes dédiées, police, justice, avec, certes, les  énormes insuffisances qui leur traînent aux basques.

Féminisme vs contre-féminisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 janvier 2018. dans La une, Actualité, Société

Féminisme vs contre-féminisme

Depuis l’affaire Harvey, la chasse est ouverte : haro sur les libidineux incontinents, les mâles prédateurs, les machistes aux mains baladeuses, les « frotteurs » en rut dans le métro aux heures de pointe (c’est le cas de le dire !)… Aux Etats-Unis, les Golden Globes de cette année, sorte de répétition générale des Oscars – étendue à la télévision – se sont transformés en grand-messe du néo-féminisme revanchard. L’assistance toute vêtue de noir a participé à la célébration présidée par la milliardaire noire, Oprah Winfrey, richissime animatrice d’un talk show et possible candidate démocrate aux élections présidentielles de 2020. Celle-ci a été claire : « Pendant trop longtemps les femmes n’ont pas été entendues ou crues lorsqu’elles osaient dire la vérité au sujet des hommes puissants ; mais ce temps est fini, je veux que toutes les filles qui me regardent actuellement sachent qu’une nouvelle aube se profile à l’horizon, quand plus personne ne dira encore “Me Too” ». #Me Too, ce réseau social misandre, équivalent américain – en moins vulgaire toutefois – du très/trop français #Balance ton porc.

Comme toujours, l’action suscite une ré-action. L’initiative « réactionnaire » vint d’une tribune publiée dans Le Monde en date du 9 janvier dernier, signée par des personnalités très diverses, venues du monde du spectacle (Catherine Deneuve) ou du journalisme (Elisabeth Lévy). Le texte parle d’un « climat de société totalitaire », d’une « vague purificatoire » : « Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste (…), de fait, #Me Too a entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délations et de mises en accusation publiques d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels (…). Cette fièvre à envoyer les « porcs » à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres “à part” réclamant d’être protégées ».

« Liberté d’importuner », disent les signataires à la décharge des hommes un peu trop empressés. On pense ainsi à Choderlos de Laclos, à un Valmont songeant un instant à prendre de force la présidente de Tourvelle, archétype de l’art poliorcétique de la séduction patriarcale… « En se présentant comme un appel à la vigilance et une entreprise de libération morale, cette tribune ne concourt qu’à une chose : réaffirmer le pouvoir des dominants, en sonnant un rappel à l’ordre conservateur », vitupère, en réponse, une pétition de 200 féministes sur Mediapart. Asia Argento, une des responsables du mouvement #Me Too outre-Atlantique, surenchérit : « Catherine Deneuve et d’autres femmes françaises racontent au monde comment leur misogynie intériorisée les a lobotomisées au point de non retour ».

Charlie dans son bunker… mais que faire d’autre ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 janvier 2018. dans France, La une, Média/Web, Politique, Actualité, Société

Charlie dans son bunker… mais que faire d’autre ?

Depuis quelques heures on les entend tous, lectorat fidèle au cuir tanné du vieux Charlie, tout venant occasionnel achetant le grand fascicule chaque fois que ça pète sur sa couverture, journalistes d’ailleurs (là, c’est un peu facile) et même…  ceux de Charlie, les survivants, et  les venus depuis. On les entend dire – Charlie enfermé dans son bunker, c’est tout simplement impossible… comme une erreur soulignée en rouge, un oxymore ahurissant, le grand fauve des savanes enfermé ! Evidemment !

Pile, 3 ans après l’incroyable et l’indicible.

 C’était hier, ceux de Charlie. Nous tous tombés par terre devant radios et  tv, nous tous « je suis Charlie » ; dégoulinant, noir, sur la façade du Palais des festivals de Cannes où je me trouvais et où j’ai défilé le 11, avec à mon bras une tantine de bien plus de 80 ans, qui n’avait jamais manifesté ; clignotant, le Charlie – ce n’était pas le moins étonnant – au fronton du Vinci des autoroutes, partout, dans la moindre boutique, le plus petit espace libre d’affichage au coin des rues, papillons noirs qui rassemblaient alors presque le monde entier, passeport tenu à bout de bras ; du simple, du presque tout : la liberté d’expression. Ils seraient encore aujourd’hui, aux derniers sondages, à se revendiquer de ce « je suis Charlie » à hauteur de plus de 70%, en France, ce qui est énorme quand on sait à quelle vitesse tournent les opinions et leurs modes moutonnières.

Alors, comment traiter les Charlie, hic et nunc ? Quand on mesure ce qui reste (et peut-être augmente) de haine et de menaces vis à vis de ce que représente Charlie vu de la lorgnette de l’intégrisme pur et dur, de son bras armé terroriste, bien  vivace nonobstant la perte territoriale du fameux califat du Moyen-Orient (quand E. Macron dit que la menace future viendra de l’Afrique sahélienne, il a vu juste ; rien n’est fermé dans la terrible entreprise, loin s’en faut).

 Pour ces djihadistes, l’esprit-Charlie est tellement autre chose que ce qui s’entend pour nous, a minima : liberté d’être impertinent dans un journal satirique. C’est que Charlie, ces gens le comprennent au cœur, et ne sont pas à ce titre, prêts à lâcher la cible. L’esprit Charlie, et son compère, celui du 11 Janvier, que même un Hallyday descendu de sa planète Amérique a chanté et plutôt bien, c’est la quintessence de la menace contre eux, quelque chose d’opérationnel contre le noir du drapeau de Daech : sourire et joie, collectif et valeurs, culture et rire, surtout, et gens debout… Et on penserait que deux dizaines de types, même de l’ importance de la Rédaction de Charlie, auraient suffi à étancher leur soif !

Les menaces sont bien là – toujours aussi implacables - nominatives ou non, terrifiantes. La fatwa rôde ; demandez donc à Rushdie s’il est content de sa vie plus qu’à l’ombre…

<<  1 [23 4 5 6  >>