Société

Malaise dans la nation

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 juin 2017. dans La une, Société

Recension du livre de Jérémy Robine, Les ghettos de la nation, éditions Vendémiaire, 2011

Malaise dans la nation

Je ne connaissais pas Jérémy Robine, maître de conférences à l’université Paris VIII, jusqu’à la lecture de l’un de ses articles, paru dans Libération le 5 mai dernier : La « race » éternel tabou de cette élection et des précédentes. Son papier m’a tellement intéressé que j’ai acheté le livre qui l’explicite, édité six ans plus tôt.

C’est, en effet, à partir de la formation de « ghettos » ethniques qu’il aborde la question du racisme.

Ces ghettos ont une histoire. Celle des trop célèbres « grands ensembles », bâtis à la va-vite – et mal ! – dans l’après-guerre, pour répondre aux besoins pressants de logement et selon l’urbanisme – aux effets socialement délétères (le principe de la « cité dortoir » !) – de Le Corbusier.

« Cette politique de construction, nous dit Robine, et la décision de mettre fin aux bidonvilles, aboutissent au début des années 70 à ce que les rapatriés et les familles blanches les moins bien loties, souvent immigrées d’origine espagnole, portugaise ou italienne, qui habitent les grands ensembles (les familles blanches les plus aisées ont commencé à les quitter dès la fin des années 1960) sont rejoints par les familles immigrées maghrébines, dont la proportion augmente rapidement ».

La cohabitation entre populations d’origine différente est d’emblée problématique, et ce dès avant que ne se termine la prospérité économique des trente glorieuses : « des problèmes graves se posent bien avant le choc pétrolier de 1973, et si la majeure partie de la France et des Français n’est alors pas concernée, localement les difficultés sont quotidiennes dans les grands ensembles, déjà habités par les familles des travailleurs maghrébins. De plus, le regroupement familial a commencé bien avant son officialisation en 1975, et l’on trouve dès le début des années 1970, dans les grands ensembles et dans les derniers bidonvilles, une jeunesse issue de l’immigration maghrébine ». Ces jeunes deviennent donc « assignés à résidence » ; « avec le processus de ghettoïsation, écrit Robine, seuls restent dans les grands ensembles, de plus en plus dégradés, ceux qui ne parviennent pas à les quitter (…) ce problème de ségrégation en France peut se résumer à une inégalité croissante, et aujourd’hui souvent insurmontable, dans la capacité à quitter le quartier ghetto ».

Les conséquences psychologiques et politiques de cette évolution ne sont rien moins que dramatiques. « Une frontière identitaire entre “eux” et “nous” est ainsi créée ou confortée ». Se greffent alors, à partir des années 2000 et des émeutes de 2005, ce que Gilles Kepel nomme le « ressac rétro-colonial » : « la dimension postcoloniale est ici centrale. L’avoir imposé dans le débat public est le mérite de militants qui furent à l’origine de l’Appel des Indigènes de la République ». La France se voit ainsi considérée comme un état « post-colonial » reproduisant à l’encontre de leurs descendants les humiliations et les discriminations dont ont souffert les colonisés. « La nation française, ajoute Robine, est analysée comme raciste du fait d’une construction historique longue. La question raciale est donc nécessairement centrale pour les “Indigènes” ».

Existe-t-il un droit « de ne pas aimer » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 avril 2017. dans La une, Société

Existe-t-il un droit « de ne pas aimer » ?

Jean-Luc Mélenchon, le 21 novembre 2015, à 7h47, diffusa le tweet suivant : « Je conteste le terme d’islamophobie. On a le droit de ne pas aimer l’Islam, comme on a le droit de ne pas aimer le Catholicisme ».

Bonne question : a-t-on le droit de ne pas aimer ? Mais de quoi parlons-nous, en réalité ?

Des personnes ? J’ai untel ou unetelle dans le nez ; je ne le/la supporte pas ; je ne peux pas le/la « sentir »… Qui de nous n’a jamais utilisé pareilles expressions ? Moi, par exemple, je cultive un franc désamour à l’égard de Léa Salamé. C’est très injuste, car ses qualités sont incontestables : intelligence, esprit d’à propos, culot ; bref, une grande intervieweuse. Pourtant je ne l’aime pas. Affaire d’atomes crochus (ou non crochus), allergie épidermique, totale irrationalité. Bien sûr, l’on peut toujours essayer de se justifier : elle est agressive, parfois blessante, elle interrompt, ne laisse pas l’invité s’exprimer. Soit, mais tout ceci ne va pas au fond des choses : les sentiments – positifs ou négatifs – ne se commandent pas. La détestation, comme la dilection, ne se situe pas au niveau de la tête, mais au niveau des tripes…

Jusqu’ici, rien de grave, tout le monde acquiesce.

Passons aux idées. Certains adorent le platonisme, d’autres (Nietzsche par exemple) le haïssent. Il y a des marxistes et des anti-marxistes, des libéraux et des anticapitalistes, et ainsi de suite. De gustibus non est disputandum, dit l’adage latin, des goûts et des couleurs… là encore, rien d’offensant.

Quid maintenant des religions ? Des « idées » également, mais particulières : qui dit religions, dit croyants. Peut-on haïr l’Islam (en général, Mélenchon ne visait pas spécifiquement l’Islam radical) sans haïr les musulmans, c’est-à-dire, dans un pays comme la France, un groupe composé majoritairement d’Arabes ? Là se pose une nouvelle question : peut-on « ne pas aimer » un groupe humain ?

Du désamour, en effet, à l’ostracisme, si ce n’est au racisme tout court, il n’y a qu’un pas vite franchi. L’antipathie se meut nécessairement en réductionnisme. Je « réduis » Léa Salamé à une « qualité » – effectivement détestable – l’agressivité, alors qu’elle a une quantité de facettes différentes. Les islamophobes réduisent les musulmans au fanatisme déployé par les plus intégristes d’entre eux, une « qualité » également, mais « essentielle » celle-là, parce qu’elle s’applique à un groupe. Essentialisation « racisante », à partir du moment où ce groupe se confond avec une entité ethno-raciale. Généralisation licite pour une personne (on choisit, en toute impunité, un défaut qui le/la « subsume »), mais illicite pour les groupes, car elle tombe ou elle peut tomber sous le coup des loi antiracistes. Des sentiments involontaires, à la malveillance intentionnelle, voire à l’intention de nuire, la pente glisse et fait glisser.

Le seul mérite de Mélenchon – qui a d’ailleurs fait un contre-sens sur le suffixe « phobie » (phobos en grec signifie « peur » et non « détestation ») – aura été de souligner ce deux poids/deux mesures : il existe un droit à l’injustice à l’encontre des individus, mais pas à l’encontre des groupes (raciaux, sexuels, religieux, etc.). Ne pas aimer constitue en soi une injustice, une injustice fautive parce que réductrice, une injustice plus subtile que la plate diffamation ou l’insulte : je ne diffame pas Léa Salamé quand je dis que je ne l’aime pas. Tout ostracisme – individuel ou collectif – se fait réducteur.

Oui certes, Jean-Luc Mélenchon, il existe bien – à l’intérieur de certaines limites – un droit de ne pas aimer… mais n’oubliez pas : il existe aussi des droits injustes.

La balance d’Emmanuel (Kant)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 avril 2017. dans Philosophie, La une, Politique, Société

La balance d’Emmanuel (Kant)

A : « Agis toujours de façon à ce que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». Tu sais qui a dit ça, bien sûr.

B : Oui Emmanuel Kant. J’ai appris ça.

A : Je me demande si ce n’était pas une recommandation empoisonnée.

B : Probable !

A : Tu comprends, s’il avait dit « Agis autant que tu peux de façon à ce que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle »…

B : C’est le « toujours » qui te gêne ?

A : Oui. Le « toujours » pose un impératif absolu. Si une seule fois, tu fais un faux pas, tu es mauvais, tu es nul. Enfin, c’est comme ça que je le sens…

B : C’est toi qui te l’imposes. Tout dépend comment on le prononce : Agis toujours peut très bien être seulement un conseil, une incitation à la vertu qui sous-entend une certaine indulgence. On sait bien qu’on ne peut pas être toujours vertueux. L’homme doit se fixer le but de se dépasser, d’être le plus souvent possible au mieux de ses possibilités, sachant que nous ne sommes que des hommes pétris de passions, donc de vices et de vertus.

A : Tu as peut-être raison. Mais tu vois, la religion chrétienne est moins catégorique en ce sens qu’elle prévoit la contrition, la confession et le pardon.

B : Oui mais elle interdit tout. Elle considère les erreurs des hommes comme des péchés et non comme des faiblesses inhérentes à leur condition.

 

Je transcris de mémoire, et probablement en y mettant mes mots plus que les tournures employées par les adolescents, cette conversation entendue récemment entre deux très jeunes gens. Admettons que le garçon s’appelle Arthur (A) et la jeune fille Béatrice (B). Respectons leur anonymat sinon leur intimité.

Il me semble qu’il y a cinquante ans, je me posais aussi ce genre de questions. Je me suis demandé comment j’y avais répondu au cours de ma vie. Je crois m’être efforcé en principe d’être kantien chaque fois que j’avais le sentiment de devoir être exemplaire. Pour mes enfants, pour mes collaborateurs, pour mes amis, pour moi-même. Mais je sais bien que j’ai eu souvent recours à l’indulgence d’un dieu dont je pouvais penser que s’il existait, il me pardonnerait mes faiblesses. Peu importait qu’il n’existât pas. Son indulgence, elle, était acquise. Kant pour exalter mes vertus et Dieu pour pardonner mes vices.

Une histoire d’immigration

Ecrit par Michel Tagne Foko le 18 mars 2017. dans La une, Société

Une histoire d’immigration

On m’a dit : « Michel, s’il te plaît, viens prendre un pot avec nous ». Sans hésitation, j’ai rejoint le groupe. C’était à Schaerbeek, Bruxelles, Belgique. Non loin de la gare du Nord, vers vingt et une heures, dans un lieu où certaines personnes d’origine africaine et autres se regroupent pour refaire le monde autour de quelques bières et des prompts pas de danse.

Entre deux bonnes bières belges, s’introduit le sujet de l’immigration…

Tout a commencé par ce jeune Équato-Guinéen, il a dit : « Avez-vous vu les attaques contre les étrangers en Afrique du Sud ? C’est inadmissible ! Chez moi, ce n’est pas comme ça ! ». Vient ensuite un Gabonais, il a dit : « C’est horrible, c’est scandaleux ! ». Un Centrafricain a dit : « Mandela n’est pas gentil ». Tout le monde s’est tourné. On lui a dit : « Il est mort, Mandela ». Il a continué en disant : « Je voulais dire Thabo Mbeki ». Quelqu’un a dit « C’est qui ça ? ». Une autre personne a répondu : « C’est le président de l’Afrique du Sud ». Un Camerounais a dit : « Tu ne comprends pas le nom ? Il y a que ces gens-là pour s’appeler béquille ». Un Togolais a dit en riant : « En plus on s’étonne qu’il rapatrie les gens ». Un autre a dit : « Ce n’est pas Zuma machin là ? ». « Zuma quoi ? » reprit un Congolais. « Je dis Zuma quelque chose », continua le Togolais. L’Ivoirien dit : « Ah oui, sur internet on dit que c’est Jacob Zuma ». Le Centrafricain reprit la parole, il dit : « il n’est quand même pas gentil »…

Ça parlait. Ça riait. Ça se discutait. Ça s’insurgeait. Ça buvait aussi. Ça s’abreuvait sans limites. Il y avait des professeurs. Il y avait des étudiants. Des docteurs en je-ne-sais-plus-quoi. Des vrais docteurs aussi. Il y avait un mélange fou. Des diplômés aux non-diplômés. Tout le monde avait la parole. Tout le monde s’insurgeait…

Et là, il y a ce Camerounais qui a dit : « Jacob Zuma est fou ». Quelqu’un a dit : « Tu savais qu’il est polygame, le mec ? » Un autre dit : « Oui polygame, il n’est africain que quand il veut la femme. Après, il devient comme européen et rapatrié ». Un Béninois dit : « Heureusement que Talon est là pour épargner ce genre d’humiliation à d’autres Africains ». Une personne ressemblant à un Burkinabé dit : « Il faut en finir avec cette histoire de visa entre-africain ». Un Camerounais dit : « Contrairement à certains pays, au Cameroun, tout le monde est le bienvenu »…

Pendant ce temps, assis tranquillement, je buvais mes bières… Eh oui, pour une fois, j’avais décidé de ne pas parler et d’observer les gens. Ça ne servait à rien de militer. Ils étaient tous contents d’être enfin d’accord. Chacun condamnait fermement ces gens en Afrique du Sud qui chassent les étrangers. Ce qui m’intriguait était de voir comment chacun parlait de son pays comme d’un lieu où ce genre de chose n’existe pas. Chacun évitait de mal parler de son pays d’origine. Ils confondaient l’orgueil et la réalité. Ils étaient tous humanistes et les politiques de leurs pays aussi. Le monde semblait tout beau chez eux. J’étais estomaqué par cet abrutissement ou semblant d’ignorance.

Je m’explique :

– Je me suis rendu compte qu’il y avait des Camerounais qui ne savaient pas qu’au Cameroun on rapatrie les sans-papiers. Qu’ils sont arrêtés, placés en cellule, frappés quotidiennement, jusqu’à ce qu’ils trouvent un moyen de rentrer chez eux ! Ce fut le cas d’un Béninois qui me racontait son calvaire camerounais…

– Le visa pour le Ghana est l’un des plus exorbitants en Afrique. Et en plus, les policiers frappent les sans-papiers avant de les rapatrier.

– En Côte d’Ivoire, on rapatrie les sans-papiers, c’est un fait !

– Le Gabon, l’Angola et la Guinée équatoriale sont les champions d’Afrique centrale en matière de rapatriement ! Très souvent, ils entassent les gens dans des bateaux avant de les renvoyer.

– Etc.

Alors, que certains arrêtent de croire qu’il n’y a que chez les Européens que l’on rapatrie les gens. Les Africains aussi sont champions en la matière. L’Afrique du Sud n’est pas l’exception. Après avoir dit cela, je précise quand même, bien sûr, que je suis contre le rapatriement des personnes…

Le spectre des années 30, vraiment ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 mars 2017. dans La une, Politique, Société

Le spectre des années 30, vraiment ?

La gauche (Benoît Hamon) et la presse de gauche, Mediapart en tête, bruissent d’une rumeur qui leur donne le frisson : et si Marine Le Pen gagnait ? Adjurations aux deux candidats rivaux, Hamon et Mélenchon, de faire cause commune pour conjurer le danger…

La situation en est presque risible. D’abord, même si Mélenchon se retirait, Hamon ne serait malgré tout pas présent au second tour. L’arithmétique virtuelle (15+11=26) induit en erreur. La gauche radicale ne pèse pas un tel poids ; d’autant plus que la déperdition de voix serait grande : les socialistes modérés ne voteraient jamais pour Mélenchon, et le Front de gauche quant à lui ostracise tout ce qui émane du PS, y compris les frondeurs. Au mieux, pareil – improbable – attelage parviendrait péniblement à 20%, très loin derrière les deux premiers (Le Pen et Macron).

D’ailleurs, la ficèle paraît un peu grosse, MLP=Hitler ? Soyons sérieux, il n’y aurait ni incendie du Reichstag, ni nuit des longs couteaux, ni camps de la mort. Certes, il y aurait des heurts (comme aux Etats-Unis suite à l’élection de Donald Trump) ; certes il y aurait des morts, type Malik Oussekine ; certes les institutions trembleraient sur leur base (MLP utiliserait-elle l’article 16 ? Celui de la dictature provisoire ?).

Mais bon, MLP passerait bien un jour, tout comme passera Trump… la grosse ressemblance par rapport aux années 30 se trouve ailleurs. Il y a une droite ! Pas seulement une extrême droite, une droite qui se proclame telle. Dans le sillage de Vichy et de la collaboration, l’étiquette « droite » était devenue honteuse. Cela dura 30 ans. Tout recommença à la fin des années 70 avec Alain de Benoist et la « nouvelle droite », ses groupes de pression (le Club de l’Horloge) et sa presse (le Fig-Mag version Hersant). La montée en puissance du FN tout au long des années 80 et 90, puis la dédiabolisation par l’héritière de la dynastie contribuèrent également à la renaissance droitière ; mais le tournant décisif fut pris par Sarkozy sous la houlette de Patrick Buisson. Ce dernier avait bien compris – il le dit très clairement dans son dernier livre – que seul l’entrisme, c’est-à-dire la diffusion des idées extrêmes depuis l’intérieur d’un parti respectable qui ne fait pas peur, pourrait ultimement aboutir au triomphe tant attendu. Buisson ne se trompait pas : grâce à lui, le thème de l’identité a été lancé.

D’un point de vue gramscien, dans la lutte idéologique, la droite est redevenue dominante. A l’inverse de l’entre-deux guerres, il n’existe plus d’équivalent à ce qu’était à l’époque le marxisme, en pleine ascension. La société sans classe, l’avènement du prolétariat, la lutte contre la bourgeoisie, tout cela ne fait plus recette. Ce qui a pris la suite – les droits de l’homme, l’antiracisme, le combat contre les discriminations en tout genre – ne fédère pas, voire même clive ; l’antiracisme est battu en brèche et pas seulement par l’extrême droite. Il suffit de lire et d’écouter Alain Finkielkraut sur ce point.

Alors oui, la gauche, dans un état de faiblesse sans précédent, peine à reprendre souffle et à mobiliser. La droite, revigorée, a carte blanche pour avancer ses pions. En cela précisément, la situation diffère radicalement de celle des années 30.

Le risque actuel est sans commune mesure avec celui d’autrefois ; mais les forces capables de s’opposer à ce risque sont peu de choses par contraste avec ce qu’était la gauche d’alors.

Une sorte d’immunodépression intellectuelle en quelque sorte…

Mon Père, je vous pardonne, Daniel Pittet

Ecrit par Valérie Debieux le 11 mars 2017. dans La une, Société, Littérature

éd. Philippe Rey, février 2017, avec la collaboration de Micheline Repond, 240 pages, 18 €

Mon Père, je vous pardonne, Daniel Pittet

Un titre qui interpelle.

Une préface percutante, celle du Pape François.

Prise de conscience de la souffrance endurée. Demande en pardon à toutes les victimes de pédophilie et à leurs familles. Message de compassion envers toutes celles et ceux qui ont souffert et souffrent encore de ces actes odieux.

Cri de colère lorsque le Successeur de Saint Pierre rapporte les paroles du Christ : « Celui qui est un scandale, une occasion de chute pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer » (Matthieu, 18,6).

Exigence absolue, celle de « faire preuve d’une grande sévérité pour ces prêtres qui trahissent leur mission, ainsi que pour leur hiérarchie, évêques ou cardinaux, qui les protégerait, comme cela été le cas dans le passé ».

Enfin, gratitude et soutien sans faille du Pape François à l’auteur, Daniel Pittet, qui, fort de l’amour des siens et de sa foi en Dieu et en l’Eglise, armé de son courage et de sa volonté, ose parler pour que les autres victimes qui ne veulent ou ne peuvent pas parler se sentent moins seules, pour que celles qui hésitent ou hésitaient, franchissent le rubicond du silence et que son témoignage soit le prolongement de sa lutte contre la pédophilie quels qu’en soient les auteurs.

Une autobiographie narrée en dix chapitres dont les éléments de vie, par les souffrances qu’ils comportent, s’apparentent au chemin de croix du Christ, le jour de la montée du Golgotha : Le chaos de l’enfance ; De famille en famille ; La descente aux Enfers ; Sauvé par des moines ; Je fonde ma famille ; Prier Témoigner ; La dénonciation ; Séquelles et fragilités ; Un homme debout ; Mon Père, je vous pardonne.

Une autobiographie qui se présente, après dix-huit ans de thérapie, comme un témoignage simple et direct, avec des mots « parfois crus », « parce qu’un viol c’est abject, sale ». Et l’auteur de se confier : « Le viol d’un enfant est la chose la plus perverse qui soit parce que le violeur est rarement méchant aux yeux de l’enfant. Joël Allaz était bon vivant et sympathique. Il bouffait comme quatre, il racontait des histoires intéressantes, il était intelligent. Tout le monde l’appréciait et il se démenait corps et âme dans toutes ses activités. En fait, il avait deux vies, la vie de prêtre et la vie de violeur. […] En apparence, tout semblait cohérent. Dans sa vie de prêtre, il me protégeait. Dans sa vie de violeur, il me détruisait. Sa protection avait un prix. Et ce prix, c’était le sexe, la perversion du sexe. Je pense qu’il ne souffrait pas d’être pédophile. Je n’ai jamais eu le sentiment qu’il se sentait mal après m’avoir violé. Il souffrait du fait qu’il ne pouvait pas violer à sa guise. Tant qu’il a eu des victimes à sa disposition sans risque d’être dénoncé, il a mené une vie agréable ».

Une autobiographie peu commune, avec une hotte emplie de souffrances et de difficultés, de joies également, d’aides inattendues ou encore de rencontres imprévues, soit un grand nombre d’événements bien singuliers pour un seul homme. Et pour n’en retenir que deux :

L’un qui le conduira, après quarante-quatre années, à rencontrer son violeur et à lui pardonner : « […] Le pardon n’efface ni la blessure ni la souffrance infligées. Le pardon signifie que je vois en mon bourreau un homme responsable. Grâce au pardon, je ne me sens plus attaché à lui, je ne suis plus sous sa dépendance. Le pardon m’a permis de rompre les chaînes qui me liaient à lui et qui m’auraient empêché de vivre. […] Le titre du livre, Mon Père, je vous pardonne, est à prendre au premier degré. Je n’éprouve ni respect ni compassion pour mon bourreau. Je lui ai pardonné. Aujourd’hui, je suis libre ».

L’autre qui verra le Pape François préfacer son ouvrage et conclure en ces mots : « Je prie pour Daniel et pour ceux qui, comme lui, ont été blessés dans leur innocence. Que Dieu les relève et les guérisse, qu’Il nous donne à tous Son pardon et Sa miséricorde ».

Ce livre bouleversant, traduit en quinze langues, accompagné de nombreuses photographies, constitue un témoignage émouvant et une mise en garde de tout un chacun contre la stratégie d’approche des pédophiles et abuseurs d’enfants. Il s’inscrit dans le combat mené non seulement par l’Eglise, mais également par l’ONU et son Comité sur les droits de l’enfant, ainsi que par de nombreux Etats qui entendent protéger l’enfant contre toutes les formes d’abus sexuels, i.e. l’inceste, la pédophilie, la pornographie impliquant des enfants et l’exhibitionnisme. Enfin, cet ouvrage est suivi en postface d’un entretien avec son bourreau, le père Joël Allaz. Un récit poignant.

Crimes contre l’humanité et imprescriptibilité

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 mars 2017. dans La une, Société

Crimes contre l’humanité et imprescriptibilité

La polémique au sujet des propos d’Emmanuel Macron sur la colonisation repose la question fondamentale : qu’est-ce qu’un crime contre l’humanité ? Sa singularité juridique – l’imprescriptibilité, c’est-à-dire le fait qu’à la différence de tous les autres, il est indéfiniment punissable – impose une stricte limitation de son domaine. La prescription en effet constitue une amnésie (sinon une amnistie) automatique : au bout d’un certain temps (en général 30 ans), l’on « oublie » les faits délictueux, l’on fait comme s’ils ne s’étaient jamais produits. Règle indispensable non seulement pour désengorger les prétoires, mais également par souci d’humanité : éviter les implacables Javert à la poursuite perpétuelle des Jean Valjean.

La base historique de l’incrimination trouve son origine dans l’article 6 de la charte du tribunal militaire de Londres, qui ouvrit la voie au procès de Nuremberg. Ledit article définit ainsi le crime contre l’humanité : « tout meurtre, extermination, déportation et autres actes inhumains commis contre des populations civiles, avant ou pendant la guerre ».

L’article 212-1 du Code Pénal transcrivit en 1994 dans le droit français les dispositions de la charte de Londres, qu’il reprit à l’identique : « La déportation, la réduction en esclavage ou la pratique massive et systématique d’exécutions sommaires, d’enlèvements de personnes suivis de leur disparition, de la torture ou d’actes inhumains, inspirées par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organisées en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile sont punies de la réclusion criminelle à perpétuité ».

Problème, en 2013, à l’issue d’une série de modifications, le champ de l’article fut considérablement élargi, au point de transformer – voire de dénaturer – l’économie générale de la notion :

« Constitue également un crime contre l’humanité et est puni de la réclusion criminelle à perpétuité l’un des actes ci-après commis en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique :

1) L’atteinte volontaire à la vie.

2) L’extermination.

3) La réduction en esclavage.

4) La déportation ou le transfert forcé de population.

5) L’emprisonnement ou toute autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international.

6) La torture

7) Le viol, la prostitution forcée, la grossesse forcée, la stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable.

8) La persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international.

Une histoire de mauvaise conscience ?

Ecrit par Catherine Dutigny le 25 février 2017. dans La une, Actualité, Société

Une histoire de mauvaise conscience ?

Depuis quelques jours, pour être précise depuis le passage de Mehdi Meklat dans l’émission La Grande Librairie présentée par François Busnel, la presse, les réseaux sociaux ne parlent que du « cas » Meklat. Un jeune homme de 24 ans qui présentait ce jour-là avec son co-auteur Badroudine Said Abdallah leur second livre, Minute, publié par Le Seuil. Une exposition médiatique qui fit resurgir, par le biais d’alertes postées immédiatement, la face plus ou moins cachée de Mehdi Meklat qui, sur Twitter et sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps (clin d’œil à Marcel Duchamp selon Mehdi) pendant de longues années, inonda son profil de tweets racistes, homophobes, antisémites etc. Il est facile de se documenter sur Internet pour en retrouver les traces.

L’« affaire » Mehdi Meklat met le projecteur sur la complaisance avec laquelle les médias de toutes sortes comme Le Monde, en passant par France Culture, les Inrocks, Libé, Radio France, Arte, ou le Bondy Blog ont pu « ignorer » pendant des années le double diabolique de Mehdi Meklat, mais aussi comment les jugements, prix et critiques littéraires peuvent être affectés d’un syndrome équivalent. Dans le cas de Mehdi Meklat, Laurent Bouvet, dont je ne partage pas toujours les analyses, loin de là, fait une lecture assez crédible du phénomène dans un article publié dans le Figaro.fr, le 21 février 2017 :

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/02/21/31003-20170221ARTFIG00081-laurent-bouvet-reflexions-sur-la-siderante-affaire-mehdi-meklat.php

Prenons comme lui l’hypothèse que les médias susnommés n’ignoraient rien des tweets de Mehdi. Depuis fort longtemps, les jeunes (et moins jeunes) de banlieues dites « sensibles » se plaignent de ne pas pouvoir faire entendre leurs voix. Mehdi Meklat, mais pas seulement lui, fait l’objet d’un traitement de faveur de par ses origines, mais surtout de par ce que l’on décide qu’il représente subitement : l’archétype du jeune intellectuel d’origine arabe, doué, créatif, talentueux, journaliste, réalisateur, etc., à l’opposé de l’image du dealer de drogue, du casseur ou de ce que la droite à l’extrême-droite qualifie en bloc de « racaille ». Manne bénie, dans tous les sens du terme, qui du coup rend sourd et aveugle, permet aux médias de « rattraper le coup » sur des années de silence à peine brisées par de courts articles ou reportages sur les talents méconnus vivant dans ces banlieues « sensibles ».

La mauvaise conscience serait-elle à l’œuvre ? Ceci me rappelle, pour prendre un exemple vécu sur les bancs de Sciences Po, les exposés d’un étudiant d’origine africaine de ma conférence qui récoltaient de longs commentaires dithyrambiques du maître de conférences là où une excellente note aurait suffi pour reconnaître leur valeur.

La police est-elle dangereuse ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 25 février 2017. dans La une, Actualité, Société

La police est-elle dangereuse ?

Oui, doit-on avoir peur de la police ? La question se pose, et pas seulement depuis ce qui est arrivé au jeune Théo – pénétration anale par matraque télescopique. Les réseaux sociaux bruissent d’affaires de violences – physiques ou verbales – commises par les forces de l’ordre ; mais le plus souvent, les victimes préfèrent rester anonymes…

Un cas, non anonyme celui-là, avait défrayé la chronique, au mois de septembre dernier. Un enseignant-chercheur à l’université de Paris I, Guillaume Vadot, s’était interposé lors de l’interpellation d’une femme, un soir, dans une gare de banlieue. La femme en question hurlait et était insultée par les policiers. Le témoignage de l’universitaire se fait accablant : « Les policiers m’ont dit : “tu as voulu jouer avec la police, maintenant on va jouer avec toi”. Ils m’ont traité de pédé, m’ont menacé de “me crever là dans les 10 minutes”. Un agent avait une main sur mes fesses et m’a menacé de me violer. Ils ont ensuite parlé de Daech ». Pire, la menace de viol se précise très concrètement : « Regarde-moi sale pédé. Sale pute. Tu habites là-bas hein ? Je vais venir chez toi, je vais mettre une cagoule et je vais te violer ». Une plainte a été déposée, sans débouché judiciaire jusqu’à présent.

Je me suis rendu personnellement, à plusieurs reprises, dans des commissariats de police de Paris, notamment lors du piratage de notre site par des islamistes. Impression lourde, aspect de bunker à la porte seulement entrouverte, gardée par une sentinelle lourdement armée. A l’intérieur, des personnels à cran, débordés, facilement agressifs envers les cas sociaux – la plupart du temps des sdf – qui leur sont amenés. Tutoiement, moqueries, pas d’insultes toutefois. Avec moi, rien de tel : je suis blanc, d’allure bourgeoise et je m’exprime avec facilité. Mais transparaît tout de même une attitude de supériorité, un surplomb hiérarchique : « je sais, je suis l’autorité » ; moi, l’usager de l’administration, même pourvu d’une compétence juridique, je n’ai qu’à me taire et à écouter.

La différence avec la police belge saute aux yeux. Ici des locaux clairs, aisément accessibles, des gens aimables, à l’exquise politesse : on vous donne du « goede dag mijnheer/mevrouw » (bonjour monsieur/madame, inconnu en France) et du « U » (vous), même si vous n’êtes pas bien mis. Ici l’on se met authentiquement à votre service, sur un pied d’égalité.

Le problème de la police française, au-delà des cas particuliers, tient à l’esprit qui y règne, celui d’une forteresse assiégée, peuplée d’agents assermentés, qui – pas toujours, mais trop souvent – jouent aux cow-boys paranos. Cet esprit rappelle celui de la police de Charonne, en 1962. A l’époque, les policiers, harcelés par les attentats du FLN (22 morts dans leur rang de janvier à octobre 1961), voyaient dans toute personne d’apparence maghrébine un terroriste potentiel. De nos jours, si vous remplacez le FLN par Daech, vous avez peu ou prou la même chose ; avec, en plus, l’équation : jeunes issus de la « diversité » = délinquants.

Il existe un véritable livre noir de la police française (sans remonter à la rafle du Vel d’Hiv) : depuis les charges des CRS de Jules Moch contre les grévistes de 1947 jusqu’à celles des hommes du préfet Grimaud contre les étudiants de mai 68, en passant par la guerre d’Algérie et Charonne… étant entendu que le préfet Grimaud avait, au plus fort des évènements, adressé une lettre célèbre aux policiers, une lettre précisément concernant l’« esprit » qui devrait habiter les fonctionnaires sous ses ordres : « Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites. Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur ».

Les leçons de Maurice Grimaud ont-elles été retenues ?…

Grand froid, médias, femmes, manipulations…

Ecrit par Sabine Aussenac le 25 février 2017. dans Ecrits, La une, Société

Grand froid, médias, femmes, manipulations…

Attention, ceci est un message de prévention… Billet d’humeur…

Je ne sais pas vous, mais moi ils commencent à me les briser menu.

Je parle de ces annonces qui passent en boucle sur nos radios et télévisions, comme si nous étions en alerte chimique ou à l’orée d’un conflit international.

Attention, ceci est un message de prévention du ministère de la Santé. Il va faire très froid. Ne sortez pas sans vos bonnets, couvrez les extrémités du corps, etc. etc.

On croit rêver. Que les étés de canicule, quand il fait quarante degrés à l’ombre des terrasses et que nos Anciens tombent comme des mouches, on leur rappelle de s’hydrater, passe encore. Tout le monde sait que l’on oublie de boire, passé un certain âge, et que cela peut vite s’avérer problématique.

Mais là, vraiment, on prend les Français pour des cons. Peut-être nos dirigeants pensent-ils, depuis l’obscure commission constituée en urgence pour constituer un groupe de réflexion qui se chargera de donner des directives aux millions de coincés du cervelet (en partenariat avec l’agence de communication dépensant les deniers du contribuable à lui expliquer comment s’habiller le matin), que les habitants de l’hexagone sont tous atteints de quelque maladie orpheline qui les empêcherait de ressentir les températures extérieures et ferait que, par moins dix, la plupart de nos concitoyens décideraient d’aller en tongs au bureau, ou, par trente-huit, de sortir promener Médor en chaussures de ski.

Parce que voyez-vous, c’est là où je vois rouge : d’une part, notre argent sert, visiblement, non seulement à faire de la France le premier exportateur d’armes au monde – et là, comment vous dire, ce matin, j’ai juste envie de voter Mélenchon jusqu’à la fin des temps, voire même de quitter mon appart pour une ZAD – et donc à élaborer des « campagnes de prévention » à l’usage dudit contribuable mais d’autre part à infantiliser totalement les Français… Cela avait commencé il y a longtemps, avec les « 1 verre, ça va, etc. », et c’est de pire en pire…

Voici en effet la politique du « care » portée à son apogée, le summum de l’état providence, contrepartie rêvée de l’état d’urgence, 1984 mâtinée de Grey’s Anatomy : nous vivons donc à présent dans une société qui nous surveille et nous piste de la naissance à la mort, 24 h sur 24, mais qui plus est nous ordonne de prendre soin de nous, à tous les niveaux.

Certaines choses ne me semblent pas absurdes : oui par exemple aux images de cancer du poumon sur les paquets de Camel filtre, en espérant que les ados – qui grillent leurs clopes par centaines devant les établissements scolaires où normalement les « attroupements » sont prohibés – cesseront de trouver hyper cool de sortir fumer pour finir avec un respirateur pas bien glamour… Oui aux limitations de vitesse, bien sûr, parce que, qui aurait envie de se retrouver sur une petite chaise roulante, regardant l’océan des heures durant depuis le centre de rééducation, après avoir décimé les cinq membres de sa famille ?

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