Société

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 décembre 2016. dans La une, Religions, Société, Littérature

Recension des livres Comprendre l’Islam politique, François Burgat, éd. La Découverte, 2016 ; et Le djihad et la mort, Olivier Roy, Seuil, 2016

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Deux approches, deux regards, en effet, deux directeurs de recherche au CNRS. Mais une constante : disculper l’Islam en tant que religion. A la différence d’autres – Alain Finkielkraut en particulier – ni François Burgat, ni Olivier Roy ne voient, dans la vague terroriste, le symptôme d’un choc des cultures ou des civilisations.

Burgat s’inscrit dans la lignée de Gilles Kepel et du « ressac rétro-colonial » : la violence actuelle est un legs de la colonisation « à défaut d’en représenter l’aboutissement, l’islamisme, troisième étage de la fusée de la décolonisation, manifeste l’accélération du processus de repositionnement du Sud dominé à l’égard du Nord ». Au fait, quels étaient les deux étages précédents ? Le premier rime avec occidentalisation, synonyme de modernisation, faire comme l’ex-métropole. Ce fut l’attitude d’un Bourguiba ou d’un Ben Ali. Le deuxième étage étant celui de la marxisation : occident toujours, mais un occident dissident, le rêve nassérien du nationalisme pan-arabe laïc, rêve qui se fracassa sur la cuisante défaite de la guerre des six jours ; « l’islamisme de l’imam de Qom, nous dit Burgat, détrônait l’arabisme des émules de Nasser ». Si l’on ajoute à cela la mémoire des exactions du colonisateur – des canonnades de 1925 au Liban ou des massacres du Nord-Constantinois de 1945 – aggravée par l’identification aux palestiniens dans leur lutte antisioniste, ainsi que, dernièrement, par les expéditions néocoloniales des Bush père et fils, l’on comprend, dès lors, que l’Islam politique se veuille radicalement autre, radicalement non occidental.

Cette altérité est d’abord culturelle. Il s’agit de « parler musulman », « c’est par ce biais, écrit Burgat, que la société dominée prend conscience que son univers symbolique est discrédité, périphérisé, marginalisé et qu’elle est en train de “s’indigénéiser” ». Une démarche similaire – quoique laïque – s’observe pareillement chez le PIR, le Parti des Indigènes de la République. A l’extrême, certains vrais-faux Chrétiens d’Orient changent de nom, « j’ai toujours préféré dire, avoue l’un d’eux, que je m’appelais Georges. Aujourd’hui je vais oser dire mon vrai nom. Je vais oser dire que je m’appelle Mohamed ». Bref, une sorte de « muslim pride ».

Les conséquences ? Une espèce d’« allophobie », une hantise de l’Autre, chez les non musulmans : « l’Autre, on l’a dit, avant d’être musulman, a d’abord été arabe. Avant que l’alchimie de l’affirmation islamiste nous fasse quitter l’ère des “fellagas” pour entrer dans celle des “intégristes”, l’altérité ethnique et linguistique avait largement suffi à nourrir, à son égard, de puissants réflexes de rejet ». L’islamophobie n’a jamais été que le paravent d’un racisme anti-arabe. « A gauche, comme à droite, continue Burgat, la surenchère électoraliste s’est organisée pour capitaliser les dividendes d’une mobilisation contre l’extrémisme des “djihadistes” français. Mais tous ceux qui font leur miel électoral de la peur que suscite ce nouveau fléau contribuent, consciemment ou non, à le fabriquer ».

François Fillon et l’Histoire

Ecrit par Gilles Legroux le 03 décembre 2016. dans La une, Education, Actualité, Société

François Fillon et l’Histoire

Les contre-vérités proférées par M. Fillon sur les programmes d’histoire et les attaques frontales contre son enseignement suscitent dans la communauté des professeurs d’histoire-géographie de vives réactions. D’autant plus qu’elles ont été clairement exprimées devant des millions de téléspectateurs. Nous sommes nombreux à considérer cela comme des propos offensants qui dénaturent ce qu’est notre métier. Cet aspect constitue la face « culturelle » du programme d’essence réactionnaire de M. Fillon. Le programme économique et social est l’autre face d’un projet politique qui a somme toute une cohérence idéologique forte.

Parcourons les mesures-phares, dont chacun d’entre nous est libre de penser ce qu’il veut : abolition des 35 heures, abolition de l’ISF, hausse de la TVA de 2 points, baisse massive du nombre de fonctionnaires, réduction du droit des chômeurs, simplification du droit du travail, recul de l’âge de la retraite à 65 ans etc… Tout homme politique qui vise les sommets de l’Etat est animé d’un puissant imaginaire. M. Fillon se voit sans doute déjà en nouveau Reagan ou en fils spirituel de Margaret Thatcher, version 2016. Mais M. Fillon n’étant ni américain, ni britannique, son imaginaire a bien dû puiser quelque chose dans notre bonne vieille terre de France. D’autant que dans notre pays, avec l’empreinte du gaullisme, le libéralisme économique « à l’anglo-saxonne » n’a jamais été un courant de pensée dominant à droite. Mes réflexes professionnels et mon (mauvais) esprit historien me poussant à mettre les choses en perspective, je me suis posé la question suivante : qu’y a-t-il derrière le libéralisme « moderne et adapté aux réalités de la mondialisation » de M. Fillon ? Autrement dit, j’ai essayé de voir quelles peuvent être les valeurs culturelles des droites françaises qui constituent le socle de ce programme ?

D’abord l’expression d’un remords qui taraude une bonne partie de la droite depuis l’élection de Jacques Chirac en 1995 puis 2002 : celle de pas avoir « su faire les réformes nécessaires » et surtout de ne pas avoir été capable de crever l’abcès des 35 heures. Dans l’esprit de nombreux électeurs de droite, peut-être, seul un vrai chef ayant le sens de l’Etat, celui de l’Histoire, l’autorité et le courage nécessaires, peut conduire le navire dans la tempête jusqu’au port du « Renouveau » et résister aux lames puissantes de la contestation sociale que ne manquerait pas de déclencher l’application d’un tel programme… C’est l’image que F. Fillon cherche à donner de lui-même. Il y a là de quoi séduire un électorat à la recherche d’un « homme providentiel » et orphelin du lointain (?) général de Gaulle.

Ma première matraque m’a frappée rue du Taur

Ecrit par Sabine Aussenac le 22 octobre 2016. dans La une, Politique, Société

Ma première matraque m’a frappée rue du Taur

« Ma première matraque m’a frappée rue du Taur ». Bon, d’ordinaire, je ne me cite pas – d’ailleurs je ne connais aucun vers de mes propres poèmes… – mais cette phrase, extraite de ma « Lettre à Toulouse » que Carole Bouquet avait lue lors d’un Marathon des Mots, je la trouve chouette.

C’est que j’ai été jeune, comme tout le monde, et de gauche avant de virer à droite, car, comme le dit un dicton célèbre, « Qui n’est pas de gauche à 20 ans est fou. Qui n’est pas de droite à 40 ans l’est aussi » – je plaisante.

Mais bon, avec un père Conseiller Général RPR qui monnayait les WE entre copains à notre maison de campagne en échange des timbres collés sur ses enveloppes de vœux à ses administrés, comme me l’a rappelé hier un ami d’adolescence croisé par hasard, je n’avais d’autre choix qu’une belle rébellion, orchestrée par quelques saines lectures, de Marx à Krishnamurti, en passant par Neruda et Allen Ginsberg, au son de « El pueblo, unido, jamas sera vencido » – mais oui, chers Zadistes, vous n’avez pas l’apanage des sarouels et du cœur ! Les seventies aussi furent flamboyantes…

Bref, les flics, les keufs, la maison poulaga, les poulets, je les ai conspués, comme tout le monde, ou presque… Mélangeant dans un joyeux tintamarre insultes et autres « CRS-SS, étudiants-diants diants » (mon plus grand regret a longtemps été de n’avoir eu que sept ans en Mai 68…), photo de cette fleur tendue à un Police Man américain et tous les autres poncifs, bien avant que les cailleras des Cités et les grosses chaînes des rappeurs aux pantalons baissés ne niquent les mères de tous les Français, et la police aussi… J’ai donc couru gaillardement devant quelques bataillons, et arpenté les pavés en tenant des banderoles à bouts d’idéaux. Bref : j’ai eu 20 ans.

Et puis un jour, j’ai grandi. Et réfléchi, un peu. Et puis j’ai eu plein d’enfants, avec plein de nuits blanches au moment de la naissance de « la Cinq », et entre deux tétées, hagarde, j’avoue avoir regardé moult séries et blockbusters qui me détendaient un peu… Cruchot, Maigret et Julie Lescaut sont devenus mes amis, et puis Derrick, aussi – je plaisante encore, là ! –, j’ai succombé à la voix si douce et à la poigne de fer d’une « Femme d’honneur », et surtout à l’humour irrésistible de mon Bruce adoré (sa photo est punaisée dans mon armoire, si si…) et aux frasques flamboyantes de Mel…

Bind Torture Kill : une répétition

Ecrit par Didier Bazy le 01 octobre 2016. dans Ecrits, La une, Société, Musique

Bind Torture Kill : une répétition

Il lui fut donné d’assister à une répétition. Un soir de Juillet 2016. Le pote souriait, claquant la portière de sa bagnole devant la vieille grange perdue dans un village coincé entre une centrale nucléaire, un tourteau en cours de démantèlement depuis des décennies déjà et une autre centrale nucléaire en activité, elle, active. Lui, il avait l’avait déjà claquée, sa portière. Malgré les deux centrales, le soleil déclinait imperceptiblement. Il avait apporté sa bouteille de vin bio. Le musicien ouvrit la vieille porte du local. Un cube sans fenêtre. De gros sacs poubelle en plastique souple gris brillant, des cadavres de canettes de bière en tas, des cadavres plus vivants que jamais, tardigrades de verre et de métal prêts à s’éveiller au son, du métal attendu.

Il n’avait entendu que de loin ce type de musique, le Métal. Le pote musicien l’avait invité à une répétition de son groupe Bind Torture Kill. Allait-il ligoter l’invité ? Le torturer ? Le dézinguer ? Non, ils n’oseraient pas. Il était trop vieux, sans intérêt. Il l’avait prévenu. Le Métal exige des boules quies enfoncées au fond des oreilles par précaution d’Hygiène, Sécurité et Conditions de Torture. Indispensables, le pote musicos avait dit. Oublie pas tes bouchons. Ok. Il avait délesté ses fonds de poche chez l’apothicaire du coin en échange de préservatifs auriculaires.

Le pote goûta le vin bio mais pas trop. Déjà il se concentrait sur la répète. Pas question de se murger tout de suite. Apparemment on boit que de la bière. Enfin, l’invité y sait pas… Affaire de se désaltérer, de s’hydrater, de rafraîchir les idées et la gorge ? Un peu tout ça sans doute. Le batteur débarqua, costaud et jovial, prêt à mouiller la chemise qu’il ôta avant de la tremper tout à fait, exhibant un torse tatoué grave. Le trio fut bientôt au complet à l’arrivée du chanteur dont il remarqua une main façonnée Django Reinhardt mais ça n’avait pas grand-chose à voir. Le trio s’enfila trois cervoises, prémisses du ciment du groupe métallique.

Le vieil invité eut droit à un spectacle pour lui tout seul. Et à une bouteille de vin bio pour lui tout seul aussi. Tout ça se présentait donc plutôt bien. Deux parties coupées d’une pause bière rapide mais détendue. On prend place. Au fond du cube, les tatouages du percussionniste l’impressionnent. Ils forcent l’admiration. Une douce torture, le tatouage. Derrière un pilier de soutènement, le pote guitariste, souriant hôte malicieux, règle ses machines, tourne des boutons, teste les premiers sons. Le batteur jongle avec ses baguettes, habile et déterminé. Le chanteur chauffe ses cordes dans un micro, sort des papiers, manuscrits griffonnés. Sans doute les paroles, se dit le vieux spectateur tandis qu’il malaxe les gommes quies et les pousse – un peu mais pas trop – à l’orée des tubes auditifs : il ne veut pas louper ce show pour lui inouï.

Benji étire ses bras en arrière vers le haut. C’est physique le show. Yann, le pote compositeur guitariste, vérifie une dernière fois ses cordes et les branchements du matos. Olivier, le chanteur se concentre, arpente l’espace et cherche le temps.

Conservatismes et corporatismes français ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 17 septembre 2016. dans La une, France, Politique, Société

Conservatismes et corporatismes français ?

Pour autant que cette formule ait vraiment un sens, pour un pays qui s’est construit au pluriel depuis la proto-histoire, la France a toujours eu la réputation d’être irréformable et ingouvernable, et ceci sous tous les gouvernements. Or, avec la montée de l’hyper-individualisme depuis environ une trentaine d’années (l’équivalent de la « me generation » américaine mais sans les aspects positifs du comportement d’une partie des citoyens étasuniens), ce phénomène s’est considérablement aggravé. Cela aboutit à de véritables blocages de notre société, qui lui donnent – à certains égards – des caractères relativement sclérosés rappelant ce qu’était notre pays en 1788, avec la multiplication des « privilèges », qui correspondaient alors à des statuts particuliers (de « privus-lex » en latin), et qui enclenchèrent le processus de la Révolution de 1789-1795 (avec sa phase libérale, puis radicale). Aujourd’hui, ceux qui font une comparaison avec cette France d’avant 1789 sont – à mon avis – dans l’erreur sur le plan des comparaisons d’analyse historique, et je vais tenter d’expliquer en quoi.

D’abord, la France est devenu le pays des conservatismes, grands, moyens et petits. Prenons quelques exemples. Au niveau des « élites », si l’on se penche sur le cas du cumul des mandats, les « politiques » – de droite comme de gauche – restent très majoritairement hostiles à une mesure démocratique de ce type. De même, des élus (dans les collectivités territoriales) sont souvent très réticents à l’égard de la « démocratie participative » – même si son harmonisation avec la « démocratie représentative » n’est pas simple, en raison des problèmes de légitimité conférés ou non par le suffrage universel. J’ajoute aussi que le fait d’être un élu est progressivement devenu un véritable métier (et il est vrai que la gestion, cela ne s’invente pas, et doit donc s’apprendre) ; d’où l’accusation envers les « politiques », de la part de nos compatriotes – largement fondée –, d’être devenus des politiciens professionnels. N’oublions pas également les conservatismes des élites technocratiques sorties de sciences-po et qui croient tout savoir tout le temps et pour toujours ! Quant aux élites « économiques », que dire de leurs stock-options, des scandaleuses retraites-chapeaux, ou des pratiques d’optimisation fiscale et de fraude fiscale (qui atteignent, pour ces dernières, au moins le chiffre de 100 milliards d’euros par an…) ? Pour autant, au niveau du « peuple », tout va-t-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Certainement pas lorsqu’on voit par exemple la montée de la dénonciation (parfois justifiée) de « l’assistance », sauf lorsqu’une personne est directement concernée par la défense de ses privilèges appelés le plus souvent par elle acquis sociaux ! Le privilège devient ainsi le droit qu’a l’Autre, et le droit, le privilège dont on dispose… Qu’on aille ainsi se renseigner un peu par exemple en ce qui concerne les avantages inadmissibles des familles de ceux qui travaillent à EDF-GDF, ou (à certains égards) à la SNCF, etc.

03 septembre 2016 - Rimbaud et le burkini

Ecrit par Sabine Aussenac le 03 septembre 2016. dans La une, Actualité, Société

03 septembre 2016 - Rimbaud et le burkini

Elle est retrouvée.

Quoi ? – L’Éternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil…

 

Ils sont tous là, au cénacle des bien-pensants ou des libres penseurs. Je viens de croiser Edwy Plenel et Jaurès sur Mediapart, et puis Enthoven ailleurs, dans une direction contraire, bientôt BHL et Finky donneront de leurs voix, et à la rentrée tout le monde mettra son grain de sel chez Ruquier ou même chez Hanouna…

Je ne suis rien, je ne suis personne, mais je souhaiterais élever ma petite voix au nom de la FEMME, justement, car des femmes, nous entendons certes beaucoup parler depuis 48 heures, mais sans qu’elles aient réellement voix au chapitre…

J’aimerais simplement rappeler à ces messieurs de gauche et libertaires que le burkini, surgeon de la burqa, n’est rien d’autre qu’une pratique mutilatoire, au même titre que l’excision, que les lèvres à plateau ou que les pieds bandés des petites chinoises…

Le burkini en effet, n’en déplaise à ses adorateurs, tend à empêcher l’éternité rimbaldienne qu’est « la mer alliée avec le soleil », cette éternité estivale dans laquelle chaque femme offrant son corps à Râ se fait un peu origine du monde, lorsque son corps paulinien devient « le temple de l’âme », comme le dit mon Saint préféré…

Le burkini prétend, puisque c’est son rôle, permettre à la femme musulmane – et fière de le démonter publiquement – de profiter des bains de mer, mais un peu comme en ces temps victoriens où nos consœurs se baignaient en crinoline, ou presque… Il vise surtout, comme la burqa, et comme le voile, à mutiler l’intégrité du corps charnel féminin, en couvrant chastement tout ce que les yeux avides du Mâle contempteur de formes et de plaisir pourraient en déguster au passage, entre parasols et beignets aux pommes.

Car la femme musulmane, que depuis quelques décennies, les intégristes de tout poil – auxquels s’associent aujourd’hui, et j’en vomis, cher Edwy Plenel, les pseudos défenseurs des libertés, en appelant à la loi de la séparation de l’Église et de l’État et à moults autres combats… – et de divers pays ou se prétendant tels, veulent vêtir, si possible entièrement, de ces horribles oripeaux que sont le voile, la burqa et le burkini, des plages de Corse aux déserts de l’Afghanistan, des routes saoudiennes sur lesquelles aucune femme ne conduit aux Champs-Elysées arpentés par des épouses des milliardaires du Qatar, n’a de femme que la charge ancestrale de la reproduction et de la soumission !

Burkini : que dit le droit ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 septembre 2016. dans La une, Actualité, Société

Burkini : que dit le droit ?

Le feuilleton – piteux et clochemerlesque – de l’été a suscité sur les réseaux sociaux des commentaires qui manifestent une ignorance dommageable du droit. Pour combler cette regrettable lacune, je me propose de faire ici une mise au point.

Il convient de garder en mémoire plusieurs points importants :

1) La loi de 1905 n’interdit le port de signes religieux qu’à l’état lui-même, aux collectivités publiques et à leurs agents. Pas au simple citoyen.

2) La loi de 2004 interdisant lesdits signes à l’école (et seulement à l’école), ainsi que celle de 2010 prohibant le niqab sur tout l’espace public sont des exceptions à la loi de 1905 et non la règle.

3) Un principe fondamental du droit, notamment du droit pénal, est l’adage selon lequel « tout ce qui n’est pas interdit est permis ».

En conséquence de quoi, le conseil d’état a très logiquement censuré l’arrêt municipal interdisant le burkini. Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté, la jurisprudence en la matière est d’une grande constance : le 19 février 1909, dans l’arrêt abbé Olivier, la plus haute juridiction de l’ordre administratif (il convient de rappeler ici la double hiérarchie juridictionnelle, l’ordre judiciaire pour les litiges entre particuliers et l’ordre administratif pour les litiges entre les particuliers et l’état) annulait l’arrêté d’un maire cherchant à empêcher un curé de mener, en soutane, une procession dans sa commune.

Le seul argument juridique qui pouvait valablement être invoqué, dans cette affaire, était celui de l’ordre public : le spectacle de burkinis sur une plage peut-il entraîner des violences et des affrontements, comme cela s’est produit en Corse ? La réponse, bien sûr, comme tout ce qui concerne des notions floues – les « bonnes mœurs » en sont une autre – ne saurait échapper à l’appréciation, nécessairement subjective, du juge. En l’état, le moins que l’on puisse dire est que les preuves de la réalité d’une telle menace faisaient défaut.

En conclusion, aux citoyens et à l’état de prendre ses responsabilités : si l’on veut ajouter un codicille à la loi de 1905, proscrivant les signes religieux sur tout l’espace public, alors il convient de légiférer. Mais il s’agirait, dans une telle hypothèse, d’un ajout, de quelque chose qui n’existe pas encore dans notre droit.

Le burkini n’étant toujours pas interdit, il ne peut qu’être autorisé.

L’été meurtrier et le fait religieux

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 août 2016. dans La une, France, Politique, Société

L’été meurtrier et le fait religieux

Étrange période que cet été 2016. Traverser des Événements de première importance – et quels évènements ! – alors que le magazine est calé dans la langueur de son été propre – thème des vacances ! qui plus est, cette année. Le réel qui échappe à l’écriture-sur ; des Reflets qui s’estompent sur le temps qui incendie…

Nice ; Fête Nationale, en regard avec un État d’Urgence, dont notre président avait le jour même annoncé la suspension. Attentat opportuniste par un loup solitaire, malade mental ? Revendiqué, après peut-être temps de réflexion, par Daesch, de longues heures après… massacre de masse à haute valeur ajoutée médiatique, dont on a senti l’onde de choc, à cette impression, qu’alors, avec ça, tout peut arriver, que tout le monde peut y passer. Perception que la menace est partout, avant hier, ceux de Charlie – un semblant de terrible « logique » ciblée – hier, terrasses et Bataclan, tirage au sort de n’importe qui ; aujourd’hui, grande ville et mouvements de foule, puis après, dans le silence matinal de cette petite banlieue de Rouen, dans une église, où si peu de gens assistaient à l’office banal, et encore sur ces trottoirs quotidiens de Belgique où l’arme blanche frappa 2 policières qui passent. La menace est partout, imminente. Demain, dans mon jardin, au fond de ma campagne… La grande peur, forcément. Des hommes ; n’importe lequel (ce fou ? mais franco-tunisien ?), des femmes, des gamines comme celle, arrêtée hier, à peine 16 ans, déterminée à n’y pas croire… Comme – nos cauchemars d’enfants – une noire tache mortelle qui avance et rampe, silencieuse, vers moi ! Mais d’où vient-elle ? Quels chemins ? Comprendre au moins car c’est de cette incompréhension que viennent les peurs. Peur. Notre domicile, maintenant ?

« Tout ça n’a rien à voir avec l’Islam ! » ont martelé tout au long de l’année passée nos politiques, notre exécutif en tête (fallait-il entendre : cela n’a rien à voir avec la religion ?). Nous avons relayé – évidemment – dans nos chroniques ce message : pas d’amalgame ! Haut le front, les Musulmans. Heureusement ! Protéger coûte que coûte le précieux du tissu social ainsi malmené, ce qui reste possible (et pas négociable) du Vivre Ensemble de demain. La confusion entre être musulman, vivre sa religion à l’abri de notre laïcité française, qui – rappelons-le, protège tous les cultes et l’athéisme qui va avec – et la dérive vers une religion musulmane totalitaire, qui se veut politique, dont les valeurs de la république sont la cible principale ; qui oserait aujourd’hui faire un seul ballot de tout ça ? (mis à part le FN qui est dans nos contextes dramatiques la seule force politique qui fasse franche ripaille). Tout un chacun a – en gros – enregistré le danger de ces diatribes salafistes, fondamentalistes, qui, mixées avec une bonne dose de Net difficile à surveiller, quelques palabres notamment au fond de prisons surpeuplées, accouchent, même pas dans la douleur, du poison djihadiste et du passage à l’acte du terrorisme. Chacun d’entre nous a fait son marché dans l’info et a compris qu’il faut trier. Un autre corollaire au mot citoyenneté. Mais ce n’est pas aussi simple, et de moins en moins.

La franchise du terrorisme ou la transfiguration du paumé

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 août 2016. dans France, La une, Société

La franchise du terrorisme ou la transfiguration du paumé

Franchise du terrorisme, « Prolaterisierung des Jihad », selon le politologue allemand Peter Neumann, une nouvelle facette de la terreur est apparue. A côté du militant, en réseau, instruit et façonné par le groupe dont il dépend, est venu s’adjoindre le paumé, le mal dans sa peau, l’indépendant, dont le « martyr » se voit immédiatement récupéré par Daech, qui saisit cette aubaine pour enrôler comme « soldat », à titre posthume, un inconnu dont personne n’avait jamais entendu parler…

Mohamed Lahouaiei Bouhel n’était pas, jusqu’à une date récente, pratiquant ; mari violent, bisexuel débauché, alcoolique, il ignorait le ramadan et la plupart des préceptes de l’Islam. En décembre dernier, Yassin Sahli s’est suicidé dans sa prison. Dans le cadre d’un banal conflit du travail, il avait décapité son patron, puis accroché la tête de celui-ci au grillage de l’entreprise. Ces « franchisés » ne coûtent rien, ne demandent rien et sont tout bénéfice pour l’internationale terroriste.

Al-Quaïda, en son temps, avait théorisé ces « électrons libres » de la terreur. Abou Mousab al Souri, concepteur attitré du Djihad, avait proposé, dans son Appel à la résistance islamique, paru en 1991, une inversion de la structure de l’organisation : non plus du haut vers le bas, mais du bas vers le haut, une sorte de « basisme » interventionnel. Anwar al Awlaki, prédicateur djihadiste s’exprimant dans le magazine en ligne d’Al Quaïda, Inspire, avait, quant à lui, à la fin des années 2000, esquissé un vade-mecum à l’intention des débutants ou « comment fabriquer une bombe dans la cuisine de maman ».

Déséquilibrés ? Forcenés ? L’analyse la plus pertinente me paraît être celle de Daniel Zagury, expert psychiatre près la Cour d’Appel de Paris : « vous avez le choix entre crever comme un chien dans l’anonymat de votre petite vie ratée ou commettre un “acte grandiose” pour les siècles des siècles « 

Transfiguration du paumé, apothéose du raté, les caves se rebiffent en réussissant, pour la première fois de leur existence, quelque chose : terroriser. Victoire dérisoire lourde de menaces ; il est à craindre que demain les crises ordinaires de tout un chacun, licenciements, ruptures sentimentales, deuils, etc. ne finissent dans un bain de sang.

Terrere, en latin, signifie à la fois terroriser et trembler de peur, c’est-à-dire se cacher, comme l’autruche, sous la terre, terra.

Les tremblants, les apeurés, les désespérés, en réalité, ce sont eux… les franchisés !

Après l’horreur : oser être patriote

Ecrit par Alexis Brunet le 20 août 2016. dans La une, France, Politique, Société

Patriotisme ne rime pas avec ethnocentrisme

Après l’horreur : oser être patriote

Je n’ai pas tant voyagé mais ce qui m’a toujours frappé, où que je sois allé, c’est que l’attachement des citoyens à leur pays était beaucoup plus fort que chez nous. En Israël, au Mexique ou simplement de l’autre côté de la Manche, j’ai souvent causé avec des gens qui, tout en sachant être critiques sur leur politique nationale, disaient « aimer » leur pays ou même en être « fiers ». Considérant qu’il est difficile d’être fier de son pays de naissance, car on ne l’a jusqu’à preuve du contraire pas choisi, cette « fierté » m’a d’abord parue un peu absurde mais elle prend corps si elle est examinée à la lumière d’un autre sentiment : le patriotisme.

Le Petit Robert définit la patrie comme la « nation, communauté politique à laquelle on appartient ou on a le sentiment d’appartenir », et le patriotisme comme « l’amour de la patrie ». Ça n’a donc rien de grossier. Après la boucherie du Bataclan, un sursaut patriotique avait vu le jour. Une très grande majorité de Français, de souche ou immigrée, se sentant attaquée en qualité de citoyen, avait semblé réaliser qu’un choix de civilisation était en jeu et s’était brusquement sentie française. Une partie d’entre eux avait arboré sur le rebord de leur fenêtre le drapeau national, geste qu’on fait sans complexes dans tant d’autres pays (où l’on a souvent le drapeau national chez soi) mais qui curieusement chez nous est resté longtemps associé, et reste encore trop associé à un nationalisme aux relents nauséabonds d’extrême droite raciste et xénophobe, ce qui nous enfermerait sur nous-même alors que c’est plutôt l’éclatement d’une société en fragments d’individus réunis autour d’une origine ethnique ou culturelle commune réelle ou supposée – ou autour d’une croyance partagée – qui engendre le repli sur soi de ce que l’on nomme dorénavant les « communautés », terme qui stipule implicitement que la France serait un pays multiculturel et que ceux qui restent encore attachés à la notion d’intégration – sans même parler de ceux qui prônent l’assimilation – ne seraient que des ringards aigris nostalgiques de la France de Charles Trenet.

Aimer la France

Il y a quelque chose de pathétique à constater qu’il a fallu en arriver à cette guerre contre l’islamisme – l’ennemi a enfin commencé à être nommé – pour se rendre compte que la France, malgré tous ses défauts, restait un pays agréable à vivre qui n’avait certainement pas besoin d’une guerre sur son sol – ceci notamment parce que les esprits n’y étaient pas préparés – et que l’on n’avait pas envie de voir disparaître si tôt. Ce sursaut de rattachement à l’identité française fut salutaire. Mais après nous avoir vanté pendant des années les mérites de la sacro-sainte diversité, du vivre-ensemble et du multiculturalisme à la française qui finiraient par avoir raison des affreux jojos racistes, on s’est aperçu que le FN ne disparaissait pas mais pire, que la progression de Marine Le Pen ne cessait de progresser.

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