Société

Les fractures de la société française

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 20 août 2016. dans La une, Société

Les fractures de la société française

Depuis déjà un certain nombre d’années (au moins à partir de 2008), nous pouvons observer un phénomène global très inquiétant (et qui ne concerne d’ailleurs pas uniquement la France, mais l’Occident, voire au-delà). En fait, il s’agit de notre société qui se délite, se fragmente, se segmente dans un contexte de « crise systémique », multiforme, c’est-à-dire à la fois économique, sociale, morale, politique et identitaire. Et c’est dans ce délitement, qui altère considérablement notre démocratie (à refonder entièrement), que se développent de plus en plus les deux fléaux qui déstabilisent notre équilibre politique et social : à savoir la tentation pro-djihadiste (auprès de certains de nos compatriotes de confession musulmane) et l’essor du populisme d’extrême-droite (qui se nourrissent l’un l’autre, même si, bien sûr, ils n’emploient pas les mêmes méthodes). Je vais donc analyser les différentes fractures, qui traversent plus particulièrement notre société, et tenter en fin de chronique de donner quelques pistes générales qui pourraient permettre de sortir par le haut de cette situation extrêmement dangereuse.

Commençons par la double fracture sociale et humaine, dans la mesure où elles ont souvent l’une par rapport à l’autre des liens directs ou indirects. C’est le démographe Emmanuel Todd, mais surtout – malgré ce que l’on pense généralement – le philosophe et historien Marcel Gauchet, qui évoquèrent les premiers la « fracture sociale » pour notre pays, afin de caractériser l’opposition, voire le gouffre, entre ceux qui sont intégrés et ceux qui – plus ou moins – ne le sont pas : les « élites » face aux « exclus ». Jacques Chirac avait d’ailleurs récupéré ce concept par l’intermédiaire de son conseiller Henri Guaino (se présentant comme « gaulliste social ») en tant que principal slogan de sa campagne pour les élections présidentielles de 1995 – qu’il remporta face au socialiste Lionel Jospin, mais qui ne fut traduite ultérieurement par aucune mesure précise jusqu’en 2002. Quant à la fracture humaine, elle correspond toujours, bien sûr, par le biais de la montée de l’hyper-individualisme (ce que les sociologues anglo-saxons appelèrent il y a longtemps la « Me generation » ou « Génération du Moi ») à une nette rupture des solidarités et, par voie de conséquence, à l’affaiblissement de tout ce qui peut apparaître comme collectif ; d’où – en liaison avec la crise économique – le refuge dans les valeurs de la « famille ». Cela dit, s’il y a bien une fracture entre les élites et le peuple (soit de « haut » en « bas »), force est de constater aussi l’existence d’une fracture du civisme (soit de « bas » en « haut ») ; n’importe quel maire d’une petite, moyenne, ou plus grande commune, vous le dira – avant tout en liaison directe avec la judiciarisation de la société.

Pourquoi notre société « fabrique »-t-elle des djihadistes, des réactionnaires de toutes sortes ?

Ecrit par Jean Gabard le 20 août 2016. dans La une, Société

Pourquoi notre société « fabrique »-t-elle des djihadistes, des réactionnaires de toutes sortes ?

Nous ne sommes jamais allés aussi loin dans la lutte contre les conservatismes pour défendre la liberté et l’égalité, et en même temps nous constatons un regain du sexisme et du racisme qui profite aux mouvements réactionnaires, populistes, nationalistes, intégristes.

Il y a certes une réaction des uns contre les autres : plus la mouvance libertaire remporte des succès, plus les conservateurs s’inquiètent ; plus ils essaient de résister et plus ils s’opposent à ce qui est considéré comme la marche vers le progrès, plus les dits progressistes redoublent de vigilance et de combativité.

Il se pourrait aussi qu’à ces extrémistes par réaction s’ajoutent des extrémistes par éducation ou, il serait plus juste de dire, par manque d’éducation !

Notre société occidentale s’est attaquée à l’idéologie de la société patriarcale dans l’autoritarisme et le sexisme. La révolution culturelle des années 60 lui a porté les derniers coups et depuis, l’idéal libertaire et égalitariste s’applique dans tous les domaines même si les résistances persistent et parce que les résistances persistent. Pour éliminer rapidement les traces d’un passé devenant de plus en plus insupportables, la révolution a parfois été radicale. C’est ainsi que dans la famille, la place que l’homme occupait souvent en dictateur violent et sexiste a été totalement rejetée. « La Révolte contre le père » ne s’est cependant pas contentée de corriger sa fonction. Aujourd’hui il ne peut plus la jouer et il l’a remplacée par un rôle « maternant » beaucoup plus plaisant qu’il ne jouait pas du tout ou très peu avant. De même, tout ce qui était considéré comme masculin et qui était autrefois la référence est maintenant considéré presque comme une « maladie » quand le féminin autrefois dénigré apparaît comme l’idéal à suivre.

Parce que la différence des sexes a été utilisée pour inférioriser la femme, l’égalitarisme ne permet plus à la fonction de père de se jouer et ainsi à l’homme de véritablement exister face à la toute-puissance fantasmatique de la femme.

De nombreux hommes ne voulant plus de cette fonction forcément répressive qu’ils perçoivent fasciste ne s’en plaignent pas. Leurs enfants risquent, par contre, d’avoir des difficultés à intégrer les limites et à trouver des repères. Cela donne souvent comme résultat des enfants-rois, restés dans la toute-puissance, qui ne trouvent plus, en face d’eux, des hommes qui résistent et pouvant servir de modèle. Les garçons qui en ont particulièrement besoin, sont alors obligés, à un âge où ils devraient être capables de « tuer le père », d’en inventer un et, à partir de rien, n’imaginent malheureusement que des caricatures. Comme une partie des Allemands sans père dans les années 1930 ont adoré le nazi, des jeunes d’aujourd’hui se rangent derrière le chef de gang, le chef nationaliste, le gourou, l’intégriste, le djihadiste…

Comme le dit si bien Daniel Sibony : « Au nom du refus de la violence, on produit des violences plus extrêmes » !

 

Jean Gabard est l’auteur de :Le féminisme et ses dérives - Rendre un père à l’enfant-roi,Les Editions de Paris, novembre 2011.

Jean GABARD auteur conférencier, relations hommes / femmes, éducation des enfants, Thorée 42520 Maclas Fr. tél : 04 74 87 34 56 - 06 45 28 66 81

http://blogdejeangabard.hautetfort.com

http://www.jeangabard.com

La Nuit Debout s’est couchée !

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 juillet 2016. dans La une, France, Politique, Société

La Nuit Debout s’est couchée !

Oui, exit Nuit Debout ! la Place de la République, le soir, est déserte. Les « nuideboutistes » se sont évaporés. François Ruffin, l’un des « parrains », qui tançait, il y a peu, ses troupes pour leur passivité, à l’embarrassante question « qu’est Nuit Debout devenu ? » botte en touche : « euh… la lutte a pris d’autres formes… ».

Soit, que lui soit embarrassé, ça se comprend ; mais pourquoi ce silence des médias, cette omerta sur le fiasco final de l’expérience ? Que ne disait-on pas sur l’ébauche d’une démocratie directe en acte ? D’un nouveau rapport aux autres ? Voire d’une « nouvelle société », un peu ce que promettait… Chaban ! à l’ère pompidolienne…

Cet embarras traduit une connivence, une complicité, un espoir déçu. Une majorité de gens, en effet, a sans doute approuvé Nuit Debout, et pas seulement des bobos gogos en mal de révolution.

Ce soutien est le symptôme d’un malaise : la défiance à l’égard non seulement des élites, de l’« establishment » comme diraient les Le Pen, mais plus largement à l’égard de toute représentation. « Take control ! », « Yes we can », « Podemos », autant de slogans signant un désir de réappropriation du pouvoir.

Pouvoir. Désormais, beaucoup – pas tous mais beaucoup – ne veulent plus le déléguer. Autonomie totale, assomption d’un sujet tout puissant. « Je » décide, « je suis maître de moi-même, comme de l’univers » proclamait déjà le Cid de Corneille. Hubris narcissique, potentiellement destructeur du lien social. Les « nuitdeboutistes » acceptaient encore de coopérer entre eux, mais l’étape suivante n’est autre qu’un autisme sociétal : le citoyen devenant une sorte de monade à la Leibnitz, claquemuré dans son individualité souveraine…

La représentation – au-delà de tout problème d’opportunité ou de faisabilité politique – repose sur la confiance : je fais confiance à tel homme/femme ou à tel parti/syndicat pour parler en mon nom. Le refus de la représentation témoigne d’une défiance généralisée, allant de pair avec un complotisme rampant : l’autre, forcément pourri, ne peut que trahir mes intérêts, au profit des puissants qui le manipulent.

La logique ultime de la Nuit Debout c’était cette « guerre de tous contre tous » – bellum omnium contra omnes – qu’évoque Hobbes dans le Léviathan.

Tant mieux donc qu’elle se soit couchée.

Gauche / Police ; état des lieux

Ecrit par Martine L. Petauton le 18 juin 2016. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

Gauche / Police ; état des lieux

A l’autre bout de l’Histoire, de la nôtre, à nous, les anciens, il y a eu ces « CRS, SS » venus de 68. Raccourci difficile à justifier – historiquement, justement – même si l’on se souvient de la dureté des affrontements dans ces années gaulliennes de la fin, qui étaient, disons, une forme de démocratie pour le moins musclée. L’état était de droit, mais, souvent sur les bords. Depuis, de manif hard en défilé hargneux, de l’eau – plutôt pas trop salée – est passée sous les ponts. Mitterrand, en particulier a installé dans ce domaine comme dans d’autres des masses de granite aux angles peu coupants et fixé cet État de droit qui, si l’on réfléchit bien, est un de ses héritages les plus nobles…

En vieillissant, la Gauche aux affaires ou devant la porte s’est approprié ce versant répressif-passage obligé, qui, dans la tête du Janus policier, voisine avec la protection avenante. On a fini, bon an, mal an par convenir que la police, au fond, sans elle pas d’État de droit, de démocratie pas davantage ; elle en protège les membres, et, pour ce, réprime et chasse le déviant. Les « forces de l’ordre » font partie du bagage, et il n’est pas question que seul le camp droitier revendique comme appartenance naturelle ses images et son fonctionnement. Les gens de gauche ont  longuement marché dans la « Cité », vous et moi en faisons partie, probablement. Nos enfants, au fait, aussi, qui ne se planquent pas direct sous la couette quand sonne un gars de la police. Autre temps, semble-t-il ; autres peurs. Il y a, du reste, des syndiqués policiers qui portent avec panache la République et ses valeurs, pas moins que l’enseignante que j’étais, tentait de les faire vivre à chaque heure de cours (et de récré). On se souvient aussi des jours de Charlie, des nuits de Novembre, de populations gratifiantes auprès d’une police largement humanisée, choquée, à hauteur du citoyen, risquant sa vie dans la guerre nouvelle qui s’annonçait.

Alors ? Que dire ces jours-ci, dans les queues de manifs, de ces slogans haineux, ces pancartes brandies : « tout le monde déteste la police », « une balle, un policier »

Et ce, face à des policiers, dont les protocoles actuels sont avant tout d’éviter évidemment tout dérapage ou bavure, mieux, de porter haut ce « tenir ses nerfs d’abord » qui les honore. J’en veux pour souvenir ce jeune policier de base, dans l’affaire de la voiture de police incendiée, il y a peu, qui – les images le prouvent – ne sortit pas son arme, ni même ses répliques verbales. Chapeau. C’est ce genre de police responsable, compétente et mesurant chaque conséquence de geste, de décision, qu’il faut à la société d’aujourd’hui malmenée, déchirée, confite dans les peurs.

Pour un autre 18 juin

Ecrit par Lilou le 18 juin 2016. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

Pour un autre 18 juin

Nous ne récoltons dans nos rues que ce que nous avons semé en laissant les loups rentrer dans nos villes, nos idéologies et nos âmes. Le problème idéologique que connaît la gauche est ancien. En 1933 déjà, Léon Blum prévenait la SFIO de ce qu’il adviendrait en cas de fracture au sein de la SFIO par ces mots célèbres « je suis épouvanté » prolongés par un dernier murmure « c’est du fascisme ». On sait ce qu’il se passa ensuite dans ces dogmatiques des gauches devenus après 1936 nationaux et autoritaires (Déat, Doriot, Bergery sortez de vos tombes avec vos uniformes de la Wehrmacht et vos silences d’aout 1939). Manu, tu passeras dans l’histoire comme Blum, ton procès se déroulera comme les loups de 2016 le prévoient. Toi, moi et beaucoup d’autres ripaillerons toute une nuit attendant comme les Girondins que l’aube se lève, à la manière de celle du 30 octobre 1793. Comme en 1793 ou en 1933, ce qui est en question aujourd’hui n’est pas le cœur de la pensée mais plutôt la traduction de leurs quêtes du pouvoir avec tout son cortège habillé des fantasmes virils du parrain en fin de route.

Il ne faut pas se tromper sur ce qui se déroule en ce moment même si le sentiment qui domine est qu’il est trop tard parce que le fruit est méchamment corrompu ! Je n’aurais pas dû voyager dans le monde entier et ainsi pouvoir comparer les systèmes sociaux des autres pays avec le nôtre. Je ne me serais ainsi pas insurgé avec autant de force aujourd’hui contre vos faux semblants et vos mensonges permanents dont vous nous abreuvez sur la grande misère sociale française. La grande misère de mon si beau pays, c’est vous et votre quête permanente du pouvoir, c’est ce personnel politique de plus en plus fascisant et nourrissant les haines et les peurs, c’est votre silence assourdissant quand justement il faudrait faire preuve de la parole fondée sur le respect d’autrui et la justice sociale mesurée non pas à l’aune de son minuscule avenir d’élu politique ou syndical mais à l’échelle d’un monde qui rigole de vos privilèges de riches et qui crève de la vraie faim des misères les plus noires.

La CGT et Sud agitent en ce moment le bocal du grand soir. Comme toutes les officines de l’autre extrême du reste… Toutes les ficelles y passent à commencer par une propagande des plus nauséabondes comme aux meilleures heures d’un Thorez rentrant de Moscou et fonçant vers Boulogne Billancourt donner à ceux qui travaillent un peu du gros rouge qui tache pour leur apprendre à se révolter. Ce qui est en question pour les joyeux drilles aux drapeaux rouges (et noirs) n’est pas l’article 2 de la loi. Surtout pas ! Chacun convient en effet qu’il est préférable de taper à la porte de son entreprise pour agir et négocier, à la manière d’un syndicalisme allemand s’étant enfin débarrassé de sa paternité avec l’inénarrable Marx, plutôt que de taper aux portes dorées (n’est-ce pas Monsieur Lepaon) d’une centrale aux 14 mots de vocabulaire et qui semble ne pas comprendre les urgences humaines et humanistes du 21ème siècle. Non, ce qui est en question ce sont les élections syndicales de l’année prochaine et votre gestion prévisible des dégâts à la fois d’une abstention record (nous, gens de France, on vous emmerde à vouloir nous faire dire que vous êtes notre force de pensée et d’action, regardez vos taux de syndiqués), et d’une tannée historique car à nous, ceux qui travaillent pour de vrai et qui ne passons pas nos journées emmurés dans les cellules syndicales ou avachis sur les feuilles jaunies des pamphlets racistes de l’action française et du Manifeste de 1848, vous nous broutez menu. Vous rappelez-vous que toutes vos expériences de pouvoir se sont terminées dans le sang (toujours celui des autres du reste) ? Vous alimentez des bataillons exsangues chargés d’interdire aux autres de travailler avec des peurs et des haines et en utilisant des réflexes idéologiques que le grand soleil débile de Corée du Nord vous envie. Vous manipulez ces travailleurs qui ne comprennent pas que leur combat n’est pas le vôtre, vilement électoraliste. Vous utilisez les différences entre les uns et les autres pour construire des murs que d’autres nomment aussi des communautarismes. Agissant de la sorte, vous comptez et fixez vos troupes…

« Fiersdetrebleus » en 2016 : une soudaine gravité.

Ecrit par Martine L. Petauton le 11 juin 2016. dans La une, Société, Sports

« Fiersdetrebleus » en 2016 : une soudaine gravité.

Pétante, l’affiche officielle, avec ses airs de 98-revenez-y. Bleue, forcément. Les gars sont sérieux, font presque plus que leur âge ; on est loin – en foot, aussi – du côté fête à tous les étages du Mundial 98, même de la coupe ratée de si peu la fois d’après. Le rire n’habite plus « Les  yeux des bleus », comme disait à son heure devenue  sépia, un bien beau documentaire. Le rire, non, le sens de ce qu’on fait, à son niveau, chapeauté par un Didier Deschamps, qui a tout, et de plus en plus, du grand entraîneur. « Responsabilités, gravité » – mots incongrus dans le monde ballon – voilà ce qui m’amène…

Le foot, j’aime, mais plus affectivement, que techniquement. Dans ce « Ma vie foot », si loin derrière, qui fut, je crois, ma première chronique posée dans RDT, j’avouais quelques faiblesses côté lecture des hors-jeu. Mes progrès, de fait, demeurent plus qu’aléatoires ; la classe-foot, côté rédaction, c’est encore loin. Et, puis, j’aime surtout voir jouer l’équipe de France, plus que les – parfois, excellents – matchs des équipes des coupes et autres ligues. Par moments, je vis ça d’ailleurs avec interrogation surprenante : possible fond souverainiste coloré Chevènement ?? Inquiétude !

Toujours est-il que demeure intacte, alors que s'ouvre l’Euro 2016, l’émotion de la pelouse, des péquins en tous sens et deux couleurs, du ballon, de la cage, surtout, et de son gardien – une préférence avec les attaquants, comme il se doit pour le genre ravie des tribunes, auquel je consens à me rattacher. Ces respirations collectives – ce souffle court, qui s’élance en nous avec le ballon en partance ; ce silence (mais que sauront jamais du silence ceux qui n’aiment pas le foot !) des tire-au-but… ces satisfactions quasi personnelles quand ils gagnent, ces souffrances, autant que frustrations insupportables quand ils auraient dû gagner, cette terrible impression de tête basse, de mauvaise note quand ils perdent. Que saurons-nous de nous, quand il n’y aura plus « le match, ce soir » ?

Mine de mine, sans tapages excessifs, les « petits » Bleus de cet Euro – qui vont devenir grands – n’ont cette année, perdu qu’un match, loin en ce sinistre novembre 15 ; la canonnade infernale continuait de battre en eux, j’allais écrire « heureusement » ça les honore… Et puis ils ont gagné – pas toujours formidablement, mais gagné, ce qui vaut loi en sport. Gagné bellement comme l'autre soir face à l’Écosse. Sans forfanterie, avec l’esprit d’équipe, qu’on croyait ne plus faire partie du bagage, sérieusement, et arborant dans l’œil ce sens voulu des responsabilités ; pas plus, pas moins.

Non-mixité ou féminisme séparatiste ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 juin 2016. dans La une, Société

Non-mixité ou féminisme séparatiste ?

Émotion à Nuit Debout : la commission « féminismes » dédouble ses réunions ; il y en a de mixtes et de non-mixtes (réservées aux « meufs et minorités de genre », autrement dit aux transsexuels), d’où les hommes sont exclus. Les « nuitdeboutistes » mâles protestent : « je n’accepte pas, s’exclamait l’un d’eux l’autre jour, d’être dépossédé du débat et d’être choisi pour cible ! Si vous rentrez dans une logique d’exclusion et de séparation, ce n’est plus Nuit Debout, c’est Mort Debout ! ».

Réplique des nuitdeboutistes féministes : « la non-mixité choisie, ce n’est pas pour se retrouver entre femmes, mais entre personnes socialement dominées et opprimées. Il faut des espaces pour que les dominés puissent prendre conscience des pratiques d’oppression et s’exprimer, sans la présence des dominants ». Afin que les choses soient claires, ces dames ont même publié une manifeste qui met les points sur les « i » : « ces espaces sont indispensables pour mettre en lumière, par un effet de miroir, l’existence d’autres espaces non-mixtes, dont les femmes étaient et sont encore souvent exclues : les cercles de pouvoir, les assemblées parlementaires, les organisations politiques, etc. Ils permettent l’existence momentanée d’une parole délivrée du poids vécu de l’oppression et la création de liens de solidarité essentiels à la poursuite de la lutte ».

Il ne s’agit pas d’écarter les hommes ? Vraiment ? Le « séparatisme » a pourtant une longue histoire. Déjà en 1983, l’Américaine Marilyn Frye écrivait, dans un livre intitulé The politics of reality : essays in feminist theory : « la séparation féministe, naturellement, consiste à se séparer, de diverses manières, des hommes et des institutions, des relations, des rôles et des activités, définis par les hommes, dominés par les hommes et opérant au seul bénéfice des hommes ». Certaines extrémistes, notamment lesbiennes, allant jusqu’à considérer la virilité en soi – fût-elle non machiste – comme une anomalie. Ainsi Jill Johnson, dans un ouvrage au titre sans équivoque, Lesbian nation : « l’homme est complètement déphasé par rapport à la nature. La nature est femme. L’homme est un intrus ».

Évincer le dominant ou supposé tel impliquerait également dans sa logique la formation de comités exclusivement composés de noirs, de maghrébins, de sans-papiers, etc. etc. La sociologue Christine Delphy, co-fondatrice du MLF, en 1970, rappelle, à cet égard, que la chose a effectivement existé, aux États-Unis, au moment de la lutte pour les droits civiques : la « fermeture » aux blancs était, en vérité, « une condition pour que l’expérience des Afro-américains puisse se dire, sans crainte de faire de la peine aux bons blancs ».

L’insurrection qui ne vient pas

Ecrit par Johann Lefebvre le 04 juin 2016. dans La une, Politique, Société

L’insurrection qui ne vient pas

« Il y a très loin de la velléité à la volonté,

de la volonté à la résolution,

de la résolution au choix des moyens,

du choix des moyens à l’application »

Jean-François Paul de Gondi, Cardinal de Retz

 

L’époque a repris le goût fade des pensées fanées, notre temps est enfin devenu visible, mais seulement visible, échappant au vécu, au vivant. Plusieurs règnes cohabitent, et avec eux, l’excellence de la pensée, de la manière et de la façon, se résume à produire de l’eau tiède, à ériger un magnifique consensus artificiel au cœur de forces que tout oppose. La phobie de la radicalité est devenue le principe d’un discours public qui s’oublie aussi vite qu’il a franchi le seuil d’un domicile où la survie exhale une infecte odeur de cadavre.

Un mouvement immobile

Je me suis aperçu qu’assis, j’avais probablement davantage de facultés de nuisance que ce mouvement qui, croit-il peut-être, nuit debout. Inopérante, sauf à nourrir les chaînes d’information continue et l’espoir débile de crétins désœuvrés, cette petite agitation n’est finalement que l’expression d’une aliénation découvrant le désastre de sa forclusion. Une loi, qui dans son appellation circulaire est la « loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs », aussi défavorable aux droits (sic) des travailleurs, aurait à mon sens au moins deux avantages, si elle était correctement appréhendée par les intéressés : elle devrait leur permettre, tout d’abord, de renoncer à travailler dans des conditions de plus en plus pénibles et aléatoires et pourrait contribuer, indirectement, in fine, à l’abolition du salariat. Car enfin, vous voulez combattre le capitalisme dans sa forme primaire, ainsi que toutes les détestables adaptations utiles à son développement qu’il fait adapter et adopter par les gouvernements ? Commencez donc, en toute logique, par ne le pas servir de l’intérieur, renoncez au salariat. Vous voulez défendre la citadelle qui protège vos droits au salaire, alors qu’il vous serait bien plus utile de la fuir. Sur ce point, crucial, « nuit debout » – et tout mouvement assimilé – ne peut être qualifié, comme on l’entend dire autant dans la rue, les bistrots et les médias, de révolutionnaire. Bien au contraire. S’opposer à une loi qui démonte les acquis sociaux peut être considéré comme légitime, mais à la navrante condition première de ne rien vouloir voir des conditions à la base aliénantes que ces acquis sociaux maquillent si mal. Historiquement, il était certain, et d’aucuns l’avaient prévu il y a bien longtemps déjà, que les modèles de protection sociale et ses annexes fiscales, ainsi que le code du travail, ne pouvaient demeurer en l’état devant le violent besoin de la société spectaculaire-marchande de prolétariser tous les secteurs de production, en particulier dans le tertiaire où un gros volume d’emplois ne sert à rien du tout. Aussi, sans faire de généralité simplificatrice, dans ce mouvement appelé « nuit debout », retrouve-t-on fréquemment le profil du petit-bourgeois inquiet, précarisé ou en voie de précarisation, accédant de ce fait à l’expérience prolétarienne. Ruffin, le réalisateur de « Merci patron » et instigateur du mouvement, via le collectif « Convergence des luttes », assume d’ailleurs pleinement le fait d’incarner cette petite bourgeoisie, si facilement indignée. L’indignation, ça gâche l’imagination et ça ne fait de l’action qu’une vulgaire hypothèse.

La logique de l’extrémisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 juin 2016. dans La une, Politique, Société, Littérature

La logique de l’extrémisme

Recension du livre de Gérald Bronner, La pensée extrême, Puf, 2016

Passionnant petit livre que celui de Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot, passionnant en ce qu’il n’analyse pas tel ou tel extrémisme – de droite, de gauche ou d’ailleurs – mais tente de modéliser l’extrême en lui-même : qu’est-il ? Quelles sont ses caractéristiques ? Comment y vient-on ?

Tout d’abord, Bronner élimine quelques fausses pistes. Par exemple, la thèse du « monstre » : le terroriste est un barbare. Vrai, si l’on en juge par certains hashtags jubilatoires exaltant la tuerie de Charlie Hebdo – #cheh, en arabe cheh fik, bien fait – mais ce serait faire bon marché de la rationalité – paradoxale mais bien réelle – du terroriste. « Ce sentiment d’incompréhension face à la pensée extrême, écrit Bronner, est donc fondamental à mon propos. C’est pourquoi il me faut l’examiner plus attentivement ». Les fanatiques, en effet, « ne sont, le plus souvent, ni fous, ni désocialisés, ni même idiots ». Leurs exactions ne sauraient pas davantage s’expliquer par une souffrance familiale ou sociale : « constater que les frères Kouachi ont eu une enfance malheureuse et en inférer que c’est là l’explication de leurs actes manifeste une grande ignorance des processus qui conduisent à la pensée extrême ».

Ici interviennent deux concepts incontournables : la rationalité cognitive et la rationalité instrumentale. La première désigne l’adéquation au réel : ceci existe, ceci correspond à la réalité telle que je me la représente. Peu importe qu’il y ait ou non une faille dans mon raisonnement, peu importe qu’il s’agisse d’une croyance ou d’une opinion, le vrai, en l’occurrence, se confond avec le vrai-semblable. « Cosi è se vi pare » aurait dit Pirandello : cela est si cela vous paraît ainsi. La rationalité cognitive détermine, de la sorte, une vision du monde absolument véridique, que rien ni personne ne peut remettre en cause, une sorte de dogme qui verrouille la pensée. La rationalité instrumentale, quant à elle, fournit la clef du passage à l’acte : « la résolution de suivre désormais jusqu’à leur terme les conséquences d’un postulat, d’un axiome premier, considéré comme l’engagement d’une vie meilleure et souvent d’une rédemption ». Aucune objection d’ordre éthique dès lors n’entrave la détermination du fanatique, « c’est pourquoi la maxime commune à tous les extrémismes, nous dit Bronner, leur plus petit dénominateur commun, tient au fameux la fin justifie les moyens ». Et de citer Bakounine : « aux yeux du révolutionnaire, il n’y a de morale que ce qui contribue au triomphe de la Révolution ; tout ce qui l’empêche est immoral ». Seul compte l’idéal, identifié au réel en puissance, « si l’on adhère réellement à l’idéal de l’extrémiste, on ne peut souffrir le compromis, qui, pour lui, est nécessairement une compromission ».

Mais soyons plus précis encore, « si tous les moyens peuvent être impliqués, c’est que la fin est d’une utilité infinie ». Nous en arrivons alors à une notion essentielle chez Bronner, la notion d’incommensurabilité. Est incommensurable ce qui n’a pas de mesure, ce qui ne peut se comparer à rien, bref ce qui est ab-solu, sans lien d’aucune sorte avec quoi que ce soit, ce qui transcende tout. Foin de ce qui pourrait se mettre en travers de l’Absolu : celui-ci interdit, par principe, tout débat. « Le fait qu’il puisse y avoir débat montre que les valeurs et les intérêts sont assez souvent commensurables, qu’il y a, dans l’esprit de celui qui délibère, une évaluation comparative ». L’idéal, à nul autre pareil, s’impose avec une telle évidence qu’il clôt toute délibération.

D’où la conclusion pessimiste de Bronner : « les croyances qu’on nommera “extrêmes” ne disparaîtront pas de l’horizon de notre contemporanéité ». Il faudrait pour « dé-radicaliser », comme on dit, l’extrémiste, réintroduire chez lui une « concurrence cognitive », quelque que chose qu’il tiendrait pour réel et qui puisse se mesurer avec son idéal transcendant.

En un mot, la quadrature du cercle.

CGT : les turbulences de la fin d’un règne

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 mai 2016. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

CGT : les turbulences de la fin d’un règne

Au premier rang de la manif, imperturbable et bien rouge, la banderole de la CGT – seule, comme une grande – intime l’ordre au gouvernement, « vendu » au MEDEF, de retirer dans l’heure la loi scélérate El Khomri. Les mêmes au bord des trains, ou des palettes en flammes dans les dépôts d’essence. Les mêmes encore, à la TV, criant au « trop, c’est trop », pariant sur une fin de printemps chaud, ailleurs que dans la météo, fraîche, quant à elle. Un air de 68, de 2005, de 2010 aussi quand tout était bloqué sur les routes et que Sarkozy ramait, lui qui hier – tiens donc - s’étonnait de « l’anarchie actuelle ». Du déjà vu, le scénario ? avec les mêmes acteurs ? Croyez-vous ?

Sont-ils en train, les Cégétistes, de chausser cette panoplie du Syndicat des Métiers du Livre, d’antique mémoire (syndicat unique de la presse quotidienne française valant monopole, aux mains de la CGT) ; quelque part, une prébende, un agencement de privilèges, un apanage, comme on disait dans la France des Rois, quand même bien éloignée d’une possible définition de la vénérable centrale. Vieille dame – plus d’un tour dans sa pile de tracts, respectée bon an, mal an, écoutée plus ou moins selon saison – dont l’acte de naissance – 1895 – chantait alors, en ces temps de débuts des luttes, ce qui allait de soi dans le monde ouvrier : un syndicat pour les défendre et les représenter. Discuter après avoir cerné les attendus parfois coriaces du problème, et lancer la ou les formes d’actions qu’il fallait jusqu’à obtention des objectifs visés. Un syndicat face au patronat, et puis, progressivement, un syndicat avec d’autres, d’accord ou un peu moins, appuyé aux heures les plus chaudes – pêle-mêle 36, 45, 68 – sur des gouvernements dans un choral non plus binaire mais tripartite. La CGT, la tête familière de ses chefs, ceux qui faisaient partie de la famille ; un Séguy, bien sûr, un Krasu, cet Henri Krasucki plus cultivé que beaucoup, un Bernard Thibaut évidemment ; ceux qu’on ne reconnaîtrait pas dans la rue, ce Thierry Lepaon, qu’il faut oublier ; celui de maintenant, Philippe Martinez ; Philippe le radical, comme on aurait dit en un temps médiéval, Philippe le Hardi, à moins que Louis le Hutin, ou querelleur. Le gars, mâle moustache, œil sombre et trogne virile, ancien metalo Renault – belle carte de visite, pourtant – harangue, et, du coup, démarre chaque JT, devant chaque manif, de jour et de nuit-debout parfois, avec, non ce « tous ensemble » qui fut à un moment l’honneur des défilés, mais ce « tous contre le gouvernement honni », et peu importe pourquoi, comment. Banderole saignante – un peu carton pâte peint – parfois slogans agressifs, quand ce n’est pas simplistes, et, nous dit-on, en lieu autorisé, pas un mm de différence entre Hollande et Sarko ; estampillé Martinez… Alors !!!

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