Société

« Fiersdetrebleus » en 2016 : une soudaine gravité.

Ecrit par Martine L. Petauton le 11 juin 2016. dans La une, Société, Sports

« Fiersdetrebleus » en 2016 : une soudaine gravité.

Pétante, l’affiche officielle, avec ses airs de 98-revenez-y. Bleue, forcément. Les gars sont sérieux, font presque plus que leur âge ; on est loin – en foot, aussi – du côté fête à tous les étages du Mundial 98, même de la coupe ratée de si peu la fois d’après. Le rire n’habite plus « Les  yeux des bleus », comme disait à son heure devenue  sépia, un bien beau documentaire. Le rire, non, le sens de ce qu’on fait, à son niveau, chapeauté par un Didier Deschamps, qui a tout, et de plus en plus, du grand entraîneur. « Responsabilités, gravité » – mots incongrus dans le monde ballon – voilà ce qui m’amène…

Le foot, j’aime, mais plus affectivement, que techniquement. Dans ce « Ma vie foot », si loin derrière, qui fut, je crois, ma première chronique posée dans RDT, j’avouais quelques faiblesses côté lecture des hors-jeu. Mes progrès, de fait, demeurent plus qu’aléatoires ; la classe-foot, côté rédaction, c’est encore loin. Et, puis, j’aime surtout voir jouer l’équipe de France, plus que les – parfois, excellents – matchs des équipes des coupes et autres ligues. Par moments, je vis ça d’ailleurs avec interrogation surprenante : possible fond souverainiste coloré Chevènement ?? Inquiétude !

Toujours est-il que demeure intacte, alors que s'ouvre l’Euro 2016, l’émotion de la pelouse, des péquins en tous sens et deux couleurs, du ballon, de la cage, surtout, et de son gardien – une préférence avec les attaquants, comme il se doit pour le genre ravie des tribunes, auquel je consens à me rattacher. Ces respirations collectives – ce souffle court, qui s’élance en nous avec le ballon en partance ; ce silence (mais que sauront jamais du silence ceux qui n’aiment pas le foot !) des tire-au-but… ces satisfactions quasi personnelles quand ils gagnent, ces souffrances, autant que frustrations insupportables quand ils auraient dû gagner, cette terrible impression de tête basse, de mauvaise note quand ils perdent. Que saurons-nous de nous, quand il n’y aura plus « le match, ce soir » ?

Mine de mine, sans tapages excessifs, les « petits » Bleus de cet Euro – qui vont devenir grands – n’ont cette année, perdu qu’un match, loin en ce sinistre novembre 15 ; la canonnade infernale continuait de battre en eux, j’allais écrire « heureusement » ça les honore… Et puis ils ont gagné – pas toujours formidablement, mais gagné, ce qui vaut loi en sport. Gagné bellement comme l'autre soir face à l’Écosse. Sans forfanterie, avec l’esprit d’équipe, qu’on croyait ne plus faire partie du bagage, sérieusement, et arborant dans l’œil ce sens voulu des responsabilités ; pas plus, pas moins.

Non-mixité ou féminisme séparatiste ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 juin 2016. dans La une, Société

Non-mixité ou féminisme séparatiste ?

Émotion à Nuit Debout : la commission « féminismes » dédouble ses réunions ; il y en a de mixtes et de non-mixtes (réservées aux « meufs et minorités de genre », autrement dit aux transsexuels), d’où les hommes sont exclus. Les « nuitdeboutistes » mâles protestent : « je n’accepte pas, s’exclamait l’un d’eux l’autre jour, d’être dépossédé du débat et d’être choisi pour cible ! Si vous rentrez dans une logique d’exclusion et de séparation, ce n’est plus Nuit Debout, c’est Mort Debout ! ».

Réplique des nuitdeboutistes féministes : « la non-mixité choisie, ce n’est pas pour se retrouver entre femmes, mais entre personnes socialement dominées et opprimées. Il faut des espaces pour que les dominés puissent prendre conscience des pratiques d’oppression et s’exprimer, sans la présence des dominants ». Afin que les choses soient claires, ces dames ont même publié une manifeste qui met les points sur les « i » : « ces espaces sont indispensables pour mettre en lumière, par un effet de miroir, l’existence d’autres espaces non-mixtes, dont les femmes étaient et sont encore souvent exclues : les cercles de pouvoir, les assemblées parlementaires, les organisations politiques, etc. Ils permettent l’existence momentanée d’une parole délivrée du poids vécu de l’oppression et la création de liens de solidarité essentiels à la poursuite de la lutte ».

Il ne s’agit pas d’écarter les hommes ? Vraiment ? Le « séparatisme » a pourtant une longue histoire. Déjà en 1983, l’Américaine Marilyn Frye écrivait, dans un livre intitulé The politics of reality : essays in feminist theory : « la séparation féministe, naturellement, consiste à se séparer, de diverses manières, des hommes et des institutions, des relations, des rôles et des activités, définis par les hommes, dominés par les hommes et opérant au seul bénéfice des hommes ». Certaines extrémistes, notamment lesbiennes, allant jusqu’à considérer la virilité en soi – fût-elle non machiste – comme une anomalie. Ainsi Jill Johnson, dans un ouvrage au titre sans équivoque, Lesbian nation : « l’homme est complètement déphasé par rapport à la nature. La nature est femme. L’homme est un intrus ».

Évincer le dominant ou supposé tel impliquerait également dans sa logique la formation de comités exclusivement composés de noirs, de maghrébins, de sans-papiers, etc. etc. La sociologue Christine Delphy, co-fondatrice du MLF, en 1970, rappelle, à cet égard, que la chose a effectivement existé, aux États-Unis, au moment de la lutte pour les droits civiques : la « fermeture » aux blancs était, en vérité, « une condition pour que l’expérience des Afro-américains puisse se dire, sans crainte de faire de la peine aux bons blancs ».

L’insurrection qui ne vient pas

Ecrit par Johann Lefebvre le 04 juin 2016. dans La une, Politique, Société

L’insurrection qui ne vient pas

« Il y a très loin de la velléité à la volonté,

de la volonté à la résolution,

de la résolution au choix des moyens,

du choix des moyens à l’application »

Jean-François Paul de Gondi, Cardinal de Retz

 

L’époque a repris le goût fade des pensées fanées, notre temps est enfin devenu visible, mais seulement visible, échappant au vécu, au vivant. Plusieurs règnes cohabitent, et avec eux, l’excellence de la pensée, de la manière et de la façon, se résume à produire de l’eau tiède, à ériger un magnifique consensus artificiel au cœur de forces que tout oppose. La phobie de la radicalité est devenue le principe d’un discours public qui s’oublie aussi vite qu’il a franchi le seuil d’un domicile où la survie exhale une infecte odeur de cadavre.

Un mouvement immobile

Je me suis aperçu qu’assis, j’avais probablement davantage de facultés de nuisance que ce mouvement qui, croit-il peut-être, nuit debout. Inopérante, sauf à nourrir les chaînes d’information continue et l’espoir débile de crétins désœuvrés, cette petite agitation n’est finalement que l’expression d’une aliénation découvrant le désastre de sa forclusion. Une loi, qui dans son appellation circulaire est la « loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs », aussi défavorable aux droits (sic) des travailleurs, aurait à mon sens au moins deux avantages, si elle était correctement appréhendée par les intéressés : elle devrait leur permettre, tout d’abord, de renoncer à travailler dans des conditions de plus en plus pénibles et aléatoires et pourrait contribuer, indirectement, in fine, à l’abolition du salariat. Car enfin, vous voulez combattre le capitalisme dans sa forme primaire, ainsi que toutes les détestables adaptations utiles à son développement qu’il fait adapter et adopter par les gouvernements ? Commencez donc, en toute logique, par ne le pas servir de l’intérieur, renoncez au salariat. Vous voulez défendre la citadelle qui protège vos droits au salaire, alors qu’il vous serait bien plus utile de la fuir. Sur ce point, crucial, « nuit debout » – et tout mouvement assimilé – ne peut être qualifié, comme on l’entend dire autant dans la rue, les bistrots et les médias, de révolutionnaire. Bien au contraire. S’opposer à une loi qui démonte les acquis sociaux peut être considéré comme légitime, mais à la navrante condition première de ne rien vouloir voir des conditions à la base aliénantes que ces acquis sociaux maquillent si mal. Historiquement, il était certain, et d’aucuns l’avaient prévu il y a bien longtemps déjà, que les modèles de protection sociale et ses annexes fiscales, ainsi que le code du travail, ne pouvaient demeurer en l’état devant le violent besoin de la société spectaculaire-marchande de prolétariser tous les secteurs de production, en particulier dans le tertiaire où un gros volume d’emplois ne sert à rien du tout. Aussi, sans faire de généralité simplificatrice, dans ce mouvement appelé « nuit debout », retrouve-t-on fréquemment le profil du petit-bourgeois inquiet, précarisé ou en voie de précarisation, accédant de ce fait à l’expérience prolétarienne. Ruffin, le réalisateur de « Merci patron » et instigateur du mouvement, via le collectif « Convergence des luttes », assume d’ailleurs pleinement le fait d’incarner cette petite bourgeoisie, si facilement indignée. L’indignation, ça gâche l’imagination et ça ne fait de l’action qu’une vulgaire hypothèse.

La logique de l’extrémisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 juin 2016. dans La une, Politique, Société, Littérature

La logique de l’extrémisme

Recension du livre de Gérald Bronner, La pensée extrême, Puf, 2016

Passionnant petit livre que celui de Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot, passionnant en ce qu’il n’analyse pas tel ou tel extrémisme – de droite, de gauche ou d’ailleurs – mais tente de modéliser l’extrême en lui-même : qu’est-il ? Quelles sont ses caractéristiques ? Comment y vient-on ?

Tout d’abord, Bronner élimine quelques fausses pistes. Par exemple, la thèse du « monstre » : le terroriste est un barbare. Vrai, si l’on en juge par certains hashtags jubilatoires exaltant la tuerie de Charlie Hebdo – #cheh, en arabe cheh fik, bien fait – mais ce serait faire bon marché de la rationalité – paradoxale mais bien réelle – du terroriste. « Ce sentiment d’incompréhension face à la pensée extrême, écrit Bronner, est donc fondamental à mon propos. C’est pourquoi il me faut l’examiner plus attentivement ». Les fanatiques, en effet, « ne sont, le plus souvent, ni fous, ni désocialisés, ni même idiots ». Leurs exactions ne sauraient pas davantage s’expliquer par une souffrance familiale ou sociale : « constater que les frères Kouachi ont eu une enfance malheureuse et en inférer que c’est là l’explication de leurs actes manifeste une grande ignorance des processus qui conduisent à la pensée extrême ».

Ici interviennent deux concepts incontournables : la rationalité cognitive et la rationalité instrumentale. La première désigne l’adéquation au réel : ceci existe, ceci correspond à la réalité telle que je me la représente. Peu importe qu’il y ait ou non une faille dans mon raisonnement, peu importe qu’il s’agisse d’une croyance ou d’une opinion, le vrai, en l’occurrence, se confond avec le vrai-semblable. « Cosi è se vi pare » aurait dit Pirandello : cela est si cela vous paraît ainsi. La rationalité cognitive détermine, de la sorte, une vision du monde absolument véridique, que rien ni personne ne peut remettre en cause, une sorte de dogme qui verrouille la pensée. La rationalité instrumentale, quant à elle, fournit la clef du passage à l’acte : « la résolution de suivre désormais jusqu’à leur terme les conséquences d’un postulat, d’un axiome premier, considéré comme l’engagement d’une vie meilleure et souvent d’une rédemption ». Aucune objection d’ordre éthique dès lors n’entrave la détermination du fanatique, « c’est pourquoi la maxime commune à tous les extrémismes, nous dit Bronner, leur plus petit dénominateur commun, tient au fameux la fin justifie les moyens ». Et de citer Bakounine : « aux yeux du révolutionnaire, il n’y a de morale que ce qui contribue au triomphe de la Révolution ; tout ce qui l’empêche est immoral ». Seul compte l’idéal, identifié au réel en puissance, « si l’on adhère réellement à l’idéal de l’extrémiste, on ne peut souffrir le compromis, qui, pour lui, est nécessairement une compromission ».

Mais soyons plus précis encore, « si tous les moyens peuvent être impliqués, c’est que la fin est d’une utilité infinie ». Nous en arrivons alors à une notion essentielle chez Bronner, la notion d’incommensurabilité. Est incommensurable ce qui n’a pas de mesure, ce qui ne peut se comparer à rien, bref ce qui est ab-solu, sans lien d’aucune sorte avec quoi que ce soit, ce qui transcende tout. Foin de ce qui pourrait se mettre en travers de l’Absolu : celui-ci interdit, par principe, tout débat. « Le fait qu’il puisse y avoir débat montre que les valeurs et les intérêts sont assez souvent commensurables, qu’il y a, dans l’esprit de celui qui délibère, une évaluation comparative ». L’idéal, à nul autre pareil, s’impose avec une telle évidence qu’il clôt toute délibération.

D’où la conclusion pessimiste de Bronner : « les croyances qu’on nommera “extrêmes” ne disparaîtront pas de l’horizon de notre contemporanéité ». Il faudrait pour « dé-radicaliser », comme on dit, l’extrémiste, réintroduire chez lui une « concurrence cognitive », quelque que chose qu’il tiendrait pour réel et qui puisse se mesurer avec son idéal transcendant.

En un mot, la quadrature du cercle.

CGT : les turbulences de la fin d’un règne

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 mai 2016. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

CGT : les turbulences de la fin d’un règne

Au premier rang de la manif, imperturbable et bien rouge, la banderole de la CGT – seule, comme une grande – intime l’ordre au gouvernement, « vendu » au MEDEF, de retirer dans l’heure la loi scélérate El Khomri. Les mêmes au bord des trains, ou des palettes en flammes dans les dépôts d’essence. Les mêmes encore, à la TV, criant au « trop, c’est trop », pariant sur une fin de printemps chaud, ailleurs que dans la météo, fraîche, quant à elle. Un air de 68, de 2005, de 2010 aussi quand tout était bloqué sur les routes et que Sarkozy ramait, lui qui hier – tiens donc - s’étonnait de « l’anarchie actuelle ». Du déjà vu, le scénario ? avec les mêmes acteurs ? Croyez-vous ?

Sont-ils en train, les Cégétistes, de chausser cette panoplie du Syndicat des Métiers du Livre, d’antique mémoire (syndicat unique de la presse quotidienne française valant monopole, aux mains de la CGT) ; quelque part, une prébende, un agencement de privilèges, un apanage, comme on disait dans la France des Rois, quand même bien éloignée d’une possible définition de la vénérable centrale. Vieille dame – plus d’un tour dans sa pile de tracts, respectée bon an, mal an, écoutée plus ou moins selon saison – dont l’acte de naissance – 1895 – chantait alors, en ces temps de débuts des luttes, ce qui allait de soi dans le monde ouvrier : un syndicat pour les défendre et les représenter. Discuter après avoir cerné les attendus parfois coriaces du problème, et lancer la ou les formes d’actions qu’il fallait jusqu’à obtention des objectifs visés. Un syndicat face au patronat, et puis, progressivement, un syndicat avec d’autres, d’accord ou un peu moins, appuyé aux heures les plus chaudes – pêle-mêle 36, 45, 68 – sur des gouvernements dans un choral non plus binaire mais tripartite. La CGT, la tête familière de ses chefs, ceux qui faisaient partie de la famille ; un Séguy, bien sûr, un Krasu, cet Henri Krasucki plus cultivé que beaucoup, un Bernard Thibaut évidemment ; ceux qu’on ne reconnaîtrait pas dans la rue, ce Thierry Lepaon, qu’il faut oublier ; celui de maintenant, Philippe Martinez ; Philippe le radical, comme on aurait dit en un temps médiéval, Philippe le Hardi, à moins que Louis le Hutin, ou querelleur. Le gars, mâle moustache, œil sombre et trogne virile, ancien metalo Renault – belle carte de visite, pourtant – harangue, et, du coup, démarre chaque JT, devant chaque manif, de jour et de nuit-debout parfois, avec, non ce « tous ensemble » qui fut à un moment l’honneur des défilés, mais ce « tous contre le gouvernement honni », et peu importe pourquoi, comment. Banderole saignante – un peu carton pâte peint – parfois slogans agressifs, quand ce n’est pas simplistes, et, nous dit-on, en lieu autorisé, pas un mm de différence entre Hollande et Sarko ; estampillé Martinez… Alors !!!

Rencontre au CNE

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 28 mai 2016. dans La une, Société

Rencontre au CNE

Une première intervention en milieu carcéral peut bousculer quelques idées reçues. La maison d’arrêt de Lille Sequedin est une prison ultra moderne et l’une de ses sections, le CNE (centre national d’évaluation), où Sylvie Bocquet N’Guessan et moi sommes attendus, est le troisième en France et le plus récent des établissements en charge d’évaluer la dangerosité des détenus afin d’éviter la récidive.

Après avoir récupéré nos montres, clés ou autres objets en métal ainsi que nos chaussures déposés sur le tapis roulant du sas de contrôle, nous suivons un gardien qui nous conduit à travers cours et couloirs et de multiples grilles jusqu’aux locaux du CNE. Nous y attend une jeune femme qui est en charge de l’organisation de notre lecture mais n’y assistera pas. On nous fait entrer dans une petite salle dévolue à des activités de dessin et de peinture où, avec l’aide d’un agent, nous disposons des tables et des chaises à notre guise. Puis nous accueillons six messieurs qui nous tendent la main et s’asseyent autour de nous. On nous enferme seuls avec eux dans cette petite salle plutôt conviviale. Nous avons deux heures devant nous et la peur de ne pas savoir capter et retenir si longtemps l’attention de ces hommes qui vivent si loin de notre univers quotidien.

Le plus jeune doit avoir vingt-cinq ans, joli garçon au visage ouvert et franc. Les autres ont dépassé trente-cinq ans ; le plus âgé nous apprendra avoir fêté ses soixante ans la veille. À part ce dernier, dont le visage buriné n’inspire pas d’emblée la confiance, et un petit homme au crâne rasé à qui mes préjugés bourgeois attribueraient facilement un niveau culturel peu compatible avec la lecture de ma prose, aucun, ni par son vêtement, ni par son maintien ne se distingue a priori du commun des mortels que vous croisez dans la rue en toute indifférence. Celui qui s’est assis à ma droite me donne plutôt l’impression d’un monsieur de bonne compagnie, certainement de bonne éducation avec lequel le courant devrait passer plus facilement qu’avec le voisin de gauche de ma consœur. Je ne serais pas étonné que cet homme apathique, peut-être somnolent, assiste à cette rencontre avec un préjugé défavorable quoique résigné à l’interruption de sa sieste.

Nous nous présentons, Sylvie Bocquet N’Guessan d’abord en évoquant rapidement les liens entre son livre et sa double origine, donc sa vie personnelle, ce qui me permet, à l’inverse, de préciser que rien dans mon parcours professionnel ne me prédisposait à être écrivain sinon le fait que j’écris depuis toujours. Sylvie, en parlant de son livre, a aussitôt éveillé l’intérêt du plus jeune comme du plus âgé qui se révèleront les participants les plus actifs et les plus constructifs à l’échange qui s’établit entre nous tous. Nous lisons de courts extraits de nos livres et nous appelons nos auditeurs à réagir à ces lectures. Certains resteront muets mais les regards sont toujours en éveil et les hochements de tête tiennent lieu de commentaires. D’autres poseront des questions : pourquoi ? comment ? le rôle de l’éditeur ? la possibilité de gagner de l’argent en écrivant… Le voisin flegmatique de Sylvie demande s’il faut payer pour écrire un livre. Nous évoquons nos joies, nos peines, nos rêves et nos désillusions d’écrivains et surtout la passion qui nous anime. Rien de différent de ce que je connais en bibliothèque ou dans les interventions en milieu scolaire. Aucune agressivité à notre égard, aucune critique, aucune distance mais au contraire, l’impression d’une empathie comme s’ils avaient à cœur de nous renvoyer celle qui nous porte vers eux. En tout cas, ces hommes ne donnent jamais prise au soupçon de n’être là que pour tuer le temps et de se moquer éperdument de nos livres que la plupart ne liront jamais. Le plus âgé, l’homme patibulaire, nous surprend par ses commentaires pleins de sagesse sur la vie en cellule, sur la méditation sur leurs écarts à laquelle la réclusion les invite. Est-ce parce qu’il se suppose observé ou écouté à distance ? Rien ne nous le fait supposer, sinon a posteriori et sans doute à tort. D’ailleurs le franc-parler est de mise entre nous. La tonalité est critique vis-à-vis des médias, leur seul lien avec le monde réel et, par opposition, nous conforte dans notre rôle. Nous leur apportons du vécu réel, un vrai contact avec le monde du dehors, une relation libre autre que celles qu’ils doivent entretenir avec leurs familles ou leurs avocats. On philosophe gentiment sur la vie, sur l’évolution de la société, sur l’âge, sur le mieux et le moins bien du monde moderne. Finalement le temps passe très vite et quand les gardiens viennent nous « délivrer » c’est avec beaucoup de chaleur et de remerciements réciproques que nous serrons les mains de nos compagnons de lecture.

Le surveillant qui nous raccompagne nous explique que le CNE s’inscrit dans le cadre de l’action du SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation). Le CNE de Sequedin, reçoit toutes les six semaines un nouveau contingent de trente détenus envoyés de toutes les prisons de France. Ils y sont évalués sur leur dangerosité et donc sur la possibilité de bénéficier de permissions de sortie puis de libération conditionnelle après avoir purgé la moitié du temps de détention auquel ils sont condamnés. Le séjour à Lille de ces détenus et le rapport qui lui sera transmis, permettra au juge d’application des peines de mieux étayer la décision qu’il devra prendre en réponse à leurs demandes. Ce CNE est en charge des détenus condamnés à quinze ans et plus de réclusion. Nos « amis » ne sont donc pas sortis, sinon pour des transferts, depuis au moins sept ans. Notre accompagnateur nous précise que certains de ce groupe, peut-être parmi nos auditeurs, sont détenus depuis trente ans. Il ajoute que pour être condamné à plus de quinze ans, il faut avoir commis un viol, un meurtre ou des actes de torture et de barbarie. Parfois les trois.

Dans la voiture, Sylvie et moi convenons que nous préférons l’avoir appris après.

 

Sylvie Bocquet N’guessan présentait : Voyages croisés, L’Harmattan, 2014

Bernard Pignero présentait : Embruns, Encretoile, 2015

« Débordements, sombres histoires de football 1938-2016 »

Ecrit par Léon-Marc Levy le 28 mai 2016. dans La une, Société, Sports

Avec l’autorisation de la Cause Littéraire

« Débordements, sombres histoires de football 1938-2016 »

13 histoires. Au football on aurait pu penser 11 mais les auteurs de ce livre ont dû y ajouter l’arbitre et le public, qui jouent un rôle souvent capital et dans le jeu et dans les « sombres » histoires qui constituent ce recueil. Sombres est le moins qui se puisse dire de la plupart des récits rapportés ici. Certains très connus de tous (au moins par ouï-dire, comme le « Calciopoli » (1) de 2006 qui vaudra à La Juventus de Turin – et à d’autres clubs italiens – des sanctions graves et le purgatoire de la relégation). D’autres bien connues des footeux seuls, comme les magouilles autour de la coupe du monde 1978 en Argentine, où le gouvernement putschiste de Videla n’entendait pas que « sa » coupe échappe aux Albicélestes (2). Et d’autres enfin, méconnues de tous (ou presque) comme la trajectoire brillante et funeste du joueur soviétique Eduard Streltsov, ou la sinistre histoire d’Alexandre Villaplana, premier capitaine d’une équipe de France sélectionnée en coupe du monde (en Uruguay 1930), et qui finira fusillé pour collaboration avec l’ennemi :

« L’air est glacé, ce matin du 26 décembre 1944, lorsque les condamnés sont acheminés au fort de Montrouge. Le peloton d’exécution patiente. Douze fusils prêts à donner le coup de grâce. Pas un mot ou presque. Les infâmes réprouvés sont sévèrement ligotés aux poteaux. Les balles sifflent de concert. Alexandre Villaplana, 40 ans tout juste, dit Alex Villaplane, s’affaisse pour la dernière fois. L’ancien premier capitaine de l’équipe de France de la première coupe du monde n’est plus ».

Totalitarismes (URSS, Corée du Nord, Argentine des généraux, Serbie), attrait du gain (Affaire OM-Valenciennes, Calciopoli), destins héroïco-tragiques de joueurs fabuleux, Matthias Sindelar (Autriche), Eduard Streltsov (URSS), Tony Adams (Angleterre), Rachid Mekhloufi (St Etienne puis « équipe FLN »), les ombres et les lumières ne manquent pas dans ce sport qui attire sur lui toutes les paillettes des médias. Ou plutôt, et c’est ce qu’illustrent superbement les auteurs de ce livre, parce qu’il attire les lumières des médias et le regard de millions (milliards) de spectateurs. Le foot est trop juteux, en termes d’argent et de pouvoir sur les foules, pour ne pas être l’objet de l’intérêt d’une troupe de brigands politiques ou financiers.

Et les joueurs en sont les exécutants, parfois honteux, parfois magnifiques, comme ce joueur autrichien, Matthias Sindelar qui, sous les yeux d’Adolf Hitler et des dignitaires nazis, ose l’impensable : faire gagner son équipe d’Autriche, lors du match de gala destiné à fêter l’Anschluss (AnschlussSpiel, 3 avril 1938), et où le Führer a ordonné en coulisses aux joueurs de faire match nul.

« Lorsque à la 70ème minute, « Mozart » (3) en personne siffle la fin du simulacre. Il s’élance, s’appuie sur un partenaire et conclut d’un but, après un une-deux espiègle dans un silence de cimetière. L’historien autrichien Wolfgang Maderthaner résume l’aplomb de l’attaquant vedette dans cette atmosphère hostile : « Les autorités nazies n’ont rien laissé au hasard : les Autrichiens n’ont pas le droit de marquer… Brusquement, Sindelar brave l’interdit. But !… Alors il lève les bras, poings serrés, en signe de victoire ». Quelques acclamations ponctuent son geste, aussi timides qu’anonymes » (4).

L’imposture de l’anarchie

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 avril 2016. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

L’imposture de l’anarchie

Depuis quelques jours, l’on voit fleurir, Place de la république à Paris, des rassemblements « spontanés », qui s’autoproclament « Nuit debout ». Officiellement, il s’agit de lutter contre la loi EL Khomry pour en obtenir le retrait. En réalité, les objectifs sont bien plus ambitieux.

Inspiré par des organisations noyautées par des trotskistes – le collectif Les engraineurs ou Droit Au Logement – le mouvement s’affiche anarchisant dans ses slogans : « désobéis ! », « l’insoumission est la solution », « occupons la république sans l’état et la police », ou encore, sur un mode humoristique « préavis de rêve ».

Il y a à boire et à manger dans cette foule hétérogène qui « occupe » chaque nuit la place. Mais, à côté de badauds sincères (ou mystifiés), on trouve beaucoup de militants endurcis, issus – notamment – des rangs des « zadistes », opposés à la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-landes. Ces « zadistes », gueux en guenilles, tentant de fonder une république sylvestre et autogestionnaire à la fois, au fonctionnement indéterminé, et qui ressemble plus à une décharge qu’à une utopie…

Alors beaucoup, à la gauche de la gauche, applaudissent ; « la réinvention de l’autre et du nous qui lie » s’exclame – lyriquement, comme à son habitude – Mediapart. Certes, Mitterrand avait autrefois parlé de la « force injuste de la loi » et Gandhi avait prôné la désobéissance civile pour se débarrasser du colonialisme britannique. Mais – que je sache – la France n’est ni colonisée, ni sous l’emprise d’un pouvoir dictatorial. Si injustice législative il y a, le lieu pour en discuter est le parlement (ou le conseil constitutionnel) et non la rue.

Car nous touchons ici au fond du problème : ce qu’entend remettre en cause la « Nuit Debout » n’est autre que le principe même de la représentation. Imposture des AG prétendant parler au nom de l’ensemble, alors qu’elles ne sont qu’une – petite – partie, supercherie de la soi-disant « absence » de leaders, alors qu’ils existent, mais demeurent invisibles.

Au mieux, c’est-à-dire si autant le vent ne les emporte pas, « Nuit Debout » finira comme les « indignados » de la Puerta del sol, à Madrid : en un parti politique, Podemos, radical évidemment, mais un parti politique cependant. Lequel, d’ailleurs, a baissé d’un ton depuis le naufrage de son alter ego grec, Syriza.

Tout mécontentement a le droit de s’exprimer. Toutefois, sans la représentation, sans le filtre que constitue le vote, sans le décompte des voix, sans le contrôle juridique des leaders, obligés de se présenter à visage découvert, de solliciter les suffrages des citoyens et de remettre le pouvoir entre les mains de ceux-ci à l’issue de leur mandature, sans tout ceci, le spontanéisme de façade se dégrade en arbitraire, la démocratie, de directe qu’elle se croyait, finit détournée par quelques uns et l’anarchie se mue en oligarchie.

Méfions-nous d’une égalité sans règles et rappelons-nous de la phrase finale de l’Animal farm de Georges Orwell : « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ».

Le test El Khomri face aux trois œufs de la gauche

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 mars 2016. dans Monde, La une, Actualité, Politique, Société

Le test El Khomri face aux trois œufs de la gauche

Sociale-chaude, la période ; avant-goût printanier ; certains en salivent d’avance : on irait vers un Mai 16 ; et derrière, vlan : un Hollande-dégage de la plus belle eau.

Posons deux jalons et demie : lâchée en pleine jungle-crise-insatisfactions xxl, par de vieux routards, pas toujours courageux, comme Rebsamen, son ambitieux prédécesseur, lui confiant les manettes, tout fou-rire – tu vas voir, si c’est drôle – Myriam El Khomri – avenante bouille souriante, oreilles plus qu’écoutantes, tripes militantes (je n’ajouterai pas ce lourd « issue de la diversité » qui sied si mal à notre République), un peu jeune, un peu verte, sans doute, mais pas plus inexpérimentée et incapable que d’autres, largement plus matures – risque d’avoir à se prendre un sacré coup de mer, ces jours à venir.

Tout le monde, ou presque trouvant à redire, à retoquer, à éliminer dans cette Loi-travail, qui s’honorerait – dit-on – de la pétition en ligne la plus alimentée du quinquennat, car, on l’aura remarqué, l’indignation à présent démarre sur la toile et dans les grognements des réseaux, bien avant d’arpenter la rue…

Architecture par moments de guingois, certes, peut-être un peu précipitée, la loi-travail se présente comme une volonté de réformer (changer, amender, moderniser) le fonctionnement du monde du travail, arc-bouté sur un vieux code mathusalémisé. Changement, déménagement, vide-grenier… décharge, peut-être au bout. Dam ! Connaissez-vous quelqu’un d’entre nous, qui n’ait crissé ou pleurniché au moment de voir modifier « sa » vieille maison ? Alors, là, c’est de comment on recrute – CDD, CDI, apprentissage, stages – dont on cause ; comment on travaille ; plus protégés ? plus exposés au risque ? Combien de temps ? 35h ; plus, moins, pas tout le temps, et la douce Aubry vombrissante, qui a oublié (l’âge ? sans doute) combien ses directives autoritaires mi-chèvre, mi-chou, nous empêtrent encore aujourd’hui… Payés-protégés, ou payés-tout-court ; comment, quand les choses se gâtent, on est prié d’aller voir ailleurs, à quelles conditions juridiques, mais aussi sonnantes et trébuchantes. Qui aura voix au chapitre dans les entreprises ? Qui encadrera, jugera, tranchera… Qui, demain, et dans un pays, de Gauche, selon son bulletin de vote, rassurera le travailleur, sans forcément chanter ce mot, à la manière de feu Arlette. Le code, la Loi, n’est-ce-pas la civilisation, et c’est « hyper important », dit votre fils et le mien, ce qui se joue là… D’où peut-être, les gaillardes envies d’en causer sur le pavé, de notre Jeunesse, à qui il arrive quoi qu’on en dise, de temps à autre, de se projeter !

On voit d’entrée ce qui « devrait » séparer les deux fleuves de notre pays politique. Cette grammaire n’est-elle pas là, depuis des lustres ? La Droite, négligeant le confort de celui qui travaille, pour – en coucounant son employeur – mieux envisager l’avenir, donc, l’emploi. « La » Gauche, pour qui, l’homme au travail doit demeurer au cœur des préoccupations, guettant tous acquis à venir, et retenant de la manche ceux qui viendraient à s’envoler.

Les enfants Dépakine

Ecrit par Christelle Angano le 12 mars 2016. dans La une, Santé, Société

Les enfants Dépakine

Ils s’appellent Mélina, Juluan, Tony, Lisa, Clara…

Ils ne se connaissent pas, n’ont pas le même âge, et pourtant…

Mélina, Juluan, Tony, Lisa et Clara ont un point commun : ce sont des « enfants-dépakine ». D’ailleurs, ils se ressemblent un peu. Nez un peu large, lèvres fines, yeux un peu écartés. Certains souffrent de malformations cardiaques, de spinabifida, de retard intellectuel, psychomoteur, d’autisme…

Parfois, certains meurent.

Les enfants-dépakine… Mais qu’est-ce donc ?

Il y a fort à parier que vous en entendiez parler de plus en plus.

La dépakine (comme tous les traitements à base de valproate de sodium, le principe actif) est un anti-épileptique. On le prescrit également aux personnes atteintes de troubles bipolaires. La dépakine… Très efficace. Peut-être un des traitements les plus efficaces. Sur « le marché » depuis la fin des années 60, il a la faveur des neurologues. Une victoire, se félicite t-on.

Et alors, me direz-vous ?

Ils s’appellent Mélina, Juluan, Tony, Lisa, Clara…

Leurs mamans sont épileptiques. Et au début de leurs grossesses, on ne leur a pas dit…

On leur a peut-être vaguement parlé d’un risque éventuel mais tellement minime de malformation, fente palatale, ou très rarement, malformation cardiaque. Mais on les a rassurées : grâce à un apport en acide folique, le risque est quasi inexistant. Ou en tout cas minime par rapport au risque de faire une crise d’épilepsie qui mettrait leur bébé en danger… Et puis, les médecins savent et s’il y avait un risque avéré, vous vous doutez bien que…

Quelques années plus tard…

2016

Mélina a 20 ans. Scolarisée en IME (Institut médico-éducatif, pour les non initiés), elle se destine au métier de cuisinière. Opérée plusieurs fois du cœur, son enfance a été compliquée. Aujourd’hui, elle va bien, malgré quelques troubles du comportement. Les médecins ont décidé de lui prescrire… de la dépakine ! (cela ne s’invente pas !). Elle essaie d’apprendre à lire et à écrire. Il va bien falloir qu’elle réussisse si elle veut apprendre à prendre le bus toute seule pour pouvoir faire ses stages et accéder à l’autonomie. La MDPH lui a attribué un généreux 80% de handicap.

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