Société

Tes enfants et ta femme tu ne tueras point…

Ecrit par Sabine Aussenac le 27 février 2016. dans La une, Société

Tes enfants et ta femme tu ne tueras point…

« Un couple et ses deux enfants âgés de 6 ans et 10 mois ont été retrouvés morts lundi soir à Neuville-aux-Bois, près d’Orléans, dans le Loiret. D’après une source judiciaire, la famille a été retrouvée décédée à son domicile par les gendarmes qui avaient reçu un coup de fil inquiétant (…) Le père de famille âgé de 26 ans, aurait égorgé à l’arme blanche sa femme et ses enfants. Il aurait ensuite prévenu les forces de l’ordre de son acte avant de se donner la mort en se tranchant le cou avec une scie circulaire dans la cave de l’immeuble. Une enquête a été ouverte pour élucider les circonstances de ce drame, dont le motif reste pour le moment encore inconnu. La famille, et particulièrement la mère, était bien connue des services sociaux de la ville ».

La Dépêche

« Les gendarmes se sont aussitôt rendus sur place (…).

Sur le canapé du salon, sous des couvertures, ils découvrent les corps sans vie des deux enfants – une petite fille de 10 mois et un garçonnet de six ans – allongés de part et d’autre de celui de leur mère. Les enquêteurs constatent alors que les deux enfants ont été égorgés, comme leur mère, âgée de 27 ans, qui a reçu aussi de nombreux coups de couteau sur le reste du corps. « Ces coups laissent supposer qu’il y a pu y avoir lutte », note Alain Leroux, procureur de la République adjoint d’Orléans, pour qui « beaucoup de questions se posent sur l’enchaînement des faits ». « On ne sait pas dans quel ordre les victimes ont été tuées », ajoute le magistrat : les enfants ont peut-être été tués dans leur lit pendant qu’ils dormaient, puis déplacés pour cette « mise en scène », avance-t-il. Les autopsies, pratiquées à Tours mardi et mercredi, permettront peut-être de lever ces incertitudes, indique-t-il. Le père de famille n’avait pas d’antécédents psychiatriques connus, mais le magistrat n’exclut pas la possibilité d’une dépression. Il était connu des services de gendarmerie pour des problèmes de stupéfiants (du cannabis a été découvert à côté de lui), mais pas pour des violences, ni sur sa femme, ni sur ses enfants. « La toxicologie permettra de savoir s’il a agi sous l’emprise des stupéfiants ou de l’alcool », a relevé le procureur adjoint d’Orléans pour qui « la piste du drame familial est privilégiée », même si « les autres pistes criminelles doivent aussi être vérifiées ».

Paris-Normandie

Et voilà. Comme d’hab. On emploie le conditionnel, que nos chers médias aiment associer à ces fameux « drames familiaux » que nul n’ose appeler infanticides, meurtres, crimes, féminicides, voire même génocide au vu de l’accumulation mondiale de ces crimes de masse envers les femmes et les enfants, de la part d’une partie de l’humanité envers deux autres… Bien sûr. Le gars appelle les gendarmes et se dénonce, mais alors même qu’on le retrouve suicidé à la scie circulaire en ayant laissé les cadavres soigneusement alignés comme pour une soirée télé sur le canapé, notre canard local ose écrire « aurait égorgé » ! Avant d’en rajouter une couche en osant immédiatement ensuite incriminer la mère, pourtant victime et décédée : elle aurait été « connue des services sociaux » ! Ce n’est pas la première fois que la Dépêche se range du côté des tueurs… Je me souviens en particulier du suicide d’un habitant d’une petite ville pyrénéenne où j’enseignais en 2014. L’homme avait froidement abattu l’un de nos élèves, un collégien de 12 ans, et sa mère, avant de se suicider. Je vous laisse apprécier la partialité du journal qui pleurait presque son cher « adjoint disparu » et n’eut pas un mot de compassion pour la femme assassinée :

La médiocratie

Ecrit par Valérie Debieux le 27 février 2016. dans La une, Société, Littérature

Alain Deneault, Lux Editeur, décembre 2015, 224 pages, 15 €

La médiocratie

Avec l'autorisation de la Cause Littéraire

En sa dernière édition (2010), Le Dictionnaire historique de la langue française précise que l’adjectif médiocre est emprunté (1495) au latin mediocris « moyen du point de vue de la grandeur, de la qualité » et « ordinaire (de personnes et de choses) » (cf. op. cit. p.1299). Au fil du temps, cet adjectif a pris de plus en plus d’importance dans la société contemporaine au point qu’il a donné naissance à un nom, la médiocratie, soit le pouvoir exercé par les médiocres. Quoi de plus naturel dès lors qu’Alain Deneault, docteur en philosophie de l’université Paris-VIII et enseignant en science politique à l’Université de Montréal, s’intéresse à ce fait social en lui consacrant un ouvrage de plus de deux cents pages, ayant pour titre La Médiocratie.
En ses premières lignes introductives, le ton est donné :
Rangez ces ouvrages compliqués, les livres comptables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. Les temps ont changé. Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir.
La principale compétence d’un médiocre ? Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseur pour rendre puissant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y attirer leurs semblables.
En quatre chapitres au titre évocateur, i.e. « Le savoir et l’expertise, Le commerce et la finance, Culture et civilisation, La révolution : rendre révolu ce qui nuit à la chose commune », l’auteur explique, analyse, décortique, références et exemples à l’appui, comment « la division et l’industrialisation du travail – manuel comme intellectuel – ont largement contribué à l’avènement du pouvoir médiocre ». À travail standardisé, comportement standardisé avec, pour corrélat, une prestation et un résultat moyens, le tout noyé dans des expressions galvaudées comme « hauts standards de qualité » ou « dans le respect des valeurs d’excellence ». Le médiocre devient la norme du système, la référence, « l’analphabète secondaire […] nouveau sujet formé sur mesure […] fort d’une connaissance utile qui n’enseigne toutefois pas à remettre en cause ses fondements idéologiques ». L’essentiel pour l’individu consiste alors à « jouer le jeu », c’est-à-dire à respecter « l’état de domination exercé par les modalités médiocres elles-mêmes » et à passer sous les fourches caudines du réseau dont il fait partie intégrante.
La Médiocratie, un ouvrage qui expose et qui conduit inter alia au questionnement sur notre société, ses institutions qu’elles soient politiques ou universitaires ou encore sur l’impact exercé par le dispositif industriel et financier sur les institutions universitaires. Un outil de réflexion à découvrir pour qui s’intéresse au monde qui l’entoure.



Alain Deneault, docteur en philosophie de l’Université Paris-VIII, est notamment l’auteur de Noir Canada (Écosociété 2008), Offshore (Écosociété /La Fabrique 2010), Paradis sous terre (Écosociété /Rue de l’Échiquier 2012), Gouvernance (Lux 2013) et Paradis fiscaux. La filière canadienne (Écosociété 2014). Il est aussi chroniqueur à la Revue Liberté.

De la politique…

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 février 2016. dans La une, France, Politique, Société

De la politique…

Même si gouverner, en ce bas monde, c’est pagayer par tous les temps, entre tenir le cap et s’adapter. Même si être maître d’un calendrier, par ces étranges heures, n’est pas donné au meilleur des présidents… force est bien de constater que ça bégaye quand même un peu trop, là-haut, et que la visibilité si chère aux médias en prend un sacré coup.

En décembre entrant, il fallait ne pas sentir l’air du sinistre temps qui nous tombait dessus, pour faire la fine bouche, et sur la nécessité d’un long état d’urgence, et sur les mesures – symboliques mais fondamentales – qui l’habillaient, tel le projet de déchéance de nationalité. J’avais alors dans RDT, publié un texte, que je signe à nouveau quelques petits mois après. Chronique favorable à la mesure, au nom de tout ce qui fait les valeurs de la République, côté gauche, accessoirement – mais, pas que. Dessous, quelques commentaires l’appuyant, ou le bémolisant ; les franchement contre n’étant pas du voyage, ou, on peut le supposer, gardant un silence – attentiste ? ou franchement « rebéqué » (– pas content – en langage XVIème siècle).

Seulement, tout ça fut lancé en débat public, avec fracas ; débattu ça et là, avec passion – française, bien sûr – mais avec rien de nature à le faire avancer, puisque confisqué d’entrée par des juristes au langage fort peu pédagogique ou constitutionnalistes précautionneux. Que n’ont-ils, du reste, ceux-là, été consultés d’abord dans l’ombre des cabinets ministériels, nous évitant, du coup, ces arrachages de cheveux autour des apatrides qu’on s’apprêtait dare-dare à fabriquer en masse, en assurant que – non, les bi-nationaux ne seront pas discriminés, puisqu’on chassera aussi du sol national, les « de souche »… Quand j’enseignais, certes, un élève, après un conseil de discipline, pouvait être exclu de son collège ; à condition de lui avoir trouvé dans un autre lieu d’enseignement un point de chute, sinon le puni se retrouvait dans la rue… Précipitation au plus haut de l’État qui reconnaissons-le met mal à l’aise. Et puis le calendrier : frôlant les records d’approbation au début, le projet ces jours-ci rétrécit au lavage du temps qui passe, de la lassitude d’entendre toujours parler de ça (– du nouveau ! Svp, enfin !), de cette dérive moutonnière qui fait qu’on se laisse aller à penser vite comme les autres, au lieu de tenter de réfléchir par soi-même – or, les « autres » ont eu le temps de se manifester – que de débats télévisés ! – et de manifester : défilés contre l’État d’urgence, qui « tuera nos libertés et ne nous protégera pas » (affichettes dans ma rue, ces jours-ci). On nous annonce bon an, mal an, un petit 60% d’opiniâtres opinions encore favorables. J’en suis encore. Mais, je déplore, de jour en jour un peu plus, la manière, le protocole, la gestion des calendriers. On en arrive à se demander, si au bout du processus, tout, ou presque ne confinera pas au contre-productif. On voulait rassembler, on divise ; on voulait faire front ; on expose ses failles… continuez vous-même !

Car, ce qui était visé, n’était-ce pas d’abord un tissu socio-politique, et des mentalités collectives, soudés autour de la menace, et des réponses républicaines. Qu’on m’explique en quoi un individu s’étant retourné contre son pays, de la manière induite par le terrorisme, peut ne pas être mis en dehors de sa communauté ? Éminemment, voire exclusivement symbolique ? Mais, enfin, la politique, c’est du symbole ! C’était facilité par les demandes citoyennes, celles de la Droite (de l’Extrême Droite, aussi) ; davantage de réserves à Gauche, qu’obsède à juste titre le fameux droit du sol. La politique, en ces domaines et contextes, est un art – très proche de la musique. Quels instruments ? à quels moments ; quel dosage dans la hauteur des sons ? du pianissimo, mais quand ? des fortissimo, mais où… l’homme à la baguette nous offre l’émotion du chef-d’œuvre ou la cacophonie… Que n’a-t-on pas lu sur le sujet ! Garnissant la copie, le couplet sur la politique politicienne, les magouilles électoralo-personnelles de ce Hollande et sa clique de mous intéressés… couplet connu de la chanson fredonnée à bouches plus ou moins fermées depuis le Hollande bashing, dont les répliques font le menu de notre cantine républicaine. Certes. Quoique…

Le ressac revanchard

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 février 2016. dans La une, France, Politique, Société

Le ressac revanchard

Gilles Keppel, dans le livre dont j’ai fait la recension il y a peu, parlait du « ressac retro colonial » comme l’une des causes principales du djihadisme français : ce désir des descendants de peuples colonisés de « venger » l’humiliation subie à la fois par leurs aïeux autrefois et par eux-mêmes maintenant (discrimination à l’embauche, contrôles policiers « au faciès », racisme).

 

L’émission Des paroles et des actes, du 21 janvier dernier, tout comme la soirée spéciale organisée par Mediapart, le 7 février, à Grenoble, pour lutter contre le projet de constitutionnalisation de l’état d’urgence et de la déchéance de la nationalité, jettent un regard nouveau sur le phénomène

 

Ledit « ressac », en réalité, ne se limite pas aux « laissés-pour-compte », déboussolés et sans culture, proies faciles pour les imams radicaux et les recruteurs de Daech ; il touche aussi des individus cultivés, diplômés et bien intégrés dans la société. Ô certes, ceux-là ne poseront pas de bombes et ne massacreront pas à la kalachnikov. Leur « revanche » prend un tour plus policé, mais non moins implacable.

 

Alain Finkielkraut - revenant sur l’agression verbale dont il avait été victime au cours de l’émission susnommée, dans une interview donnée à Élisabeth Lévy, le 31 janvier - s’étonnait du fait que la haine si vertement exprimée par la jeune Wiam Berhouma l’avait été par une femme non voilée, professeur d’anglais et maitrisant parfaitement les techniques de communication.

 

Pareillement, lors de la soirée de Mediapart, étaient conviées des organisations au titre sans équivoque sur leurs intentions. Ainsi « Contre Attaques », dont la représentante, Sihame Assbague, évoquait pêle-mêle les 50 années d’oppression et d’injustice subies par sa famille d’abord, puis par elle ensuite. Sur le site de contre-attaques.org, on trouve d’ailleurs les déclarations édifiantes du dessinateur de presse franco-algérien Halim Mahmoudi, au sujet des premiers attentats de janvier l’année dernière : « Hors de question pour moi d’être Charlie ! Être Charlie ne veut strictement rien dire, ce n’est pas un trait d’identité... Ne pas être Charlie voudrait dire qu’on est contre la liberté d’expression, ou que l’on cautionne la barbarie. Pas de juste milieu. Aucune réflexion n’est autorisée, le totalitarisme prévaut. Le but était d’étouffer la liberté de penser par la liberté d’expression. Et ça a réussi. On est allé jusqu’à condamner des gens comme Tariq Ramadan pour avoir dit "je suis Charlie mais..." ou "oui pour la liberté d’expression mais...". Pourtant, ce n’est pas l’esprit critique qui est interdit, car des gens comme Emmanuel Todd ont pu librement critiquer Charlie. Ce qui est vraiment interdit, c’est d’être porteur d’une autre culture, une autre origine. Nous (les autres) apparaissons comme un danger pour leurs démocraties (les discriminations, les lois d’exceptions en sont la traduction concrète). Ces questions raciales ont toujours agité toutes les sphères d’un État qui n’a eu de cesse de ramener nos revendications d’égalité et de dignité à de simples questions identitaires. L’attitude postcoloniale raciste par excellence ! ».

 

 Cette dernière formule résumant à elle seule son propos ; et sa défense de Tariq Ramadan, propagateur d’un islamisme soft mais déterminé, ainsi que d’Emmanuel Todd, qui, dans son dernier ouvrage, (Qui est Charlie ?, 2015), brocardait les manifestants du 11 janvier, comme « la France périphérique, vieillissante, blanche, bourgeoise et de culture catholique », en dit long sur ses références : une sorte de lutte des classes, où les musulmans tiendraient le rôle dévolu par Marx aux prolétaires…

 

Ces revanchards, par la parole ou par la plume, n’attentent en aucun cas à la sécurité publique. Cependant, ils traduisent un état d’esprit plus partagé qu’on ne le croit et mettent en mots ou en dessin une rancœur et une détestation que les terroristes – incapables d’une telle verbalisation – manifestent par des actes.

 

On le voit : la culture n’adoucit que superficiellement les mœurs, évitant simplement le basculement dans la délinquance ou le crime. Pour ne pas choisir la haine et la vengeance – car c’est un choix – il ne suffit pas d’avoir fait des études et de s’être « casé » : il faut accepter de tourner la page et accéder au pardon, à la fois donné et reçu. Vaste programme.

Le djihadisme français entre identitarisme et revanche de l’histoire

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 janvier 2016. dans La une, France, Politique, Société, Littérature

Recension du livre de Gilles Kepel, Terreur sur l’hexagone, genèse du djihad français, Gallimard, 2015

Le djihadisme français entre identitarisme et revanche de l’histoire

Gilles Kepel, grand spécialiste de l’Islam, professeur à Sciences Po, après avoir enseigné à la Colombia University de New York ainsi qu’à la London School of Economics, a fait paraître son livre en décembre 2015. Il connaît et prend en compte les attentats de novembre dernier ; mais il ne les analyse pas par le menu (l’ouvrage était déjà rédigé). Il reste que cette somme met l’accent sur deux éléments fondamentaux, à l’origine du djihadisme hexagonal : la dérive de l’ensemble de la société française – musulmane et non musulmane – vers l’identitarisme, et – voire surtout – l’émergence de rancœurs postcoloniales au sein des jeunes issus de l’immigration.

Pour Kepel, il existe deux « fractures françaises ». « Deux types de mobilisations contestataires, écrit-il, se sont développées en parallèle : le nationalisme identitaire d’extrême-droite et le référent islamiste. Ils sont uniment porteurs, comme le PCF de jadis, d’une forte charge utopique qui réenchante une réalité sociale sinistrée en la projetant dans un mythe où les laissés-pour-compte d’aujourd’hui seront les triomphateurs de demain. Le drapeau rouge à viré au brun des partis autoritaires ou à la bannière verte du Prophète. Les conflits de naguère standardisés par la lutte des classes n’opposent plus le prolétariat à la bourgeoisie, mais selon les uns, les « Français » à l’« Empire mondialisé » (réminiscence du complot judéo-maçonnique des années 1930) ainsi qu’aux immigrés ; et selon les autres, les musulmans aux kuffar (mécréants en arabe coranique) ».

Cinglante réfutation du marxisme, témoin de sa déliquescence sociologique, mais également subtile observation des ambiguïtés de ces mouvements en apparence opposés. Il existe en effet des porosités, porosité entre le vert et le brun : les organisations islamistes – profondément homophobes – se sont ralliées et ont participé aux « manifs pour tous », sous la houlette des cathos tradis ou intégristes ; mais, non moins, porosité entre le brun et le rouge : communistes et lepénistes, pour complaire à un identique électorat – ouvrier et xénophobe à la fois – se comprennent et se rassemblent : « A Clichy-sous-Bois, le maire communiste André Deschamps, dénoncé par son parti pour avoir tenu des propos racistes en campagne électorale, se rapproche du Front National ». Partout, comme l’observe Kepel, la problématique de l’identité se substitue à la réflexion économique et sociale. « La question économique, pourtant au premier plan des esprits, se trouve reléguée hors du débat. On lui préfère un montage de thématiques mêlant immigration, histoire de France, laïcité et Islam et n’abordant qu’en filigrane les discriminations ». Marx est bien mort. Ses héritiers, convertis au nationalisme, dessinent une collusion paradoxale avec leurs ennemis – et néanmoins cousins intellectuels – les islamistes. Dans les deux cas, la solidarité identitaire éclipse la solidarité de classe.

Toutefois, au-delà de ce tropisme général vers le soi, l’entre-soi, qui affecte la France toute entière, Kepel identifie une racine spécifique du djihadisme français, ce qu’il nomme, fort judicieusement, le « ressac rétro colonial ».

Faut-il cacher sa judéité ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 janvier 2016. dans La une, Religions, Actualité, Société

Faut-il cacher sa judéité ?

Opinion

 

Après l’agression à la machette dont a été victime, le lundi 11 janvier, un professeur juif, à Marseille, au seul motif que sa kippa révélait sa judéité, certains s’interrogent : ne vaudrait-il pas mieux s’abstenir d’afficher si ostensiblement son appartenance au Judaïsme ?

Le grand rabbin Haïm Korsia n’est pas de cet avis. Il a encouragé chaque spectateur du match de Coupe de France OM-Montpellier, qui aura lieu à Marseille, le 20 janvier, à couvrir sa tête d’une kippa, en guise de solidarité.

Il faut dire que l’antisémitisme, en France, fait rage. Une écrasante majorité des actes racistes, recensés par la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) sont de nature antisémite : 719 rien que pour les dix premiers mois de 2015, contre – seulement, si l’on peut dire – 400 actes islamophobes, qui ont, eux aussi, explosé. Le résultat ne se fait pas attendre, il s’exprime par le nombre d’alyoth : 7900 pour l’année 2015, 700 de plus qu’en 2014. On assiste ainsi à un véritable exode des Juifs de France vers Israël…

Les causes de tout cela ? Elles sont multiples, bien sûr ; mais, en général, on occulte la principale d’entre elles, l’antisionisme virulent qui sévit depuis l’opération contre Gaza. Stade ultime d’une méthodique diabolisation : d’abord la politique de Netanyahou, assimilé à Hitler, puis Israël dans son ensemble, dont la création – une catastrophe, « nakba » – a spolié dès 1948 et continue de spolier les Palestiniens, enfin les communautés juives de par le monde, « collabos » de ce nouveau nazisme.

Rien de bien récent toutefois. Déjà, le 10 novembre 1975, la résolution 3379 de l’ONU déclarait que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination ». Et le 21 octobre 2010, se tenait, à la prestigieuse université de Cambridge, un très sérieux colloque sur le thème « Israël, état voyou », organisé par Laurence Booth, la sœur de Tony blair. Mais désormais les choses prennent une dimension jamais vue précédemment. Viviane Teitelbaum, par exemple, députée bruxelloise et échevine de la commune d’Ixelles, se voit assaillie de mails et de tweets du genre « Gaza = Auschwitz », ou encore « Juifs belges = complices et collabos ».

Face à une telle offensive, le pire serait de céder. Ôter les kippas reviendrait à faire le jeu des antisémites. D’ailleurs en suivant un pareil raisonnement – inspiré au moins autant par la trouille que par la laïcité – les Chrétiens coptes, en Égypte (spécialement les prêtres, jamais en soutane) devraient raser les murs, pour ne pas « provoquer » les islamistes. Ou même, ici en France, les hommes musulmans devraient ne pas porter le kufi, calot blanc symbole de l’humilité devant Dieu, afin de ne pas susciter l’ire des racistes anti-arabes.

Quant à moi, tout goy que je suis, je vais, de ce pas, suivre le conseil du rav Korsia et m’acheter une kippa.

Les maladies de l’islam et de l’Europe : nihilisme violent contre nihilisme doux

Ecrit par Bernard Bourdin le 23 janvier 2016. dans La une, Religions, Société

Les maladies de l’islam et de l’Europe : nihilisme violent contre nihilisme doux

Les événements dramatiques du vendredi 13 novembre ont suscité une émotion légitime dans notre pays d’autant plus qu’ils font suite à ceux du 7 janvier. Mais au-delà de l’émotion collective, la réflexion doit conserver tous ses droits. Je fais ici le choix de filer la métaphore médicale en défendant la thèse de deux maladies : celle de l’islam et celle de l’Europe (et plus largement celle de l’Occident).

La première est la plus simple à repérer, et elle est au fond très commode. Nous la connaissons, c’est celle du rapport problématiquede l’islam à la raison depuis de nombreux siècles. Le salafisme en est certainement l’expression la plus achevée. Rapport problématique qui n’a fait que se radicaliser avec l’essor de la raison critique moderne en Occident, l’expansion de la démocratie qui l’accompagne et l’aspiration des populations arabo-musulmanes à ce régime politique. En d’autres termes, le monde de l’autonomie séculière est incompatible avec celui de l’hétéronomie religieuse.

Mais le problème de l’islam avec la « raison » ne saurait exonérer l’Europe et les « valeurs occidentales » de toute maladie. Installé depuis plusieurs décennies dans nos pays, l’islam est devenu le révélateur tragique d’une Europe qui s’est oubliée.Notre continents’est tourné, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la dé-légitimation du marxisme après 1968 et la chute du communisme en 1989, du côté de l’invocation des droits de l’homme comme seule ressource de conviction. Les droits de l’homme ? C’est-à-dire ceux de l’individu, autrement dit le contraire de la possibilité de concevoir à nouveaux frais un monde commun.

A la faveur de cet individualisme radical, s’est ainsi répandue l’apologie de la diversité, celle d’une Europe « ouverte » sans frontières (confondue avec des murs) et d’un multiculturalisme normatif. L’Europe a donc fait le choix de la fragmentation du lien social, de la politique des identités… tout en stigmatisant les revendications identitaires. C’est par ces choix qu’elle a succombé au déni de son histoire. En renonçant à assumer son identité historique (sous prétexte que les nations mèneraient fatalement à la guerre), elle ne peut que se réduire à l’impuissance, impuissance notamment à se projeter dans le futur et dans le cadre d’un espace clairement défini. Cette double projection est l’enjeu, une fois encore, de la constitution nouvelle d’un monde commun. En fait d’humanisme, le credo des droits de l’homme, coupé du « citoyen » (voire la Déclaration de 1789) appartient plus à un post-humanisme générateur d’un nihilisme doux, qui à tout moment peut se transformer en nihilisme violent. C’est ce à quoi la France vient d’assister au travers de l’islamisme radical. Cet extrémisme religieux (comme l’exprime autrement la montée en puissance des populismes) est le miroir inversé de ce que l’Europe est devenue. Autrement dit, nihilisme violent contre nihilisme doux, sont le symétrique l’un de l’autre. Ils révèlent aussi deux défis pour la France, l’Europe et plus largement l’Occident. D’une part, la redécouverte de la figure de l’ennemi comme révélateur de nous-mêmes (ou de ce que nous avons renoncé à être). Ce premier défi ne doit pas justifier le bellicisme mais il doit aussi nous détourner de l’angélisme dans lequel l’Europe a vécu. D’autre part, le vide spirituel radical qui traverse nos sociétés, et que ni les droits de l’homme comme idéologie, ni la laïcité fermée ou ouverte ne sauraient solutionner.

S’il appartient aux musulmans d’établir un rapport positif avec la raison, il appartient aux Européens de recomposer un humanisme du monde commun. Nous ne pourrons y parvenir sans un minimum d’introspection sur notre histoire concrète et intellectuelle, et sur les ressources spirituelles qui ont fait notre civilisation.

Le cercle des Génies disparus

Ecrit par Charlotte Meyer le 23 janvier 2016. dans La une, Actualité, Société, Littérature, Musique

Le cercle des Génies disparus

Voici venu le temps où l’Ennui poussa les portes de l’Erèbe – et Thanatos, affublé de son triste cortège, n’eut d’autre choix que de remonter le noir Achéron jusqu’au monde terrestre avec l’espoir de noyer la triste créature dans les divertissements humains. Ses goûts étaient trop raffinés peut-être ; et séduit par nos derniers génies, il a décidé de nous les retirer un à un.

Je m’étais interdit, par une sorte de pudeur morale, d’évoquer par écrit ces artistes qui s’enfuyaient. J’aurais touché à des Grands que ma plume ne connaissait pas assez, et je laissais le soin aux spécialistes des disparus de leur rendre un hommage plus authentique, et sûrement plus juste, que celui que j’aurais pu fournir. Enfin, il y avait cette pensée dérangeante, ridicule sans doute, qui me rappelait qu’à force de pleurer les grands noms, on oubliait ceux qui tombaient, inconnus en arrière-plan, et pourtant tellement plus nombreux.

Ma génération part en grandes lamentations sur des artistes qu’elle n’a que peu connus : Michel Galabru comme Michel Delpech ne seraient peut-être pas parvenus jusqu’à nous si les générations précédentes – parents comme grands-parents – ne nous les avaient glissés sous les yeux. Je ne dis pas là que ces artistes ne nous regardaient pas, ou bien qu’ils n’avaient pas le talent apte à émouvoir cette nouvelle jeunesse. Si celle-ci les pleure aujourd’hui, c’est bien parce qu’ils possédaient encore cette capacité à toucher, à « réveiller la force d’agir qui sommeille dans d’autres âmes », qui disparaît peu à peu dans le crépuscule profane du XXIème siècle.

J’ai véritablement commencé à trembler devant la disparition de David Bowie. Parce que Bowie, c’était la voix de mon adolescence, la voix qui hantait mes nuits du fond de ces rythmes lointains, la poésie au fond de la folie, cette envie irrésistible de vous entraîner à des années lumières d’ici. Dans la toile lumineuse qu’il construisait lui-même, loin du monde corrompu qui se dressait autour de lui, sa disparition laisse une marque inaltérable.

Ce lundi soir, à l’annonce du décès de Michel Tournier, j’ai pris l’encre et la plume. Sans savoir quoi écrire si ce n’est l’angoisse face à cette dernière génération d’artistes qui s’enfuit, face à l’Art qui nous tourne le dos. Ceux qui s’en vont sont les derniers de ce cortège de génies. Le monde pleure ses artistes parce qu’il sait que l’art véritable disparaît à petit feu.

2016 : Enchaîner la censure

Ecrit par Charlotte Meyer le 16 janvier 2016. dans La une, France, Politique, Société

2016 : Enchaîner la censure

Changer d’année se vit toujours comme un soulagement. Un moment attendu où l’on décide que l’année dépassée n’était qu’une tentative ratée, un brouillon à oublier avant de passer à une époque où l’on tiendrait ses promesses et où l’on deviendrait presque quelqu’un d’autre. Le nouvel an dans nos sociétés actuelles est un mythe où l’on croit que tout peut recommencer à zéro.

Mais il semble que la naissance de 2016 s’est déroulée sans douleur, sans médiatisation ; c’est à peine si on l’a vue arriver. Pourtant, on voudrait l’oublier, cette année 2015, cette année bouleversante, secouée de tragiques, de larmes et d’imprévus.

2015 s’est terminée comme elle a commencé : dans le sang, dans l’angoisse, dans un sentiment de guerre qui la propulse hors du temps et qui nous empêche d’y trouver une fin. L’année qui vient de passer n’a pas encore trouvé sa conclusion – elle est inatteignable. A force de tragique, on en est même venu à oublier ses points forts : premier vote des femmes en Arabie Saoudite, élection d’Aung Sang Suu Kyi en Birmanie, accord de la COP21, reprise des liens diplomatiques entres les Etats-Unis et Cuba, fin déclarée de l’épidémie d’Ebola… Qui se souvient d’Ebola ? Qui se souvient de cette épidémie qui, il y a quelques mois encore, faisait trembler tous les continents de la planète ?

C’est qu’avant tout, 2015 a été le début du chaos. Les vœux de François Hollande l’ont bien montré : le 31 décembre n’était pas la fin d’une époque, mais la continuité de cette période trouble où changer d’année ne signifie plus rien. Cette année, les feux d’artifice sont restés au placard au moment même où les flammes terroristes embrasaient des villes au-delà de nos frontières. Il n’y a qu’à traîner dans les rues de Paris pour s’apercevoir des traces que 2015 aura marquées dans tous les esprits. Oui, traîner, pas flâner. On ne flâne plus dans Paris – on passe à la manière d’un fantôme. On glisse la tête basse pour ne croiser aucun regard, on sursaute à chaque appel, à chaque écho. Les métros se vident peu à peu – on s’y regarde en chien de faïence comme si une arme pouvait surgir à chaque instant.

Il y a quelques jours, Patrick Pelloux déclarait « Soyons lucides, on attend le prochain attentat » avant de décrire Charlie Hebdo comme on décrit un cimetière. Voilà ce dans quoi nous vivons actuellement : dans l’attente perpétuelle d’une guerre dont nous ne savons rien, d’une guerre qui n’en est même plus une. Une sorte de combat contre l’imprévu et l’inconnu qui peut surgir n’importe où et à chaque instant. Elle n’est plus, au sens où l’exprimait Alberico Gentili, « un conflit armé, public et juste ». Armé, à la rigueur. En 2015, la guerre prend une toute autre dimension, une définition jusque-là inconnue, ou, en tout cas, une définition que l’on ne pensait pouvoir trouver qu’ailleurs. Nous avons sombré dans un conflit omniprésent contre lequel lutter nous paraît impossible.

Corses : racistes ou colonisés ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 janvier 2016. dans La une, Actualité, Société

Corses : racistes ou colonisés ?

L’affaire du « Noël » ajaccien, où plusieurs dizaines d’excités ont pris d’assaut une – pourtant très discrète – salle de prière musulmane, suite au guet apens où étaient tombés deux pompiers et un policier, pose le problème de la nature même du nationalisme corse.

Certes, Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de Corse, parle de « coïncidence malheureuse », et Jean-Guy Talamoni, tête de liste de Corsica Nazione aux dernières régionales et président de l’assemblée nouvellement élue, évoque benoîtement une « idéologie importée » ; il reste que l’on ne saurait éluder le lien qui existe entre le grand succès des nationalistes et le racisme anti-arabe qui s’est crûment exprimé par des slogans tels que « Arabi fora », « dehors, les arabes ».

Il existe – en Corse, mais pas seulement – plus qu’un lien, une osmose entre nationalisme et identitarisme. Une des revendications historiques de Corsica Nazione n’est autre que la « reconnaissance du peuple corse ». Mais quid de la « corsitude » ? Comment définir le « peuple corse » ? Bien sûr, côté indépendantistes, on assure qu’il s’agit d’une notion ouverte et que même les « pinzuti », les continentaux/Français, peuvent en faire partie à condition de s’y être installés depuis longtemps et de l’aimer… « love it or leave it » comme on dit outre-Atlantique. Il reste que le principal critère de différentiation entre les « Corses » et les autres demeure le patronyme : les noms à consonance italienne – horresco referens, pour ceux qui portent un regard méprisant sur les « lucchesi » transalpins, dont la proximité géographique, linguistique et culturelle menace la spécificité insulaire – terminés par des « i », des « a » ou des « o » attestent de la « corsité » ; les noms « français », eux, étant entachés de suspicion.

Les contradictions toutefois ne s’arrêtent pas là. La rhétorique nationaliste use et abuse du thème de la colonisation ; le FLNC (front de libération nationale corse) s’est constitué en 1976 sur le modèle du FLN algérien. Les Français, en effet, ont « conquis » l’île – malgré son achat par Louis XV en 1768 – à l’issue d’une bataille perdue par Pascal Paoli en 1769, lequel avait rédigé une constitution de la Corse en 1755. Ironie de l’histoire, ce sont les « pieds noirs » – corses et non corses – ayant quitté l’Algérie à partir de 1962, qui suscitèrent le mouvement autonomiste dans les années 70 : Aléria, 1975, Edmond Simeoni, le père de l’actuel président, attaque une cave viticole, propriété d’un pied noir… envie et jalousie, deux ingrédients essentiels de ce qui, au départ, s’appela simplement « autonomisme ». Les rapatriés avaient effectivement mis en valeur la plaine orientale, en particulier en y plantant de la vigne… source d’enrichissement !

Je vis, tout au long des années de mon enfance et de mon adolescence où je passais mes vacances à Ajaccio, les inscriptions « Francesi fora » (les Français dehors), fleurir sur les murs. Les Corses seraient à l’image des peuples colonisés par la France. Ce qui ne manque pas de piquant si l’on songe que l’administration coloniale française était peuplée de Corses…

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