Albert Camus : C Ki Çui la ??

Ecrit par Martine L. Petauton le 17 novembre 2010. dans Philosophie, La une, Société, Littérature

Albert Camus : C Ki Çui la ??

Jadis, j'ai passé les oraux de mon CAPES, au lycée Henry IV, à l'ombre – chacun le sait – du Panthéon. Je m'étais promis qu'en cas de réussite – ce fut le cas – je ne mettrais plus les pieds sous la coupole  (vision de l'Histoire qui me faisait bondir !) ; pari, en partie tenu.

Mais, à quelques encablures de la retraite, me semble venu le temps d'acter la prescription, en mitonnant une sortie scolaire, dont le thème sera : chronologie et mémoires (ces mémoires qui ne sont pas l'Histoire ; pourquoi honorer ceux-là, plutôt que d'autres ? Que recherche-t-on dans l’illustre » ? C'est quoi, au juste, que « panthéoniser » un écrivain, un homme d'état ?)

Ce n'est pas, non plus un hasard, si l'idée fait son chemin en moi, maintenant, au cœur du débat - acceptation ou  refus, par sa famille - de faire admettre, parmi les « 75 » glacés, Albert Camus, et sa lumière …

J'ai lu - en partie - Camus, comme tout le monde et ne revendique d'autre compétence que celle d'avoir aimé les mots qu'il a mis sur la vie, et  la scansion de ses phrases... l'homme qu'il était, surtout. Il m'a accompagnée tout au long de mon voyage, un texte, par ci, quelques lignes, par là ; son visage, aussi, du reste … au bout, il incarne la lumière méditerranéenne et l'humanité debout !

« Le plus beau de moi

N'est pas dans ma peau

Mais dans la rocaille

Adoucie de lierre... » chante Francesca Solleville, dont il n'aurait pas renié le beau « son  populaire ».

Alors, mes collégiens, rien qu'en fermant les yeux, je les vois tous - une troupée hétéroclite - qui parleront moins haut, dès les marches ; il y aura les « savants » qui s'exclameront : « Madame ! C'est Byzantin, il y a des coupoles ! »   (bien !) et cette autre – Elisa – toute en retenue fine : «  mais, c'est pas possible ! Paris n'était pas dans l'Empire Byzantin »   (re- bien!). Le silence s'amplifiera – oui, même pour Gatien et Antoine – sous ces cieux décorés (Tiens ! Par Cabanel, notamment, mon cher Montpelliérain) ; et après, tel que dans un concert de flamenco, commencera la litanie agacée et agaçante, mais pourtant nécessaire des : « C- KI - ÇUI - LA ? »

Et Cassin et Monnet, Condorcet ou Malraux de défiler … Schoelcher, c'est probable, aura un beau succès en points d'interrogation ; Ludo, notre Wikipedia - copié - collé , débitera, à l'abri de ses lunettes rondes : «  il a aboli l'esclavage ! » ; « aboli ? Comme les privilèges ? »  Ils savent ! Manque de pot, Wikipedia se sera trompé de république ; pas grave, puisque seule la République peut avoir de telles idées !

Une fille – j'aimerais que ce soit Pauline – hasardera : «  il n'y a pas de femmes » ! On glissera, alors, au plus vite, vers Marie Curie, fraîchement arrivée, à l'ombre, cependant, de son Pierre de mari !

Ils s'extasieront, bruyamment, devant Victor Hugo (« celui du collège ! »), et murmureront, avec le respect de notre terroir de gauche , « Jaurès ! Celui du socialisme ! »

Je sais qu'il n'y aura que moi – petit pincement nostalgique au cœur – pour revoir défiler ces images mouillées du 21 Mai 1981 (les « trois » roses du Socialiste altier ; spectacle ? Symboles posés, plutôt ; transmission des valeurs ; volonté d'ancrer les choses dans le déroulé d'une Histoire chargée de sens.)

On ressortira, étourdis de cette étrange moisson - 75 allongés, et les kyrielles d'inscriptions - ils auront compris la hiérarchie et s'étonneront de :  « cui- là »   qui est connu - si ce n'est : vu à la T.V. - et qui n'a pas droit à son lourd catafalque !

Sur les marches, à nouveau – il fera soleil, c'est sûr ! - on ira s'asseoir et, c'est là que, peut-être, je leur parlerai de Camus ; je lirai quelques lignes de « Noces » ou de « l' Eté » : « Sur les collines qui dominent la ville le, il y a des chemins parmi les lentisques (c' koi ?) et les oliviers ; j'y vois monter des gerbes d'oiseaux noirs sur l'horizon vert … »

Ils écouteront ; ils écoutent toujours le beau ; je demanderai leur avis à ces mômes de 13 – 14 ans : «  Camus, vous le voyez ici ? «  Et ils diront – les filles d'abord -  «  jamais ! Trop froid, trop sombre, trop mort ! «  Et hop ! hop ! Les mots dévaleront les marches et s'envoleront à Tipasa ! Et il y en aura un - pourquoi pas Aurélien qui campe sur ses huit de moyenne en H-G - qui dira : «  c'est quand qu'on fera une sortie à Tipasa ? »

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (4)

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    18 novembre 2010 à 16:27 |
    Faire confiance à ces jeunes élèves interpelés par le beau c'est le pari d'une visite au Panthéon où fleuriront à coup sûr les mots...
    Sabine

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    18 novembre 2010 à 09:24 |
    Camus, à l’inverse de Sartre, n’a pas refusé le prix Nobel…A l’inverse de Sartre (pour qui la question ne s’est jamais posée) il n’aurait vraisemblablement pas refusé l’idée d’être « panthéonisé ».
    Vous auriez pu évoquer, devant vos têtes blondes, la filiation entre la coupole byzantine et celle de l’art baroque (le style du Panthéon), voire les dénominations respectives de « baroque » et « classique » ; mais ça les aurait sans doute endormi…
    Au fond, c’est votre élève qui est dans le vrai : « trop froid, trop sombre, trop mort » : la panthéonisation est un enterrement de première de l’homme et de son œuvre. Rien n’est pire qu’un auteur oublié dans son classicisme marmoréen.
    Merci, chère Martine, pour ce ressourcement juvénile de la perspective.

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    • Eymard

      Eymard

      18 novembre 2010 à 15:06 |
      Sartre aurait-il eu pour une fois la modestie de penser qu'il ne méritait pas le Nobel et d'avoir fait enfin la différence entre l'Être et le Néant ?

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  • Clô di Natale

    Clô di Natale

    17 novembre 2010 à 22:55 |
    Très très joli Martine. Et très bel hommage à nos élèves.

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