Cartes d'identité

Ecrit par Elisabeth Guerrier le 09 mars 2012. dans La une, Société

Cartes d'identité

Il en est des mots comme des concepts, comme des corps, la façon dont ils sont traités parfois les plie, les use, les condamne à la relégation, à l'inadéquation ou à l'opprobre.

Mais leur vie propre et la destinée qui les soumet aux vents médiatiques ou à une surconsommation momentanée générant une forme de saturation sémantique n'effacera pas un fait : ainsi maltraités, ils se figent et perdent l'ampleur des réalités qu'ils tentaient de recouvrir.

Et sans la capacité de ces concepts à les sérier, à les approcher, les réalités qu'ils supportent se perdent elles aussi.

Peut-on identifier les traits d'une réalité si ils sont condamnés à vaciller dans l’indéfini ?

Si ils sont ainsi exclus de la sphère du débat parce que trop chargés d'appartenance partisane, si ils disparaissent ainsi d'un sain champ de mouvances qui puisse leur donner d'autres ouvertures, les soumettre à l'intelligence des faits et au soin de leur analyse ?

Le concept d'identité nationale est entrain de subir ce revers du destin, approprié qu'il se trouve par une vision partisane et  réductrice.

Comme souvent ce glissement et cette mise en demeure privent les usagers de la richesse qui le sous-tendait, impliquant de qui dorénavant souhaiterait l'utiliser qu'il ou elle adopte dans son sillage les postures politiques de ceux qui l'ont expatrié.

L'identité nationale existe, au sens où elle est le terme qui s'approche au mieux d'éléments particulièrement difficiles à localiser mais qui ont un impact évident sur les individus.

Il s'agit évidemment autant d'une texture des attitudes, des comportements, du poids de certaines valeurs faisant tacitement consensus que d’une capacité à tolérer l’opposition et le débat, de se positionner face à ces éléments qui peuvent, sans être clairement palpables, construire le tissu relationnel ou celui plus ouvert des représentations.

L'identité nationale n'en appelle pas à une posture face ou contre les multiples formes de l'exotisme.

Elle est avant tout un corps en évolution, générée par la qualité de sa dynamique d'intégration de ces paramètres de l'étranger et qui, depuis la naissance somme toute assez récente d'une entité française, est soumise comme toute entité à des tensions internes qui la structurent, modèlent et défont.

Il en va d’une abstraction bien sûr mais de celles qui portent chacun d’entre nous, à travers la langue tout d’abord et l’épaisseur mal définie mais active des liens sociaux, des institutions, de la façon dont la géographie d’un territoire a pris lentement l’allure d’une carte des potentiels et des choix.

Au cœur de ces choix réside une trappe redoutable, celle qui nécessiterait d’avoir à se déterminer entre une citoyenneté issue de la culture des droits de l’homme et de l’universalité qu’elle postule et celle de l’appartenance nationale avec la prise en compte et d’une certaine façon la responsabilité de l’histoire de ce pays, de ses drames et de ses hypocrisies, de ses tares et ses torts, de ce qui est sa force et de ce qui le mine.

Choisir entre ces deux modes de tension c’est se condamner à trahir une partie vitale de soi.

C’est de même poser comme des incompatibilités structurelles des éléments qui bien au contraire se complètent et dont le frottement génère de l’énergie motrice.

Il est nécessaire de rappeler que cette identité n’appartient à personne, qu’elle a encore une fois tout comme le concept qui la tient, sa vie propre et que cette vie est celle de tous ceux qui ont fait et font le choix de jouer ce jeu complexe et profond de l’appartenance.

La relégation sur un des bords politiques d’une valeur nationale à défendre crée un no man’s land là où cette construction, par nature enracinée dans sa genèse historique et par nature soumise à une évolution que nul ne pourra jamais s’approprier, nécessiterait une analyse des freins, des mutismes et des dénis qui plutôt que de stimuler les capacités d’adaptation et de créativité enferment cette identité nationale entre les murs de ses anciens démons.

 

 

Elisabeth Guerrier

 

A propos de l'auteur

Elisabeth Guerrier

Elisabeth Guerrier

Rédactrice

Poésie

Artiste/Peinture/Art Digital

Auteur(e) : "IsolementS"

Sites :

http://guerrierart.com/

http://guerrierpoesie.blogspot.com/

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    11 mars 2012 à 10:05 |
    Texte de première importance, Elisabeth, dont on peut vous remercier, en ces temps de bataille électorale, où – vous le dîtes quelque part – l'identité nationale est à nouveau revendiquée, par les glapissements de ceux qui «  ont vocation, naturellement » à garder le saint Graal de la nation ( et, donc, son contenu).
    Je me contenterais de suggérer aux lecteurs de mettre en vis à vis de votre propos, n'importe quel discours du Front ( national, ne l'oublions pas) ou, du président-candidat ( le contraire vaut aussi ) courant après ce vent mauvais là. Point par point, comme dans un travail de tissage, chacun de vos propos est exactement le contraire ; j'en choisirais 2 ou 3 : le dynamisme de tout tissu national, vivant, donc en construction, et modifications constantes ; la langue évidemment, j'ajouterais, le désir, l'envie de «  ceux là, plutôt qu'ailleurs » ;  le vivre ensemble des usages, des cultures, l'ouverture, là où le «  modèle » crié par les autres est tellement racorni, et rétrécit à vue d'œil qu'à la fin, dans cette «  nation » là, comme dans les cauchemars ( déclinés par Guéant) on n'aura plus au fond du pot – commun, disent-ils – qu'un   chiffon informe, qu'ils espèrent encore bleu, blanc, rouge, en oubliant que déjà, dès son origine, ce drapeau était un assemblage.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    09 mars 2012 à 20:36 |
    Le débat sur l’identité nationale, qui semblait clos, va peut-être se rouvrir au décours de la campagne. C’est un corps, dites-vous ; le corps, ce me semble plutôt être le peuple ou la nation. Si l’identité nationale française est aussi difficile à définir, c’est que le peuple français lui-même ne va pas de soi. Herder, au début du XIXème, disait qu’à la différence de l’allemand, le français n’est pas une langue « naturelle » : latin vulgaire (au sens d’altéré par l’usage), ce fut tout d’abord une langue étrangère, amenée dans les fourgons d’un envahisseur. Langue « artificielle » donc, au moins à ses débuts ; peuple artificielle aussi, au sens où il est et a toujours été, plus que d’autres, composé de strates hétérogènes. Le « national » français est donc par essence composite. D’où la tension entre un universel bien défini et une identité incertaine, tellement incertaine qu’elle se confond avec cet universel (les droits de l’homme). L’invention de l’histoire de France, au XIXème siècle – en même temps d’ailleurs que furent créées les autres histoires nationales – masque mal le défaut originel de bases linguistiques et ethniques de ce peuple, plus artificiel que les autres (aucun peuple n’étant véritablement « naturel »). Les efforts du nationalisme français ont toujours visé à « naturaliser » cet artificialité ; d’où la référence à une « francité » paradigmatique, opposable aux différentes vagues d’immigration, véritable lit de Procuste, sésame de l’intégration, sur lequel les nouveaux venus devraient se coucher.
    La quête de l’identité nationale répond à l’angoisse du vide. L’absence de qualités qui définissent le sujet est, en effet, angoissante. « Der Mann ohne Eigenschaften » (l’homme sans qualités) est le titre d’un roman de Musil. Et les français ? Ein Volk ohne Eigenschaften ?

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