CGT : les turbulences de la fin d’un règne

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 mai 2016. dans France, La une, Politique, Actualité, Société

CGT : les turbulences de la fin d’un règne

Au premier rang de la manif, imperturbable et bien rouge, la banderole de la CGT – seule, comme une grande – intime l’ordre au gouvernement, « vendu » au MEDEF, de retirer dans l’heure la loi scélérate El Khomri. Les mêmes au bord des trains, ou des palettes en flammes dans les dépôts d’essence. Les mêmes encore, à la TV, criant au « trop, c’est trop », pariant sur une fin de printemps chaud, ailleurs que dans la météo, fraîche, quant à elle. Un air de 68, de 2005, de 2010 aussi quand tout était bloqué sur les routes et que Sarkozy ramait, lui qui hier – tiens donc - s’étonnait de « l’anarchie actuelle ». Du déjà vu, le scénario ? avec les mêmes acteurs ? Croyez-vous ?

Sont-ils en train, les Cégétistes, de chausser cette panoplie du Syndicat des Métiers du Livre, d’antique mémoire (syndicat unique de la presse quotidienne française valant monopole, aux mains de la CGT) ; quelque part, une prébende, un agencement de privilèges, un apanage, comme on disait dans la France des Rois, quand même bien éloignée d’une possible définition de la vénérable centrale. Vieille dame – plus d’un tour dans sa pile de tracts, respectée bon an, mal an, écoutée plus ou moins selon saison – dont l’acte de naissance – 1895 – chantait alors, en ces temps de débuts des luttes, ce qui allait de soi dans le monde ouvrier : un syndicat pour les défendre et les représenter. Discuter après avoir cerné les attendus parfois coriaces du problème, et lancer la ou les formes d’actions qu’il fallait jusqu’à obtention des objectifs visés. Un syndicat face au patronat, et puis, progressivement, un syndicat avec d’autres, d’accord ou un peu moins, appuyé aux heures les plus chaudes – pêle-mêle 36, 45, 68 – sur des gouvernements dans un choral non plus binaire mais tripartite. La CGT, la tête familière de ses chefs, ceux qui faisaient partie de la famille ; un Séguy, bien sûr, un Krasu, cet Henri Krasucki plus cultivé que beaucoup, un Bernard Thibaut évidemment ; ceux qu’on ne reconnaîtrait pas dans la rue, ce Thierry Lepaon, qu’il faut oublier ; celui de maintenant, Philippe Martinez ; Philippe le radical, comme on aurait dit en un temps médiéval, Philippe le Hardi, à moins que Louis le Hutin, ou querelleur. Le gars, mâle moustache, œil sombre et trogne virile, ancien metalo Renault – belle carte de visite, pourtant – harangue, et, du coup, démarre chaque JT, devant chaque manif, de jour et de nuit-debout parfois, avec, non ce « tous ensemble » qui fut à un moment l’honneur des défilés, mais ce « tous contre le gouvernement honni », et peu importe pourquoi, comment. Banderole saignante – un peu carton pâte peint – parfois slogans agressifs, quand ce n’est pas simplistes, et, nous dit-on, en lieu autorisé, pas un mm de différence entre Hollande et Sarko ; estampillé Martinez… Alors !!!

Même si la présence cégétiste est constante dans tous les défilés depuis plusieurs mois, sa place, puis son verbe sont peut-être ce qui a le plus changé dans le paysage social ces derniers temps. De quelques défilés unitaires de-ci, de-là, locaux ou nationaux, les rangs de la CGT optent de plus en plus pour un territoire bien à eux – ce qui, d'ailleurs, est souvent d’usage rituel en la boutique – passant au grand large de la CFDT, vilipendée avec une rare rage dans chaque affiche sauvage qu’on croise tous les jours, comme syndicat-traître, collaborateur des instances (des engeances !) prétendument associées du MEDEF et du gouvernement Valls… Rien à faire, les sociaux-traîtres et autres rats visqueux reprennent du service. Malaise. L’équation selon eux serait pourtant simple : les intérêts des travailleurs sont mis en péril par la horde au pouvoir faisant une politique de Droite, inondant de bénéfices les caisses patronales ; la CGT est la seule à combattre, donc, c’est le seul ennemi qui vaille, et par là, le seul héros.  Et vogue le bon vieux syllogisme. Au milieu de l’arène, El Khomri et sa loi travail. Que pas une ligne de cette loi ne vienne à naître des tréfonds de l’Assemblée. Pas une virgule. On ne discute plus, on se bat. « On peut regretter l’abandon du syndicalisme de lutte des classes » dit-on à la centrale.

Seuls de leur opinion ? Disons que les adeptes sont hétéroclites et dispersées ; a priori, pas si nombreux : des nuit-debout réveillés, un Mélenchon ravi de la crèche, ce qui reste de membres du PC, et autour, ce qui peut naître demain d’un Podemos en devenir. Une légion ? Sans doute pas, et notamment pas en ordre de bataille. Radicaliser devient le maître-mot dispatché par la CGT, là où il y eut naguère un rassembler, et dans la préhistoire, un négocier. Radicaliser, donc, mettre en marche les gens, sur le mode du refus ; les entraîner, les amalgamer ; les hisser à un tel niveau de colère qu’automatiquement une certaine dose de violence peut devenir inhérente. Front du non et de la plainte corporatiste, hic et nunc (foin de la prospective), rejoignant l’esprit jacquerie, Bonnets Rouges, hordes du petit commerce d’antan. L’allumette ces heures-ci est évidemment assurée par l’embrasement des raffineries, dépôts d’essence bloqués, panique relayée amplement par les queues devant les stations service. Pénurie à la chilienne ? s’effraie le bourgeois. Attelage mélangé qui a du reste ses inconvénients ; ainsi, le dérapage de la tentation du soutien – en tous cas du silence signifiant – devant l’affaire de la voiture de police incendiée par des casseurs mâtinés d’anarchisme, il y a peu… Radicaliser, c’est, pensent peut-être nos cégétistes, être leader du mouvement, l’orienter à sa manière, ramasser la mise. Rêve étrange, largement déconnecté des réalités. Assis sur une image qui appartient au passé, quand la centrale était en situation de domination.

Car il n’y a pas un mouvement mais des kyrielles, un type de revendication (la fin de la loi travail étant une plaisanterie) mais des tonnes dispersées aux quatre coins. La centrale, par ailleurs, en est probablement « rendue » à ce voyage vers l’extrême, faute d’abondance dans ses propres forces. Elle revendique plus de 600.000 adhérents que lui conteste plus d’un chercheur en sciences sociales. A peine plus de 500.000, paraît-il, que talonneraient les 450.000 de l’ennemie CFDT, qui la dépasse dans certains secteurs professionnels. 7 Français sur 10 considèrent que les syndicats ne sont pas représentatifs. 7% seulement de la population active sont syndiqués.

Certains diront : mais qu’attend-on alors pour se syndiquer ? Peut-être espère-t-on des organismes bien différents justement de la CGT ? De ces mécanismes syndicaux à la Scandinave ou à l’Allemande, qui représentent le syndicalisme de masse, sont l’interface incontournable et efficient entre patronat, gouvernement et forces du travail. Ces syndicats puissants, qui ont endossé bien d’autres rôles sociaux que la contestation, qui ont permis pendant si longtemps aux social-démocraties de se mettre en place et de fonctionner. Chez nous, avec pourtant des sociaux démocrates au pouvoir, n’est-ce pas aussi la faiblesse syndicale, ou son obsolescence, qui a fait obstacle ? Disons aussi – et je souris d’avance en pensant – pauvre ! aux efforts colossaux que devrait consentir la CGT en la matière – que l’époque où nous sommes exige sa dose de démocratie participative aux côtés de la représentative. Et que cette exigence traversera les organismes syndicaux ; la CFDT honnie, ayant, là, quelques années d’avance sur sa vieille rivale. Ceci, aussi, sourd dans les mouvements sociaux actuels, n’en déplaise à la respectable centrale qui regarde avec le peu qu’elle demeure, de haut, le monde entier. Mais jusqu’à quand ?

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    03 juin 2016 à 15:35 |
    Le comportement de la CGT a des relents rappelant ceux des grèves politiques de type quasi insurrectionnel organisées par le PCF en 1947, alors que la Guerre froide commençait... ! Et puis, bien sûr, ces grèves sont destinées à faire chuter définitivement François Hollande qui avait déclaré qu'il ne se représenterait pas pour les élections présidentielles de 2017 si le chômage ne commençait pas à baisser... ! Oui, tout est là, en manipulant au passages des dizaines - voire des centaines de milliers - de manifestants sincères... !!
    Il s'agit donc d'abord d'empêcher l'actuel chef de l'Etat de pouvoir se représenter - en s'appuyant sur la relative embellie des chiffres de la croissance et de la baisse du chômage depuis environ quelques mois... Drôle de conception de l'intérêt des "travailleurs", non... ?! Et puis, il y a aussi l’intérêt de la "boutique" syndicale cégétiste, tentant de surfer sur l'inculture économique et les "représentations" médiatiques (les quatre ou cinq phases de "hollandbashing" auxquelles nous avons pu assister depuis 2012), le leader Martinez considérant que, de toute façon, il n'a rien à perdre, voire tout à gagner...
    Je vais conclure en disant - et en m'appuyant sur le contenu de votre chronique, dont je partage entièrement l'avis en ce qui concerne son contenu - que la CGT n'est plus, pour moi, un "syndicat", mais une organisation à la fois "sénile" (pour reprendre l'expression de Jean-François Vincent dans son commentaire) et en "régression au stade anal" (formule connue pour les freudiens) un peu à la façon dont les révoltes se produisaient sous l'Ancien Régime - à savoir ce que l'on appelait des "jacqueries"...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    28 mai 2016 à 13:10 |
    Oui, bien triste cette ultime dérive d’un syndicat à l’agonie, écrasé par la CFDT aux dernières élections professionnelles, et qui tente pour survivre, dans une fuite en avant aussi vaine que désespérée, d’enfourcher les chimères de la faction nuitdeboutiste.
    En réalité, ce que cherche la CGT, ce n'est autre qu'une destruction symbolique. Comme le dit aujourd'hui même le philosophe Marcel Gauchet dans une interview au Figaro : " pour les adversaires les plus radicaux du texte, toucher au Code du travail est en soi un sacrilège. c'est pourquoi ils ne sont pas prêts à transiger. Seule l'annulation sacrificielle de ce blasphème peut les satisfaire". Oui, la CGT en est là. C’est vrai pour les organisations comme pour les individus : la sénescence est un naufrage. De profundis.

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