De heili heilo à Jobi Joba…

Ecrit par Sabine Aussenac le 05 avril 2014. dans La une, Education, Société

De heili heilo à Jobi Joba…

Tiens, c’est amusant, ce départ d’un ex-prof d’allemand et l’arrivée d’un natif de Barcelona à Matignon, vous ne trouvez pas ? J’y vois, moi, une excellente métaphore de la situation de l’enseignement de l’allemand dans notre belle France…

Oui, l’Espagne et l’enseignement de l’espagnol ont bien toujours le vent en poupe comme l’anglais – what else ? – et les langues dites émergentes (car des parents d’élèves s’imaginent encore que leurs têtes blondes vont réussir à maîtriser le mandarin en quelques années, quand certains peinent à écrire leur propre nom – du vécu ! – et ne maîtrisent déjà plus l’écriture cursive – alors les idéogrammes, je vous laisse imaginer…).

Les classes de mes collègues hispanisants sont toujours remplies ; et c’est vrai que c’est sympa, cool, fun, d’apprendre cette langue latine dont les sonorités nous semblent si familières, et puis le soleil, la salsa, etc… Je vous épargne les clichés !

Nous, par contre, en allemand, c’est le désert des Tartares. Les profs d’allemand sont devenus des has been, véritables boloss de l’Éducation Nationale. Tiens, c’est simple, dans notre immense académie de Toulouse, à la rentrée 2014, AUCUN poste au « mouvement » ; dans certains départements, et pas seulement dans le Sud-Ouest, aucune école primaire ne propose l’enseignement de l’allemand ; j’ai personnellement un statut de remplaçante depuis des années, malgré ma réussite au CAPES en 1984…

Nos classes ressemblent à des rassemblements de clandestins sous quelque dictature… Nous sommes les disciples de la dernière chance, les résistants, nous sommes la mémoire d’un grand peuple qui, autrefois, existait : les élèves qui faisaient de l’allemand, les germanistes. Souvenez-vous : de cette époque où l’allemand était enseigné dès la sixième, et où les germanistes rayonnaient de leur réputation de « bons élèves »… De ces trente glorieuses des jumelages, de ces images d’archives d’Adenauer et du Général applaudis à Reims ou à Berlin, de votre petite « corres » si blonde et si délurée…

Oui, hier, en voyant la valse de nos dirigeants, je n’ai pu m’empêcher d’y lire un symbole…

Pourtant, non, nos cours ne sont pas soporifiques comme un discours de notre ex-Premier Ministre ! Je vous assure, les méthodes ont évolué depuis Rolf et Gisela, nous aussi, nous utilisons autre chose que des magnétos à bande, et nous savons même naviguer sur l’ENT ! Non, non et non, nous ne parlons pas des heures sur un ton monocorde, au contraire, nous faisons faire des activités aussi variées que celles de nos collègues d’espagnol, même si, c’est vrai, nos manuels – les livres, hein, pas Valls (elle était fastoche) – parlent de façon un peu répétitive de la chute du Mur, des immigrés de Berlin et des discours du Moustachu…

Pourtant, non, nous ne faisons pas aux élèves et à leurs parents des promesses que nous ne tiendrons pas, comme un certain ex-prof d’allemand sus cité… Quand même des orthophonistes recommandent l’apprentissage de la langue de Goethe aux élèves en difficulté – pour l’ordre de la syntaxe, pour la logique de la langue… – quand toutes les grandes entreprises et même PME recrutent à tout va des candidats germanistes, quand il suffit à un étudiant de franchir la ligne Maginot des préjugés, et surtout le Rhin, pour d’un claquement de doigts décrocher un CDI en terre teutonne, c’est du solide, et pas de la promesse électorale !

Mais bien sûr, l’Espagne attire le chaland, elle claque des doigts comme une danseuse de flamenco, et quand on voit notre nouveau Premier Ministre – que je salue respectueusement, et dont j’ai réellement apprécié le magnifique discours de tolérance et d’humanisme qu’il nous a tenu récemment dans la Ville Rose, lorsque j’ai eu la chance d’être conviée au dîner du CRIF organisé peu de temps avant la commémoration des meurtres de la Bête… – on ne peut s’empêcher d’admirer son dynamisme… Oui, cet homme né de l’autre côté des Pyrénées a le sang bouillant des Ibères, oui, il va, je n’en doute pas un instant, mener sa barque avec une autre poigne, oui, il va se jeter dans l’arène, et c’est bien l’Espagne qui pointe un peu sa corne à Matignon, comme le chantait notre Claude.

Faisons amende honorable et reconnaissons à nos collègues hispanisants que leurs cours peuvent, de la même façon, attirer nos élèves. Mais je voudrais ce jour rétablir la vérité : nos cours d’allemand peuvent être aussi gouleyants qu’une chanson gitane, aussi intéressants qu’un voyage en Argentine, aussi riches de sens qu’une expo de Dali ! Nous avons les Prinzen, et puis les îles de la Baltique, les Alpes, et Berlin ! L’allemand reste aussi la deuxième langue du marché international et d’internet…

Françaises, Français, ne jetez pas l’ancien Premier Ministre avec l’eau du Rhin !

Élève, si t’es malin, viens à Berlin ! Car comme le dit une affiche : Allemagnifique !

PS : Manuel, te quiero !

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 avril 2014 à 15:44 |
    En matière linguistique, on oublie trop souvent que facilité ne rime pas toujours avec utilité. Certes, anglais et espagnol sont des langues mondiales et réputées faciles (au début ; car après ça se complique…). Mais, au niveau européen, on ne pense pas assez que l’allemand demeure la langue véhiculaire de l’ Europe centrale et orientale : en Hongrie, c’est un quasi bilinguisme ; en Russie – si l’on ignore le russe – c’est, de loin, la langue qui marche le mieux, ou le moins mal…
    De plus, l’allemand LV1 est une excellente propédeutique à l’anglais LV2 : la plus latinisée des langues germaniques sied parfaitement à des jeunes germanisants francophones. Une fois le « choc » de l’étrangeté surmontée (vocabulaire, syntaxe), les choses s’aplanissent et surgit une impression d’aisance (le contraire de l’anglais !). Es lebe die deutsche Sprache !

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