De la puissance paternelle à l'autorité parentale : vers un nouveau matriarcat ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 février 2018. dans La une, Société

De la puissance paternelle à l'autorité parentale : vers un nouveau matriarcat ?

La loi du 4 juin 1970 a aboli l’article 373 du Code Civil dans sa version napoléonienne, qui disposait : « le père seul exerce l’autorité dans le mariage ». Ainsi était mis fin à cette « puissance paternelle », directement issue de la patria potestasdu droit romain.

Mais qu’était-ce, au juste, que cette si stupéfiante notion ? Outre un arbitraire disciplinaire – correction manuelle, possibilité d’arrêter et de mettre en détention le fils sans consultation de la mère – il existait un – incompréhensible pour une conscience moderne ! – ius vitae necisque, un droit de vie et de mort. Comme l’écrit Dion de Pruse, rhéteur de la seconde sophistique du premier siècle de notre ère : « il est permis au père de mettre à mort les fils, sans jugement et sans aucun chef d’accusation ». Cette disposition – extravagante – était réservée aux fils ; les filles, quant à elles, n’étant, aux termes la lex Julia de adulteris, passibles de la peine capitale qu’en cas d’adultère et… de consommation de vin !…

Il faut dire que, dans l’antiquité romaine, il existait une sorte d’osmose entre le père et le fils – pater et filius eadem persona, dit le Code Justinien : en clair, ils forment la même personne. Même osmose entre le père et l’Etat. L’historien Tite Live parle ainsi d’un pater imperiosus, littéralement un père « impérieux ». Mais il s’agit, en réalité, de l’imperium, ce pouvoir de commandement d’origine jupitérienne. « Munus deorum dandi auferendi vitam » écrit Sénèque, dans le De Clementia : la fonction des dieux est de donner et de reprendre la vie. Cette fonction fut d’abord celle des rois de l’époque archaïque, puis celle des consuls de la République, toujours escortés de licteurs dont les faisceaux étaient surmontés d’une hache servant aux exécutions capitales. De fait, le consul Brutus fit décapiter son fils en 509 avant notre ère. La paterfigure, par conséquent, une espèce de consul à l’échelle de la famille : « unpater familias, note l’historien du droit Yan Thomas, n’est pas seulement chef de la domus, il est aussi investi d’un pouvoir d’Etat ».

D’où le caractère sacrilège du parricide : un scelus incredibile, un crime incroyable ! Rien toutefois de spécifique à Rome, l’anthropologue sinisant Maurice Godelier raconte que « en Chine, en tuant son père, le meurtrier portait atteinte à l’empereur, qui avait reçu mandat du ciel pour apporter aux populations de son immense empire la prospérité, la justice et la paix ». Le parricide constitue donc un régicide. Et inversement ! Balzac, dans Mémoires de deux jeunes mariées, fait dire à Mademoiselle de Chaulieu écrivant à Madame de l’Estorade : « en coupant la tête à Louis XVI, la révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a que des individus ».

Il semblerait, de la sorte, qu’il fallut attendre un peu plus de deux siècles pour que cette décapitation symbolique s’inscrivit dans la législation.

La loi de 1970, en effet, stipule qu’il ne saurait y avoir un « chef de famille » ; elle instaure une stricte égalité entre le père et la mère : la coparentalité. Depuis une autre loi, de 1978, l’on ne parle plus, en cas de divorce, de « garde » de l’enfant mais d’« exercice de l’autorité parentale » ; et une troisième loi, datant de 2002, dispose que cet exercice de l’autorité – et par les deux géniteurs – devient permanent, hors séparation, et, qui plus est, peut associer le mineur à la prise de décision : « les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité » (art. 371-1 du Code Civil).

Le résultat judiciaire d’une pareille évolution juridique ne s’est pas fait attendre : en 2010, dans 72,6% des cas, l’enfant était confié à la mère. La résidence étant attribuée au père dans 7,4% des cas, et dans les 20% restant, le juge des affaires familiales décidant une « garde alternée » : une semaine chez papa, une semaine chez maman… ce qui fit dire au célèbre professeur de droit civil, Jean Carbonnier : « la famille s’organise spontanément autour du matriarcat ».

La psychanalyste Denise Vincent, concluait alors, dans La revue lacanienne : « le déclin de l’identité du père a pour corollaire l’envahissement de la figure maternelle. C’est ce qui fait dire à nos collègues psychanalystes que nous sommes en train d’assister à la renaissance du matriarcat. La femme décide de l’enfant qu’elle va mettre au monde, elle choisit le moment le plus favorable en fonction de ses études, de sa carrière, de la rencontre du géniteur de son choix. C’est elle qui décide d’interrompre le mariage et demande le divorce (…). Avec le pouvoir aux mains des femmes, le changement radical qui se produit est que l’instance phallique n’est plus dans le réel. La maternité est la présentification du phallus dans la réalité, la relation à l’autre est directe, alors que dans le patriarcat la relation à l’autre est médiatisée par un tiers qui est symbolique puisque de l’ordre du langage. Si la mère est l’incarnation du phallus, la fonction du père apparaît accessoire, aucunement nécessaire. Ce sont la mère et ses enfants – qu’ils soient fille ou garçon – qui assureraient la continuité des générations ».

Ce n’est donc pas uniquement à une « libération de la parole » que nous assistons : la prise de parole – publique et virulente – a été précédée par une discrète – mais décisive – prise de pouvoir au sein de la famille, révolution à bas bruit, qui consacre la déchéance de l’homme, du père, réduit à quémander sa non-élimination dans l’éducation et dans la prise en charge affective de sa progéniture.

L’anglais a le mot « nurture » pour désigner non seulement la nutrition, mais également et non moins, le « nursing », ce soin tendre et aimant qui donne au nourrisson l’indispensable sentiment de sécurité sur lequel il peut s’appuyer pour grandir. Cette fonction, éminemment parentale, n’est pas l’apanage d’un sexe, ou d’un genre, comme on dit dans la novlangue contemporaine…

Le néo-féminisme « révolutionnaire » et revanchard se devrait – pour le bien de tous – d’accepter un armistice.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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