De la Virtus romaine à la vertu moderne

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 janvier 2012. dans La une, Société, Histoire

De la Virtus romaine à la vertu moderne

 

Le 30 novembre 2006, lors de la séance annuelle de l’académie française, Pierre Nora s’étonna de la disparition d’un mot, signifiant occulté dont le signifié envahit pourtant toute la sphère publique :

« Pour qui a la faiblesse de prendre au sérieux la vertu – c’est mon cas –, un paradoxe s’impose comme une évidence massive : l’époque est obsédée de vertu, et le mot lui-même est devenu imprononçable.

« Je m’explique.

« D’un côté : l’esprit de vertu, qui est effort vers le bien, est la chose du monde aujourd’hui la plus répandue. Le moralisme coule à pleins bords. On le trouve partout. Il n’est qu’humanitaire, exclusion de l’exclusion, exhortation à la tolérance, ouverture à l’Autre, condamnation de toutes les formes de crimes contre l’humanité, repentance, culpabilité généralisée, droits de l’homme, de la femme, de l’enfant, de l’animal, de la nature. L’Empire du Bien étend partout ses tentacules. Et la vertu, ou plutôt le “vertuisme”, pour employer un mot qui n’existe pas dans le Dictionnaire, a envahi tous les domaines de la vie collective, en particulier ceux dont la logique de fonctionnement lui était en principe étrangère.

Pour prendre les quatre principaux : les médias, qui ont remplacé l’information par les bons sentiments ; le droit, où le pieux souci de la défense des individus va souvent jusqu’à faire des coupables les victimes du système social ; les relations internationales, où les monstres froids que sont les nations apprennent à vivre avec le droit d’ingérence ; l’histoire enfin, que l’extension du “devoir de mémoire” est en train de transformer en procès général du passé.

« Et pourtant, qui ose encore parler de vertu ? Le mot lui-même est frappé d’un certain ridicule, d’un démodé certain. Il a perdu la force que lui avait donnée l’Antiquité ».

Dans l’antiquité, Virtus, comme son corollaire grec, andreia, se réfère à l’homme, au mâle, (vir, andros), dont la principale qualité est le courage : « virtus » dit Cicéron « dérive de vir, homme ; car pour l’homme, le courage est la chose capitale (maxime) qui exige un non moins capital mépris à la fois de la mort et de la douleur » (Tusculanes 2.4). Virtus, à l’origine, n’a donc aucune connotation morale : César, dans La Guerre Civile, parle de deux ses officiers à qui la bravoure (virtus) au combat avait valu d’immenses avantages matériels dont ils avaient abusé ; César ajourne la punition pourtant méritée, tenant le plus grand compte de leurs mérites (« multa virtuti eorum concedens »).

C’est sous l’influence du grec Arete que les choses évoluent. Arete, c’est l’excellence, la perfection d’abord réservée aux dieux. En s’appliquant progressivement aux hommes, le mot finit par désigner la force d’âme permettant de tirer le meilleur parti des circonstances, du destin, tuchè. Ainsi virtus, c’est-à-dire toutes les qualités grâce auxquelles l’homme réagit face aux évènements, s’opposera à la fortuna, la chance. Machiavel, au XVIème siècle, reprendra la formule : le « principe », le prince, possède la « virtù » par laquelle il tire au mieux parti des aléas du sort, « fortuna ». Virtus acquiert ainsi la valeur d’un terme générique contenant en lui-même toute une série de « vertus » telles que prudentia, iustitia, temperantia et fortitudo : la prudence, la justice, la maîtrise de soi et la vaillance.

Cette conception de la vertu perdurera pendant tout le moyen-âge et la renaissance (cf. Machiavel). Au XVIIème siècle, on en retrouve encore des traces chez Corneille. Le Cid dit au comte (acte II, scène 2) : « sais-tu que ce vieillard (son père) fut la vertu même, la vaillance et l’honneur de son temps ? ». L’équivalence entre la vertu et la vaillance au combat est confirmée, quelques vers plus loin, lorsque Rodrigue parle de l’« ardeur » qu’il a héritée de son illustre ascendant.

Tout change au XVIIIème siècle, et ce changement, Montesquieu l’illustre, on ne peut mieux, dans l’Esprit des lois : « la vertu dans une république, c’est un sentiment et non une suite de connaissances ». La vertu, un sentiment ! Montesquieu précise : « une affection générale pour le genre humain ». Il y a, à cette époque, un lien direct entre la conscience morale individuelle et l’amour de l’humanité. D’instinct, l’homme, bon par nature (cf. Rousseau), se détourne du mal et embrasse le bien. Le choix éthique dépend de ce que l’on ressent. Pour Hume, dans son ouvrage, A treatise of human nature, la vertu se définit par la satisfaction qu’elle procure à l’âme ; à l’inverse, le vice suscite de l’« uneasiness », du malaise. On est bien loin de la combativité et de la virilité romaine : le critère désormais réside dans le for intérieur, la bonté innée. « The nature of virtue » écrit Shaftesbury dans An enquiry concerning virtue or merit « consists in a certain disposition or appropriate affection of a rational creature towards the moral objects of right or wrong ». Tout cela pourrait mener à une totale irrationalité, notamment dans la conduite des affaires publiques. Le sentiment doit donc être guidé par la raison. C’est paradoxalement ainsi que Robespierre justifie la Terreur : « le ressort du gouvernement populaire en révolution populaire est à la fois la terreur et la vertu. La vertu sans laquelle la terreur est fausse, la terreur sans laquelle la vertu est impuissante ». Intéressant renversement : la vertu est naturellement impuissante – exit l’ardeur : nous sommes dans le sentiment ! – c’est grâce à la raison que peut s’instaurer ce qui répugnerait spontanément à l’âme : le régime de Terreur.

La grande peur issue de la révolution française et des guerres de l’empire va entraîner un néo-conservatisme à tonalité religieuse, transformant la vertu en une sorte de surmoi étriqué. Le grand chantre de la contre révolution, Joseph de Maistre, la définit, dans les Soirées de Saint Petersbourg, comme une obéissance : « quel philosophe de l’antiquité a jamais su que la vertu n’est que l’obéissance à Dieu, parce qu’il est Dieu, et que le mérite dépend exclusivement de cette disposition ? ». Singulier renversement ! La virtus romaine, mère de l’action et de l’ardeur au combat est devenue synonyme de piétisme et de passivité ! Elle est devenue morale, une morale mièvre et insipide, sujet inépuisable des romans « honnêtes » – aujourd’hui oubliés – d’auteurs tels qu’Octave Feuillet et son Roman d’un jeune homme pauvre.

En réaction contre ce surmoi tyrannique, le romantisme va faire l’éloge de la révolte et du vice. William Blake, dans The marriage of Heaven and Hell, semble répondre point par point à de Maistre : « I tell you, no virtue can exist without breaking these Ten Commandments. Jesus was all virtue, and acted from impulse, not from rules ». Je vous le dis : la vertu ne peut exister qu’en brisant ces dix Commandements. Jésus était la vertu même, il agissait par élans, et non d’après des règles.

Flaubert, quant à lui, dans un ouvrage de jeunesse, La passion et la vertu, évoque « le vice qui insulte la vertu et lui crache à la face comme le châle usé de la fille de joie qui effleure en passant la robe noire du prêtre ». La déchéance de la vertu est accomplie : la littérature vante désormais son contraire. Baudelaire, dans l’art romantique, prenant le contrepied des romans honnêtes à la Feuillet, s’exclame : « le vice est séduisant, il faut le peindre séduisant ». C’est parce que la vertu n’est plus qu’une morale imposée de l’extérieur, et non plus inclinaison intérieure vers le bien, qu’elle est rejetée. La virtus romaine était force, la vertu du XVIIIème siècle sensibilité, celle du XIXème n’est que soumission à un conformisme, discréditant la morale elle-même : « la morale est une faiblesse de la cervelle » dit Rimbaud.

« Effort vers le bien » dit Pierre Nora. Du mot, en effet, il ne reste que le contenu, le signifié ; le signifiant, lui, est toujours au purgatoire.

 

 

Jean-François Vincent

 

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    22 janvier 2012 à 12:16 |
    Très intéressante chronique, partant de la "vertu", à partir des réflexions de Pierre Nora - un de nos meilleurs historiens.
    Effectivement, il y a aujourd'hui une sorte de "vertuisme", qui nous est vendu à partir de l'appareil médiatique. Par un processus de transfert et d'identification hyper-individualiste, les anciens "citoyens" réclament de plus en plus un simple statut de "victime". Les marchands d'images des médias nous vendent avant tout de l'émotionnel à l'état brut.
    D'où l'intérêt de votre petite (en taille) histoire de la "Vertu", par le biais d'une évolution sémantique. La "Virtus" romaine correspondait effectivement à une citoyenneté assurée et forte, du moins dans les premiers siècles. Il est évident aussi que Jésus (voir les Évangiles) remit en cause une autre conception de la "vertu", en fréquentant les voleurs et les prostituées - au grand scandale des pharisiens ; pour ces derniers, c'était donc "mal" - par définition ! Le glissement de Montesquieu, dans "L'Esprit des lois", est aussi très intéressant : vous parlez du "sentiment" (caractéristique du XVIIIe siècle). En ce qui concerne Rousseau, qui ignore ses écrits selon lesquels l'homme serait "bon" par nature... (sans oublier le "bon sauvage") ? Le cas de Robespierre ("La Terreur et la Vertu") doit - à mon avis - être mis à part : le contexte historique était alors celui d'un "gouvernement révolutionnaire" assiégé par les grandes monarchies de l'Europe entière. Je pense, comme vous, que le XIXe siècle ne fut que celui d'une "vertu" hypocrite, imposée par la "morale bourgeoise". L'évolution vers le "surmoi" freudien, au XXe siècle, est - à ce niveau - très intéressante, car à mettre en liaison avec les répressions sexuelles (refoulements) antécédentes organisées par la Bourgeoisie conquérante.
    Une question et interrogation personnelle pour finir : le "vertuisme" actuel ne traduit-il pas - de manière certes paradoxale - la perte du sens réel du collectif ?

    Répondre

  • Martine L

    Martine L

    21 janvier 2012 à 10:05 |
    Fort intéressant, JF, ce texte ! Il m'interroge en tant qu'historienne et citoyenne . La partie XVIIIè et Rev. Fr. du texte souligne, à elle seule, les mutations du sens du mot, mais aussi, les changements de mentalité. « Vertu » et « bonheur » habitaient alors ( de même, aux USA tout juste nés – d'ailleurs, là, c'est finalement resté !) les textes institutionnels et politiques. Un Saint Just a écrit de très belles pages – sans parler de Robespierre – traversées par de tels mots , qui sonnent avec étonnement, quand on les lit aujourd'hui, au regard des auteurs. On aura remarqué que – et le mot vertu, et le mot bonheur - ont ensuite déserté le vocabulaire politique ( institutionnel, évidemment ) peut-être dans la foulée des mentalités bourgeoises plus inhibées du XIXè siècle ; ils ont regagné le camp de l'intime. Nous sommes en campagne, en 2012, et, qui aura le culot de prononcer, en discours – ne parlons pas des slogans ! de tels mots ? Alors que si nous regardons, dessous, ils sont très présents !

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.