Décliner le populisme : populus, ethnos, demos

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 février 2017. dans La une, Politique, Société

Recension/commentaire du livre de Patrick Buisson, La cause du peuple, éditions Perrin, septembre 2016, 464 pages, 21,90 €

Décliner le populisme : populus, ethnos, demos

Décliner dans les deux sens : refuser et faire la déclinaison de. Cette seconde acception décrit très exactement ce qu’entreprend Patrick Buisson, l’ex-père Joseph de Nicolas Sarkozy dans son ouvrage : il « décline » un populisme assumé et revendiqué qu’il entend ici théoriser.

Populus

« Il est vrai qu’il n’y a pas loin de la stigmatisation du populisme et l’expression plus ou moins camouflée d’une certaine populophobie » écrit Buisson. Le peuple, bien sûr. Mais quel peuple ? A l’instar de la plebs que défendaient les populares de la fin de la république romaine, il s’agit de ce que le démographe Christophe Guilluy, dans son Atlas des fractures françaises, nomme « la France périphérique », celle des ruraux déclassés, des suburbains fuyant les banlieues et exilés à la lisière des champs, bref la France qui vote FN. Symptôme, nous dit Buisson, d’un mal bien plus largement répandu : la « déliaison », le délitement du lien social, de cette affectio societatis, dont parlent à la fois Spinoza et Frédéric Lordon… signe d’ailleurs dudit délitement pour Buisson : la disparition des bistros ! « La spirale de la solitude extrême s’achève avec la disparition de ces derniers lieux de vie qu’étaient les bistros – 600.000 dans les années 60, moins de 35.000 aujourd’hui ».

Mais au-delà de la socialisation bistrotière, qu’est-ce donc qui définissait le « vivre ensemble » et par conséquent soudait le « peuple » ? Réponse : l’identité ! « Un capital immatériel que l’économie ne sait ni créer, ni produire, mais auquel les Français tiennent comme à la prunelle de leurs yeux », plus précisément ajoute-il en citant Renan « le souvenir des grandes choses faites ensemble », autrement dit l’histoire, entendue comme un « roman national ». Problème, l’immigration aboutit « immanquablement » à la « destruction de l’identité nationale »… d’où la question de l’ethnos.

Ethnos

Oui, la France forme une « communauté », une ethnie (Buisson ne va pas jusqu’à dire une « race »), un « capital d’autochtonie ». Vieille thématique nationaliste : comme dans la Grèce antique, les hommes « sortent » du sol de leur terre natale pour y retourner à leur mort : la patrie – patria, Vaterland – s’enracine dans la terre des pères, celle où les ancêtres sont enterrés. On n’est pas loin d’un Barrès et de sa célèbre conférence de 1899, La terre et les morts, sur quelles réalités fonder la conscience française.

Il existe ainsi une « France centrale », au sens historique du terme, par opposition à celle « des marges » : celle des « identités ethniques et culturelles minoritaires ». Il convient donc de rétablir les choses et de privilégier le proche par rapport au lointain. « Seul l’amour du prochain, du proximus, assume la totalité du réel (…), le crime de Caïn fut de se délier de l’exigence politique suprême qu’est l’amour du proche, en refusant d’être d’abord et avant tout le gardien de son frère ». Préférence nationale ? Buisson ne l’énonce pas, mais il la suggère… au total, il souscrirait indubitablement au propos de De Gaulle, tel que rapporté par Alain Peyrefitte, dans sa biographie, C’était De gaulle (tome I) : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne ».

Sur un plan strictement politique, toutefois, l’ethnos se veut demos, la circonscription administrative athénienne à l’origine du mot « démocratie » : le pouvoir du dème.

Demos

Car – évidemment – le populisme consiste aussi à dénoncer un détournement. « Le système représentatif a toujours été une fiction par quoi la classe politique confisquait à son profit la souveraineté populaire pour mieux se constituer en caste autonome (…) jusqu’à quel degré d’absurdité les Français toléreront-ils l’hégémonie absolue de ce kratos sans demos, de cette démocratie postiche, détachée de tout peuple réel ? ». Le populisme – on l’a déjà vu avec l’ouvrage de Jan-Werner Müller – confond la partie avec le tout, son holisme a une prétention totalisante : le peuple, dans sa « réalité » (à l’image du pays « réel » de Maurras), n’est rien d’autre que lui et seulement lui ; le reste, l’élite, n’étant qu’imposture et confiscation.

Dans une telle « post-démocratie », « le scrutin majoritaire à deux tours s’apparente à ce qu’a pu être le suffrage censitaire dans la France du XIXème siècle ». Raison pour laquelle Buisson avait proposé à Sarkozy – en guise de programme en vue du second tour de la présidentielle de 2012 – un large usage du référendum (notamment sur l’immigration) ainsi que l’introduction d’une forte dose de proportionnelle pour les élections législatives. Proposition refusée par l’intéressé.

La Cause du peuple, loin de se réduire à un vulgaire règlement de compte entre un conseiller répudié et son ancien patron, se présente, en définitive, comme une véritable défense et illustration du populisme. Toutes ses facettes idéologiques y sont examinées et approfondies. Buisson, en d’autres temps, avait essayé de « coacher » Jean-Marie le Pen, puis Philippe de Villiers. En vain. Il explique d’ailleurs pourquoi il leur a préféré Nicolas Sarkozy : « la révolution identitaire ne peut réussir qu’en interne, de l’intérieur », c’est-à-dire de l’intérieur d’un parti de gouvernement respectable et solidement établi. Bien vu. Un Trump, aux Etats-Unis, n’aurait jamais pu accéder à la présidence s’il n’avait reçu l’onction du Grand Old Party, du parti républicain. Alors triste Buisson de l’échec final de son ex-poulain ? Non, car en bon gramscien, il considère que la bataille des idées prime sur celle des urnes. Or, pour lui, cette bataille des concepts est en passe d’être gagnée : les thèmes du « dextrisme », comme il l’appelle (identité, sécurité, patrie), l’emportent désormais largement sur ceux du « sinistrisme » (égalité, émancipation). Tôt ou tard donc, l’identitarisme vaincra.

Hélas, Buisson a vraisemblablement raison…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (5)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    12 février 2017 à 15:19 |
    Patrick Buisson pointe un certain nombre de choses, c'est vrai, mais ce qu'il oublie de dire - lui qui fut effectivement le gourou de l'ultra droitisation de Nicolas Sarkozy (au niveau de ses thèmes de campagne présidentielle), c'est qu'il y a toujours eu un peuple de droite et même d'extrême droite, xénophobe, raciste, longtemps antisémite, aujourd'hui essentiellement islamophobe, etc, et qui n'est absolument pas réductible à un simple vote d'abandon, donc de colère.
    De plus, même si le populisme (cher à M. Buisson) a le vent en poupe dans l'ensemble des pays occidentaux - autant en Europe qu'aux Etats-Unis -, "l'identité" (au singulier !) à laquelle il se réfère, repère certes nécessaire en tant que tel, sera balayée tôt ou tard par l'évolution du monde en direction de la "Terre Patrie" d'Edgar Morin. En effet, pour reprendre indirectement une formule célèbre d'André Malraux : "Le XXIe siècle sera pluriel ou ne sera pas !"... Ce que M. Buisson ne comprend pas - ou fait semblant de ne pas comprendre, pour des raisons idéologiques -, c'est que l'on peut très bien se sentir à la fois français, européen et citoyen du monde, en fonction du principe de subsidiarité, dans le cadre d'une vision multiscalaire. Nous ne sommes plus à l'époque de "Caïn" (!), mais à celle de "Fraternité Générale", ce mouvement créé par Abdennour Bidar, avec, comme présidents, Edgar Morin (toujours !) et Hubert Reeves ; ou bien alors, ce sera "La guerre des civilisations" de Samuel Hunttington ravivée par le quasi psychopathe qu'est Donald Trump... !
    En ce qui concerne la dénonciation de la démocratie représentative (certes à refonder et dans laquelle il convient de faire une place à la démocratie participative), M. Buisson me rappelle étrangement, par son pseudo-souci de démocratie directe, lui le réactionnaire toujours intoxiqué par son passé de militant d'extrême droite, toutes ces périodes troubles de notre Histoire qui détruisirent la République ou la menacèrent : bonapartisme, boulangisme, pétainisme, fascisme, poujadisme, etc. Tout se passe comme si M. Buisson appelait à la constitution "d'avant-gardes réactionnaires" prêtes à lancer ce qu'il appelle "le peuple" dans une sorte de "révolution" de type nationaliste ! L'apologie du référendum par M. Buisson, d'apparence démocratique, n'est qu'un moyen de court-circuiter tous les corps intermédiaires et l'Etat de droit. M. Buisson devrait relire (ou lire... !) Montesquieu... et même son Maurras - ce qui apparaît également comme très paradoxal et même très drôle.
    J'ajouterais donc que... non, "l'identitarisme" ne "vaincra" pas, n'en déplaise à M. Buisson. Ce n'est pas parce qu'actuellement les peurs (du terrorisme djihadiste, du chômage, pour l'avenir des enfants et des petits enfants) affolent ce qui apparaît (cela reste d'ailleurs encore à prouver) une majorité d'Occidentaux que le "gramscisme" des "déclinistes" du type Buisson l'emportera. Il est en effet évident que vont de plus en plus s'opposer, au sein de nos pays, les partisans d'une société ouverte (avec des précautions, bien sûr, en période de crise) à ceux d'une société fermée ; de même que la fracture culturelle va devenir de plus en plus béante. Les démocrates sont contraints - pour une période plus ou moins longue - à la fois de se battre et de faire le dos rond, mais ils ne peuvent pas perdre leur combat face aux marchands de rejet, entraînant la haine et, par le biais du nationalisme économique, la guerre civile froide (voire parfois chaude) à l'intérieur de certaines nations...

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      12 février 2017 à 20:39 |
      Pour Buisson, le "demos" est avant tout un "ethnos" (ethnie/race) dont l'identité est un substrat culturel essentialisé, la France étant elle-même une personnalité corporative sur le modèle paulinien (cf.ma chronique "la France a-t-elle une âme?").

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      • Jean-Luc Lamouché

        Jean-Luc Lamouché

        18 février 2017 à 08:35 |
        Cette conception du "demos" fait donc de Patrick Buisson un ennemi de la "démocratie", ce qui est éminemment contradictoire. En effet, on sait bien qu'il n'y a pas de "race" française et que, de plus, tous les vrais anthropologues et ethnologues actuels sont en accord pour dire que la notion de "race" elle-même (en tant que telle) n'existe pas, puisque, depuis l'homme de Cro-Magnon, nous sommes tous des homo sapiens sapiens. Patrick Buisson est donc intrinsèquement raciste, ou à tout le moins racialiste, n'ayant pas oublié son ancien engagement à l'extrême droite. Comme vous l'avez d'ailleurs écrit, il a simplement pensé que ses "idées", qui n'ont pas bougé d'un iota, seraient plus faciles à faire valoir en pratiquant une sorte "d’entrisme" au sein de l'aile la plus officielle (il fut un temps auprès de Nicolas Sarkozy) et en même temps potentiellement la plus dure de la droite classique...

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  • Martine L

    Martine L

    11 février 2017 à 14:46 |
    L'ombre de ce personnage des plus douteux de notre République  - Buisson, le Richelieu au petit pied de feu Sarkozy – est bienvenue, puisque jeudi, dans l'émission politique grand public, de la 2 consacrée à M Le Pen, il fut une sorte d'invité surprise qui à la fois, ravit, et inquiéta la candidate du FN, qui n'en pouvait plus de son grand oral devant le bonhomme. Tous sourires extasiés, la mémère, minaudait pour avoir la moyenne, et l'assentiment de celui, que manifestement, elle saluait comme l'intellectuel de son aventure, à elle. Il souligna, le férule assez bienveillante à la main, ce qui dans le « programme » et les propos de cette jeunesse à la porte du pouvoir, pouvait passer pour contradictoire avec les valeurs «  traditionnelles » du FN, notamment le versant affiché laïc, les parfois sinueuses libertés prises avec les définitions de l'identité, le grand écart constant que ce pauvre parti attrape tout de FN doit consentir entre celui du Sud de la jeune Marion M Le Pen, et celui, ouvriériste en diable du N et de l'E du glorieux Philippot.
    L'analyse de Buisson – agrégé d'histoire, par ailleurs, est puissante – vous avez raison, mais n'est-elle pas réduite à l'espace français, un peu européen proche. S'il y a bien quelque chose qui cerne ( dans pas mal de flou) le populisme, c'est son élasticité au point, que quoi qu'en dise la théorie Buissonnienne, il n'y a pas un, mais des populismes. D'où justement, leur absence de colonne vertébrale idéologique. Un vaste et dangereux attrape-mouches, pendu au plafond de nos démocraties.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      11 février 2017 à 17:15 |
      Le populisme, en tant de dichotomie entre le “peuple” et les élites, est un phénomène très géocentré (Europe, Etats-Unis); son exportation extra européenne (les révolutions arabes) ne fait que traduire un mouvement de ces sociétés vers l’occidentalisation.
      Quant à la “pluralité” des populismes, elle existe bien sûr, mais les traits communs l’emportent : transcendance de l’ethnos/demos par rapport à toute forme de représentation, disqualification des mandants réputés trahir leurs mandataires, volonté enfin d’instaurer des mécanismes de démocratie directe (en particulier référendaires).
      Buisson ne le dit pas dans le livre ici recensé, mais il le dit ailleurs : le référent ultime, pour lui, est Dieu, et la forme de gouvernement idéal à ses yeux, n’est autre que la monarchie sacrée. Il s’inscrit ainsi dans la tradition légitimiste contre-révolutionnaire (Bonald, De Maistre).

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